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CHAPITRE XIV

En plusieurs endroits de notre histoire il est question d'un état de misère dans les campagnes. Comme il arrive en pareil cas, les auteurs du temps j ont joint le détail qui les frappait, et ce détail fait impression sur le lecteur. Les dénonciateurs de Tancienne France n'ont pas manqué de tirer parti de cela.

Ils ont écrit et répété que rien ne fut si malheureux que la condition du paysan tant que dura l'ancien régime. Le tableau de cet affreux état traîne partout. On nous représente la campagne alors comme couverte de gens affamés, sordidement logés, mal vêtus et croupissant dans l'ignorance. Pour une partie des gens instruits, ce tableau a passé en fait, ils ne le croient ni contestable ni sérieusement contesté ; je ne dis rien du peuple lui-même, plongé de nos jours dans le surcroît d'ignorance qu'entretient le mensonge délibérément enseigné.

La querelle qu'on élève ainsi, est différente de celle des impôts. Il ne s'agit pas de ce qu'une fiscalité imparfaite apportait de trouble par instants dans les fortunes particulières en même temps qu'au trésor public, mais de conditions permanentes faites à l'existence d'une classe d*hommes. Car c'est une partie seulement du peuple de France qu'on plaint. On imagine ce peuple partagé en deux parts : l'une échappant par quelques avantages de

rang, de relations et de fortune au détriment d'un régime mal construit ; Tautre portant tout le poids de ce détriment, offerte comme en sacrifice au maintien d^une apparence d'ordre, dont s'accommodaient ces temps-là. Voilà ce qu'on croit, et voilà ce qu'on condamne. Car comment louer les fruits brillants ou agréables issus d'un tel état de choses ? La souffrance des petits crie vengeance contre les pompes historiques du temps. Chacun prend parti pour les petits.

Cette sorte de zèle est à la mode ; je n'ai garde d'en blâmer le principe. Les moralistes ont toujours eu le droit de remarquer les persécutions auxquelles les petits vivent exposés, de relever le contraste existant entre leur rude labeur et l'opulence des grands. Mais de s'imaginer que l'impression de ce contraste doit dominer les jugements de Thistoire et de la politique, quelle erreur I et combien l'illusion qui s'en repaît, le charlatanisme qui s'en aide mérite peu de considération !

Cependant, on veut tout soumettre à cela. Au tableau des peines des petits on joint, pour soutenir ce parti, le tableau de leur humiliation. Non content de revendiquer pour eux ce qu'il plaît d'appeler le bonheur, on s'indigne du peu d'honneur auquel leur condition les condamne. 11 importe de remarquer que cette sorte d'indignation était étrangère aux hommes de l'ancien régime.

Nul alors ne sentait de peine de l'infériorité de son rang ; les hiérarchies sociales semblaient naturelles. Le petit y rendait honneur au grand sans que l'idée lui vînt de s'en trouver humilié. Le grand ne songeait pas à l'en plaindre ; il ne s'extasiait pas sur le malheur qu'il y a à n'être ni si puissant, ni si magnifique, ni si savant qu'un autre ; les hommes dont c'était le partage, il n'imaginait pas de les appeler des humbles. Cette su-

prême aumône des ailiers de ce temps-ci n'était pas plus reçue en grammaire qu'en morale : il a fallu, dans l'une et dans l'autre, de grandes révolutions pour la faire admettre.

Ne parlons donc pas, si nous voulons juger du contentement des petites classes en ce temps-là, des regrets que leur cause de nos jours la comparaison des plus élevées ; on ne trouverait pas un témoignage qui leur attribuât ces sentiments : ne parlons que de leurs moyens de vivre.

Or ces moyens n'étaient pas, comme on le croit, comme on le répète, comme on l'enseigne, au-dessous de ce qu'ils sont aujourd'hui, au-dessous du passable et du nécessaire ; ils étaient honnêtes et confortables. Quelque étonnant que cela puisse paraître, on en trouvera la preuve dans ce chapitre. La prospérité du paysan fut grande sous l'ancien régime, dans les siècles qui précédèrent la Révolution comme dans le Moyen Age ; celle de l'artisan était de même.

