‹ Les prejugés ennemis de l'histoire de FranceChapitre 129 sur 162 · III. LES JANSÉNISTES · texte numérisé non relu

III. LES JANSÉNISTES

des autorités de la Compagnie. Cela marque une solidarité, mais non pas plus étroite que celle qui lie entre eux, par une pratique pareille, les membres de tous les autres ordres. En certains cas, il faut bien admettre que cette solidarité ne laisse pas d'être assez lâche. En feignant qu'elle engage, dans ce que chacun écrit, les jésuites plus que les autres, Pascal ne suivait que sa fantaisie. Le second point n'a pas de fondement du tout, et tout ce qu'il en tire n'est qu'en l'air.

On sait quel fut l'effet considérable des Provinciales sur l'opinion. Elles rendirent au parti battu quelques-uns des avantages de la victoire. Tout accablé qu'il était en principe, elles lui donnaient un aspect redoutable; le faux ascendant que lui prêtaient ces Lettres prenait corps dans l'imagination ; tous les tenants de Port-Royal passèrent pour gens considérables. Même à Rome on les ménagea ; on ferma les yeux sur la duplicité qui, en même temps qu'ils souscrivaient la condamnation de l'hérésie, leur faisait nier qu'ils l'eussent professée. On fît signer à tous les adhérents un formulaire qui réprouvait les cinq propositions. C'était exiger le point de droit, réservant, comme on disait, le point de fait. Cet arrangement s'appela la paix de Clément IX.

Elle cessa quand, sur la fin du siècle, fut rédigé le fameux Cas de conscience des quarante docteurs^ et que parurent les Réflexions morales sur le Nouveau Testament du P. Quesnel. Ces ouvrages remirent tout en question. En même temps, le caractère politique de l'agitation se découvrait avec éclat. Louis XIV était résolu à ne plus rien souffrir de ce côté. De 1709 à 1710, il dispersa le Port-Royal de Paris et rasa le Port-Royal des Champs. La fameuse bulle Unigenitus fut lancée en 1713. Ce fut la fin de l'existence visible et officielle du jansénisme.

Il continua de s'agiter sous le masque. Plusieurs er-

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reurs, qu'il avait semées, se perpétuèrent parmi les fidèles et dans le clergé jusqu'à la Révolution. A de très rares exceptions près, il n'existe plus maintenant en France que chez des libres penseurs et à l'état de sympathie historique.

Nos maîtres de rhétorique composent un grand chapitre de l'influence de Port-Royal sur la littérature française. Il est de fait que Racine y fut élevé et que Pascal en prit la défense. Mais ni l'un ni l'autre ne figure dans l'histoire comme partie de leur société. Pascal différait d'eux par beaucoup de ses idées, et Racine écrivit contre eux, sous forme de lettres, les plus piquantes satires qu'ils aient essuyées. Ni l'un ni l'autre ne tient d'eux pour le style. Ceci avoué, il faut reconnaître que l'influence de Port-Royal se réduit à rien ou à peu de chose.

Ni le grand Arnauld, ni Lemaître, ni Singlin, ni Lancelot, ni Lenain de Tillemont, encore moins Dubois, ni Barbier d'Aucour n'ont laissé d'ouvrage en renom, ni servi de modèles à personne.

Le nom de cette école est médiocrité. Seul Nicole fut lu et prisé. 11 n'en est pas tout à fait indigne. Il y a delà sagesse dans ses Essais de Morale et quelques pages heureuses dans sa Logique. Hors de là, leur renom d'hellénistes est ce qui leur mérite encore le plus d'éloges. Rien, après tout, n'a eu tant de lecteurs que leur Jardin des Racines grecques ; on a tort de le négliger maintenant ; j'incline à le regarder comme leur plus bel ouvrage.

Quant au tour de sévérité qu'on assure qu'ils donnèrent à la morale du temps, et qu'on prétend relever jusque chez Bourdaloue, ce tour n'est pas autre chose que l'attitude nécessaire de tous les moralistes et de tous les prédicateurs. On ne propose pas de réforme aux foules qui ne soit sévère ; les mesures et les adoucissements ne

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viennent que dans les cas particuliers et en face des personnes. Ainsi M""" Gornuel disait de Bourdaloue : « Le P. Bourdaloue surfait dans la chaire, mais dans le confessionnal il donne à bon compte. » Sainte-Beuve dit à propos de cela : « Ce sont là des mots spirituels qui ne prouvent rien. » 11 me semble, au contraire, qu^ils expriment la vérité et la nécessité des choses. En croyant saisir Toeuvre du jansénisme par là, j'ai peur qu'on ne saisisse encore qu'une ombre.

Au demeurant, dans les lettres comme ailleurs, le plus important du jansénisme vient des Provinciales et y retourne. Le mal que ce livre fît aux jésuites est une chose qui dure encore, comme celui que Tartufe fît à TÉglise. Aussi bienTattaque des Provinciales ne pouvait-elle éviter de nuire à la cause de la religion elle-même : entre les mains de ses ennemis, ce livre fait pendant à Tartufe, quoique d'un effet moins populaire.

Les jésuites y ont répondu avec beaucoup de pertinence. Le P.Nouet fît paraître dans le temps des ripostes ; mais c'est surtout le livre du P. Daniel qu'il faut recommander à cet égard. Ses Entretiens de Cléandre et dEiidoxe sont le meilleur guide qu'on puisse trouver pour une reconnaissance exacte, tantôt du fond de chaque question, tantôt de la polémique elle-même, brouillés par Tesprit de parti.

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