CHAPITRE II
J^ai dit que la Gaule en tant que nation était venue romaine au monde. C'est un point dont il faut se pénétrer, si Ton veut comprendre la suite de son histoire.
Dans les événements dont la mention va suivre, la Gaule ne joue de rôle que celui qui convient à une nation romaine. Son intérêt le plus général ne s'v distingue pas de l'intérêt de Rome ; il ne s^en détache qu'à mesure que Rome, trop faible, en abandonne la protection. Ne nous trompons donc point sur le nom de Gallo-Romains, qui n'est qu'une invention moderne. Depuis longtemps, quand les Barbares parurent, il n y avait en Gaule que des Romains. L'histoire de notre patrie ne commence qu'avec Thistoire des Romains de Gaule ; pendant cinq siècles, ceux dont elle fait mention ne se sont pas donné d'autre nom.
Ce serait donc une erreur d'aborder le récit de l'invasion germanique d'un esprit indifférent au sort qu'elle promettait au nom romain. Concevoir devant l'envahisseur la moindre idée d'un juste retour des choses au détriment de l'Empire et d'une revanche de Vercingétorix, mêler, ne fût-ce que peu, le souvenir gaulois aux sentiments que la Gaule éprouva alors, c'est compromettre par des idées modernes l'intelligence des faits
de rhistoire. En face de l'invasion franque, si nous voulons être Français, il importe de nous sentir Romains.
Un préjugé nous en détourne. On ne peut se passer de Texaminer. Ce préjugé tient à deux sources : les habitudes prises au collège dans la fréquentation des auteurs anciens ; l'aversion que nous donne pour les empereurs le martyrologe chrétien.
L'idée que nous prenons, au collège, de Rome au temps de l'Empire n'est pas bonne. Elle nous vient d'historiens et de poètes qui n'ont voulu louer que la République. Tacite et Juvénal ont donné de ces temps-là un tableau dont la noirceur passe tout. Chez tous les autres, la perte de la liberté fait un prétexte inépuisable de récriminations, d'invectives ou de regrets. Quelle liberté ? Celle des grandes familles de gouverner la République, liberté que l'Empire confisqua. Tous ces auteurs sont les interprètes d'un parti. C'est ce que Voltaire avait bien vu quand, dans un mot qui fait le scandale de nos maîtres de rhétorique, il appelle Tacite « un fanatique pétillant d'esprit ». Ils sont du parti des anciens nobles, dépossédés après un siècle des guerres civiles dont ils fatiguaient le monde. Ces nobles eurent l'avantage, prépondérant dans la postérité, de suborner la littérature. En France, les Jansénistes firent quelque chose comme cela au temps de Louis XIV. On peut mesurer l'avantage qu'ils en recueillent. L'aristocratie de Rome a fait contre l'Empire et porté à son terme la même conspiration des livres.
Il est curieux de comparer à l'opinion qu'ils donnent des choses en général le résultat olîert par un décompte exact des mauvais empereurs. Caligula, Néron, Domitien, Commode, ces quatre noms ont suffi à déshonorer l'Empire. Le récit de leur cruauté olTusque toute cette histoire, fait tenir hors de compte des trésors de sage
gouvernement, de modération, de prudence, dont les Flaviens et les Antonins ont cependant laissé le souvenir. On taxe le régime de décadence. Cependant il a duré quatre siècles, et l'Europe moderne n'en est sortie qu'avec une empreinte, la plus forte de toutes celles que l'histoire ait enregistrées.
Il faut avouer qu'à nos yeux de catholiques TEmpire romain porte des tares moins pardonnables. Son souvenir est inséparable de celui des persécutions ; le renom de Marc-Aurèle lui-même en est atteint ; le souvenir de Julien est odieux. Mais de quelques justes reproches que l'Église charge la mémoire de ces princes, cependant, s'il ne s'agit que de régimes anciens, il est impossible de faire de leur conduite à son égard une raison de préférer un de ces régimes à l'autre. L'Empire romain a persécuté l'Église : tout autre aurait sans doute fait de même. Historiquement parlant, le christianisme à sa naissance ne pouvait manquer d'exciter la contradiction. Sa répression sanguinaire est une preuve éclatante de l'empire du mal sur la terre ; elle est une raison de détester le monde, elle ne fournit aucun motif de haïr un régime en particulier.
Elle n'en a pas fourni aux chrétiens de ce temps-là. Tout persécutés qu'ils étaient, on ne les voit pas se plaindre du nom romain. L'invention de quelques-uns des modernes, qui font de l'Empire une puissance de Satan, n^est aucunement chez les anciens. On n'en voit pas trace dans leur pensée; on n'en peut pas citer de témoignage.
Depuis que les empereurs se furent faits chrétiens, les docteurs de l'Église ne font entendre nulle récrimination sur le passé. Ils ne songent pas à opposer le présent, à mettre Rome en contraste avec Rome; seulement, leur attachement à Rome se corrobore de la reconnais-
sance de TEglise. Ils représentent l'Empire comme prédestiné, appelé de Dieu à titre d^instrument de son règne. C'est ainsi que le représente Bossuet dans son Histoire universelle. Saint Augustin et Paul Orose, vivant sous les empereurs, en un temps où durait le souvenir de tant d'affreuses persécutions, ne tiennent pas un autre langage.