Il faut rappeler l'état florissant du royaume aux divers temps de notre histoire, sous Charles V et sous Charles VI avant la bataille d'Azincourt, à la fin du règne de Henri IV, au temps de Colbert, sous le règne de Louis XV presque entier. Alors les classes nobles et les bourgeoises jetaient un éclat sans pareil ; non pas un de ces éclats qui précèdent la ruine, mais solide, mais soutenu d'une prospérité du commerce admirable et d'une aisance de relations sociales que nous sommes loin de revoir aujourd'hui. La puissance de la bourgeoisie marchande par toute l'Europe est un trait unique de certaines de ces périodes. A Gand, au xv* siècle, il semble que rien n'ait égalé la corporation des bouchers. Boucher à l'étal y était plus que chevalier ; les plus illustres

d'entre eux y patronnent les arts et entrent dans le conseil des princes. A Paris, cette puissance se rend tristement sensible à Toccasion des guerres civiles : la force du parti bourguignon tint à la bourgeoisie de cette ville ; les bouchers encore y jouèrent un premier rôle.

A la campagne il en est de même. Des hommes dont toute la vie se passe à manier des chartes du Moyen Age, à remuer des contrats de fermage et des titres de propriété n'omettent pas de dire qu'en aucun temps le paysan ne fut si heureux qu'alors. Toutes les monographies de province portent des témoignages approchants. Un érudit à qui son caractère et sa science ont donné une rare autorité, M. Delisle, auteur d'un célèbre mémoire sur la Condition des classes rurales en Normandie, émerveillé lui-même des témoignages d'insigne richesse de cette province au Moyen Age, a exprimé son sentiment à cet égard en disant (le mémoire date de soixante ans) qu' « un paysan d'alors visiterait sans grand étonnement beaucoup de nos fermes ». Chacun connaît le livre de M. Babeau sur la Vie rurale dans l'ancienne France. Le résumé de cette vie offert dans ce livre, est la réfutation complète des erreurs répandues partout.

Cependant remarquons un point. C'est que, de nombreuses commodités manquant aux gens de ces tempslà, le paysan n'a pu en être pourvu plus que d'autres.

Nous faisons un cas extrême de ces commodités ; un certain progrès matériel nous fascine. L'accroissement de la population d'où sensuivent des ressources en divers genres, l'accumulation de l'expérience, qui fait l'avancement de l'industrie, ont eu pour effet de rendre en plusieurs points le train de notre existence plus doux, d'en ôter d'ennuyeuses servitudes, d'y joindre des facilités que ne soupçonnaient pas les ancêtres. Je n'ai garde d'en

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nier l'avantag'e, mais il faut le mettre à son rang. Gardons-nous de réduire à ce point notre philosophie de l'histoire, de n'imaginer que barbarie avant le temps où furent produites ces inventions. Il suffit de remonter à trente ans en arrière pour voir de grands changements accomplis en ce genre, qui font que nous nous demandons comment on a pu alors s'accommoder ; cependant le genre humain n'était pas diminué, le prix de la vie ne paraissait pas au-dessous de ce qu^'il nous semble aujourd'hui. Assurons-nous qu'il en fut de même autrefois, malgré un état de l'industrie bien moins avancé encore. En tout temps, il est aisé de voir que la dignité des so^. ciétés et le rang qu'elles tiennent dans Testime sont réglés sur tout autre chose que le perfectionnement des allumettes chimiques. Il suffit de regarder la gloire des anciens, Romains, Grecs, Egyptiens, chez qui l'industrie était à l'état d'enfance, d'imaginer le peu de commodité de la vie qu'on menait à Pompéi au premier siècle de notre ère, au temps d'Auguste, d'Horace, de Pline, de Vitruve, d' Agrippa et de Germanicus. Cette réflexion doit ouvrir nos yeux et nous ôter d'un préjugé que l'américanisme moderne et les écoles proTessionnelles ont honteusement fortifié chez nous.

