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milieu du désordre administratif le plus effroyable, elle ne craignit pas de décréter le Cadastre. Les historiens qui prennent pour une fondation glorieuse ces sortes de décrets improvisés, qu'aucun rapport, qu'aucune discussion ne précède, paraissent ignorer quels effforts patients et réfléchis, quels travaux prolongés nécessitent d^aussi grandes créations^ lorsqu'elles sont destinées à fonctionner réellement et efficacement. »
Le 21 mars 1793, la Convention avait voté ce texte : « Il sera procédé à un cadastre général. » L'année suivante, la phrase fut revotée ; c'est tout. C'est en cette sorte que la République fondait ; c'est le tableau précis de son pouvoir créateur : il fallut le Consulat pour commencer le cadastre.
Le bon est de voir là-dessus les gens de parti peiner pour redonner figure au monstre. M. Léon Say le lèche avec persévérance. A force de figures de style, il le présente sans trop de honte. Le portrait que ce financier sévère parvient à tracer des finances d'une époque qui Vbeut "point de finances est exactement du même genre que celui de M^^'^ de Scudéri avait donné en beau de la Furie Tisiphone. Je recommande sérieusement la comparaison ;
Pendant la Révolution les rôles furent très imparfaitement dressés et les contributions furent très imparfaitement recouvrées. On fut obligé de faire des remises fréquentes^ et MÊME de faire payer l'impôt en nature, parce qu'il n'y avait pas d'argent dans les fermes.
Le trait de Timpôt en nature escamote un mensonge. On a vu qu'il ne fut pas subi, mais imposé- Pour le reste, que de précautions, dont le vrai caractère est l'impudence l N'importe, il faut de l'adresse pour exécuter cela, et l'on sait si cette adresse est perdue.
Ce fiasco retentissant, cet échec misérable, ce démenti illustre à tant d'ostentation ne fut pas, comme on le dit quelquefois, la faute des circonstances ; il ne venait pas des énergumènes, mais des docteurs ; il venait du charlatanisme de Turgot, de l'illusion de Necker, il venait des physiocrates et de leur revenu net, sur lequel ils voulaient qu'on établît l'impôt, et que personne jamais ne sut fixer. La loi de 1790 en proclama avec innocence le principe, qu'on ne put jamais appliquer. On institua pour cela des magistratures ; le Directoire créa les jurys d^éqifité, véritable abus décrété. Tout ne fit qu'étaler rimpuissance, la stérilité de la réflexion appliquée à ce sujet par des cerveaux abstraits nourris de généralités et vides de choses.
Malesherbes a reconnu cette erreur. Elle ne leur sera pas pardonnée, car personne n'est forcé de prendre la conduite des hommes et ce qu'il y a de fautes excusables n'est jamais celles qu'on fait commettre aux autres. « M. Turgot et moi, dit-il, nous étions de fort honnêtes gens, très instruits, passionnés pour le bien ; qui n'eût pensé qu'on ne pouvait mieux faire que de nous choisir ? Cependant, ne connaissant les hommes que dans les livres, manquant d'habileté pour les aiTaires, nous avons mal administré. Sans le vouloir, nous avons contribué à la Révolution. »
Rien n'est plus triste que cet aveu. Rien n'est plus gros de leçon pour mille gens de ce temps-ci, à qui manque même cette sagesse stérile et qui s'en vont criant, après les catastrophes : J'étais de bonne foi, j'ai fait mon devoir.
Assurons-nous donc de ceci, c'est qu'en matière d'impôt, les avantages modernes n'ont pas été le dessein de la Révolution. De l'espèce d'ordre rétabli sur ses ruines, le premier consul tira nos administrations. Leur ponc-
tualité, leur discipline, permirent des levées d'impôt plus parfaites qu'autrefois. Cet avantage, s'ajoutant à tout ce que le cours du temps amenait de changements favorables, visibles sous l'ancienne monarchie, eut pour effet ce que nous voyons. Je dis ce que nous voyons pour peu de temps encore, puisque l'esprit de la Révolution, en minant jusqu'à Tordre administratif, est sur le point de le détruire, et sans nul doute y parviendra si l'on ne chasse la République.
Ajoutons que la perfection en ce genre ne résume pas tout le souci de l'Etat, et que ceux qui font le procès de l'ancien état de choses à cause de ce seul point se trompent. Tout instables, toutes sujettes à amélioration qu'elles fussent, ces finances n'en étaient pas moins celles d'un grand Etat et d'un peuple prospère. Ce membre imparfait jouait son rôle dans le corps le plus sain et le plus beau du monde. Aussi longtemps que l'école des hommes d'Etat sera quelque chose de différent d'une académie de finances, il sera juste d'épargner là-dessus les anathèmes.
« Dieu nous préserve, écrit un financier à propos de Louis XIV, des grands rois qui lèguent à leur pays la situation constatée en 17151 » Etransre condamnation.
Quoi I les conquêtes, les traités, les alliances, ne sont rien ; les ressources des citoyens, les mœurs, l'avancement des esprits, pas davantage ! Gages du passé, promesses d'avenir, vains mots, qu'une page de comptes enterre. Quelle pitié ! quel aveuglement de mesurer la grandeur d'un règne au dernier bilan de ses finances ! Un père ne laisse-t-il à ses enfants que ses dettes, quand la maison est grande et prospère ? Au-dessus de l'argent, n'y a-t-il pas le pays, et tout ce qu'il porte en lui de moyens plus ou moins avancés d'en refaire ?