Les modernes ont imaginé dans le druidisme une religion moins hostile à la nôtre. Ils se sont représenté le paganisme germain comme une espèce d'allié du nom chrétien contre Rome. La cause des Barbares contre Rome leur paraît comme la cause du christianisme luimême. Aux chants païens du Vénusberg, Wagner, dans Tannhâuser, voulant opposer la pénitence chrétienne, fait accompagner le retour de celle-ci d'une chanson de dame HoUe ou Holda, vieille divinité germanique. La vérité est au contraire que la conversion des Barbares suivit le degré d'influence que Rome exerça sur chaque peuple. Les plus soustraits à cette influence furent les plus lents à se faire chrétiens.
Cet effet était naturel. Tout Teffort de la prédication chrétienne s'exerçait dans l'Empire et sur ses citoyens : c'est deux qu'elle triompha d'abord. Du reste, à le prendre en soi, le paganisme germain n'est pas moins que le romain hostile au christianisme. On se demande même comment la pensée a pu venir de faire une différence à cet égard, et de rendre aux cauchemars gothiques d'Odin un honneur justement refusé à la poésie de l'Olympe.
Une antique tradition, qu'un saactuaire consacre, veut que les druides aient élevé dans la forêt de Chartres un autel à la Vierge, Virgini pariturx. Cela ne saurait faire aux druides d'autre honneur que celui d'une révélation. Leur religion ne saurait passer à cause de cela pour plus
approchante du christianisme. Le paganisme de son côté a ses oracles sibyllins, dont la voûte de la chapelle Sixtine célèbre magnifiquement le souvenir, et que le Dies irœ mentionne :
Teste David cum Sibylla,
Tout cela est de nulle conséquence pour le décri ou l'éloge de l'Empire. Ce qui à cet égard est de première importance, ce qu^'il ne faut pas se lasser de rappeler, c'est que l'Empire fut chrétien depuis Tan 312. Il j eut donc un régime en qui le nom romain fut lié à la cause de rÉglise, et d'une manière bien autrement sensible que ne peut Tétre à la même cause le sort d'aucune nation moderne, puisque TEmpire alors ne se distinguait pas du monde civilisé. G^est sous l'Empire romain, c'est avec son secours, que TEglise acheva de s'établir dans le monde ; c'est sa littérature que parlèrent ses docteurs ; c'est comme province romaine que la Gaule se fît chrétienne.
Qu'on remarque ce dernier point. Glovis se fît chrétien, lui, sa dynastie et ses soldats. Il n'a pas converti la Gaule ; elle était chrétienne depuis deux siècles. La conversion de Glovis assurait à l'avenir une lignée de princes chrétiens et catholiques, elle constituait la monarchie française ; rien de moins, mais rien de plus.
Toutes ces raisons rendent évidente l'injustice que le préjugé moderne fait à l'Empire ; mais ce n'est pas assez de dépouiller la haine, il faut passer aux raisons de l'aimer.
Au despotisme prétendu de ce régime, à sa prétendue corruption, Français que nous sommes, il nous faut opposer la prospérité de la Gaule durant cinq siècles de gouvernement romain. Ge fut un essor sans pareil. Des routes furent construites, des écoles s'ouvrirent. Des
monuments égaux à ceux de Rome répandirent partout les images de la magnificence et du bon goût. Les orateurs et les poètes fleurirent. On sait quels restes admirables un peu partout sur notre sol la domination romaine a laissés. Les vers des poètes de la Gaule, éclos jusque dans les âges que la pédanterie moderne taxe de décadence, prennent place dans les anthologies de nos collèges.
A ces âges on pourrait appliquer, il est vrai, le mot par où Voltaire dépeint le siècle de Louis XIV finissant : « La nature paraît se reposer. » Mais repos et décadence sont deux. Assurera-t-on que tout relâchement d'excellence et de perfection accuse la ruine? Qui peut dire ce que l'Empire prolongé eût favorisé de floraisons nouvelles, quand on voit la latinité survivre à la destruction de cet empire, suffire à la gloire intellectuelle du Moyen Age, enfanter la renaissance du xir siècle, en attendant de revivre par Timitation dans la plus grande et dans la plus parfaite des littératures modernes.
Il est à peine besoin de rappeler les bienfaits de l'administration romaine. Ils sont sans nombre. Rome à cet égard fit régner l'ordre, sans contrarier les libertés. Elle favorisa les franchises des villes ; l'autonomie municipale ne fut jamais plus respectée.
Tout ceci, ce sont autant de faits qui permettent à peine de s'arrêter à ces reproches vagues et généraux dont la déclamation révolutionnaire, brodant la « romaine hyperbole », obscurcit le tableau de la vérité.
« Il est facile, dit Fustel de Coulanges \ de répéter que les mœurs étaient corrompues dans l'ancien empire romain ; il est moins facile de trouver dans les documents la preuve de cette corruption. Quelques satires et