Un humoriste fort vanté en Amérique, Marc Twain, a fait un livre des aventures supposées d'un Yankee à la cour du roi Arthur. Tout le sel de cet ouvrage consiste dans l'étonnement mêlé de mépris qu'un habitant de Chicago ou de Minneapolis ressent à la vue de cette cour et de tout ce dont on y a manqué. Le même ton de satire se voit dans le Mondain de ^^oltai^e. En dépit de ce patronage, il faut avouer que rien n'est si grossier. Quelle niaiserie que de prendre en pitié la chevalerie, parce qu'elle n'a point connu les carrosses à glaces ! Nous aurions beau jeu aujourd'hui pour rire de Voltaire lui-

même et des pauvres avantages qu'il vante, de le prendre au mot quand il s'écrie :

Ah! le bon temps que ce siècle de fer!

De fer, oui vraiment pour qui le compare au nôtre et ne veut voir dans le monde que photographie et téléphone.

On a longtemps mangé sans fourchette, on a longtemps couché au lit sans chemise ; personne en cela ne conteste l'avantage des modernes ; mais il n'y a que des sots pour fonder là-dessus une philosophie de l'histoire. Au temps de François 1", l'appartement d'un grand, du roi luimême, comprenait trois pièces : la chambre, la salle et le cabinet ; il dormait dans Tune, mangeait dans l'autre, travaillait dans la troisième. C'était tout ce que le roi avait à Fontainebleau. Et quelles chambres ! mal tracées, incommodes, sans dégagement, sans lumière, du moins au jugement que les modernes en font. « Dieu nous préserve, disait Courier en parlant du château de Chambord, d'habiter une maison bâtie par le Primaticcio 1 » Quand le président Carnot allait à Fontainebleau, il se gardait bien de loger dans les appartements du roi : il en choisissait de moins anciens et plus commodes.

Le moindre amendement dans les distributions passait alors pour une merveille, tant on y avait peu d'exigence.

Cette pièce, écrit un guide de Fontainebleau au temps de la Régence, était autrefois une petite garde-robe très obscure, qui avait son entrée, comme tout l'appartement, par un passage étroit et sombre pratiqué dans le gros mur, près de la première porte du grand cabinet... Mais Louis le Grand, voulant embellir ce château et donner à son appartement une plus grande râgularité, fît détruire en 1713 cette garde-

robe, murer ce passage et ouvrir une fausse croisée qui était sous l'arcade où on voit son chiffre, et fit de cette antichambre une très jolie pièce, éclairée des deux côtés.

Au château de Dampierre près de Chevreuse, d'autres commodités sont décrites d'un air tout à fait triomphant. Il s'agit de l'île au bout de la pièce d'eau, où se trouvait, dit cette ancienne description, « quatre pavillons en bastion : deux servent de cabinets de conversation, un autre de cuisine et le quatrième de lieux à l'anglaise».

C'est un sujet à ne s'épuiser jamais. Les livres de M. Alfred Franklin sur les mœurs d'autrefois permettent d'en varier l'aspect à l'infini. Dans des temps que nous voyons si faciles à charmer et qui supportaient en tout genre des incommodités dont nous ferions mille plaintes, il ne faut pas s'étonner que les classes inférieures, subissant la condition commune, aient été en général moins bien logées qu'elles ne sont; qu'elles aient à quelques égards moins bien mangé. Les pauvres n'avaient garde d'échapper à ce que les riches euxmêmes devaient supporter. Par exemple, ce fut longtemps un luxe que de garnir de vitres les fenêtres. Beaucoup de maisons des champs n'en avaient pas. Elles ne fermaient qu'à volets de bois. Ce fait paraît n'avoir choqué personne ; on en supportait l'inconvénient.

Ce qui fait dans le peuple la dignité de la vie, l'avantage d'une société sur l'autre, et, dans le sens le plus élevé du mot, le degré de civilisation^ n'est aucune de ces sortes de causes. Outre la moralité proprement dite, il consiste dans la santé et dans l'allégresse de l'âme, dans des lumières générales sur le monde et sur les choses, dans une idée de la chose publique présente à chacun et sentie dans les intérêts particuliers. Tout cela suppose une culture des hautes classes, qu'accompagnent

ordinairement un bon gouvernement et des lettres florissantes. Tout cela n'a que fort peu à faire de ce qu'on appelle les inventions et du genre de progrès dont le degré se mesure dans les expositions universelles.

Or, que les paysans de France se soient trouvés dans Tétat que je dis, c'est ce que démontrent je ne sais combien de témoignages. Toute la littérature française en est garante. Les peintures qu'elle présente de cette classe sociale la montrent en tous ces points au moins l'égale de ce qu*elle est aujourd'hui.

Le paysan qui paraît dans le roman de Renart, dans Rabelais, dans La Fontaine et dans Rousseau, son personnage chez Marivaux et chez Molière, n'ont rien qui démente ce que j'avance. Nous le voyons aussi dans les estampes : sa figure n'y est ni d'un misérable, ni d'une brute, ni d'un paria. Comparée à l'idée qui se prend par toutes ces sources, la réalité d'aujourd'hui, loin de l'emporter, a quelque chose de moins agréable, de moins net, de plus grossier. Les témoignages historiques proprement dits ne sont pas moins concluants à cet égard.

La détresse dont le passé rapporte le témoignage, les années de famine, sont l'exception : voilà ce dont il faut qu'on se persuade. Le tableau de la misère qu'elles offrent a pour effet de frapper les imaginations ; des expressions violentes qu'on voit revenir sans cesse donnent une juste idée de cet effet et du compte que l'historien doit tenir du grossissement qui s'ensuit. A plusieurs reprises, par exemple, nous lisons que le paysan « mangea de l'herbe » ; il y a trente ans, dans un livre de M. Xavier Merlino, nous lisions cela de l'Italie contemporaine ; mais quelle herbe ? Croit-on que des hommes l'aient broutée à la façon des bêtes, le long des routes ? Un degré de famine, qui les aura réduits à des salades grossières ramassées dans les champs, c'en est assez pour

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faire naître l'hyperbole. Je la tiens légitime en tant que telle, et je ne demande pas mieux que d'en prendre ridée d'une détresse excessive ; mais il y a bien de la différence avec le sens étroit dont on nous éblouit. Que si quelque chose de plus fut vu en ce genre, qu'on soit bien assuré que c'est par grande exception, dont la rareté, en étonnant l'esprit, rend le rapport plus éclatant. Tel est Teffet de ce qu'on n'a jamais vu et de ce qui paraît hors de gamme : on le grossit en paroles, on le répète sans cesse ; mais il faut être bien peu instruit des choses et, comme dit La Bruyère, « ne pas entendre la figure », pour prendre cette répétition de mot pour la répétition des choses.

Quand Guy Patin en 16G1 écrit ' ceci ; « Je pense que les Topinambous sont plus heureux dans leur barbarie que ne sont les paysans français d'aujourd'hui ; la récolte n'a pas été bonne », pense-t-on que cela signifie que la condition des vrais Topinambous fût meilleure que celle de nos campagnes, et quelqu'un ira-t-il écrire sérieusement qu'il valait mieux, selon ce témoignage, être sauvage aux Iles que Français ? Pour entendre le vrai de ces rapports, il me semble qu'il suffit de savoir en général comment les hommes s'expriment, comment nous-mêmes nous parlons tous les jours.

Que si l'on n'y veut pas songer, comment pourrait-on s'expliquer d'autres témoignages où la figure ne joue aucun rôle cette fois ? Par exemple, en 1787, des rapports certains ^ nous font voir dans l'étendue du département de l'Aube un cinquième seulement en moins de bêtes à cornes que ce que ce département en compte aujourd'hui. Considérez que ce cinquième au moins est

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