Ouv. cit., t. I", p
vivaient dans un état de misère causé par l'oppression qu'ils subissaient. Ce que nous venons de voir contredit tout cela. Les hommes sont forts et de nature robuste, et l'aspect du pays témoig^ne que le travail n'est pas ralenti. Les femmes également (je parle des basses classes) sont vigoureuses et bien faites ; on devine qu'elles font beaucoup de besogne, principalement à la campagne... Les paysannes d'Angleterre ne font pas si bonne impression, et il est sûr qu'elles ont l'air moins contentes. Ces femmes, avec leurs grands et lourds paniers au dos, ont sur la tête de bons bonnets, les cheveux poudrés, des boucles d'oreilles, des colliers et des croix. Je suis excessivement frappé de la merveilleuse différence qu'il y a entre ce pays-ci et l'Angleterre. Je ne sais ce que nous en penserons ensuite ; pour le moment, la différence est en faveur de ce peuple-ci. S'ils ne sont pas heureux, ils ont bien l'air de l'être.
La revue des éloges tirés de Tétranger n'a tenté jusqu'ici que peu d'auteurs. Des tendances trop communes les en ont détournés. On y trouverait pourtant quelques beaux traits, venant de l'Allemagne principalement. Par exemple, Jodocus Sincerus, citoyen de ce pays, qui voyageait en France au commencement du xvii* siècle, écrit avec admiration :
Si l'on consommait en un an dans les autres pays le même nombre de chapons, de poules et de poulets qu'on fait disparaître ici en un jour, il serait à craindre que l'espèce n'en pérît.
Voilà le témoignage d'un peuple qu'un siècle d'exaltation systématique n'avait pas mis en possession de se proclamer le premier du monde pour le bien-être, et qui rendait naïvement l'impression ressentie par TEurope entière de la prospérité de la France.
J'ajouterai quelques mots de l'état des lumières, qui n'est pas étranger à ce sujet. Il ne faut pas qu'un Fran-
çais de ce temps-ci ignore qu'au moment de la Révolution toutes les paroisses, presque d'un bout de la France à l'autre, avaient leur école. Tel était le progrès de l'enseignement populaire ; jusque dans les villages, les études avaient chance de pouvoir se pousser fort loin ; le savant Mabillon y avait fait les siennes.
Tous les documents attestent que Tinstruction primaire y était reçue de moins de gens qu'à présent, mais qu'en revanche un bien plus grand nombre de campagnards y accédaient aux études secondaires. Il est remarquable de voir que l'Oratoire du Mans, en 1688, au milieu du règne de Louis XIV, dans ses classes de seconde et de troisième, ne comptait pas moins de quarante-deux fils de fermier, de laboureur et de paysan. Notre enseignement classique, nos lycées même, sont loin aujourd'hui de cette proportion-là.
Tel est le tableau de l'ancienne France dans ses classes les moins élevées. On peut juger de l'honneur et de la reconnaissance que l'ancien régime mérite d'en retirer. Il est vrai que des événements récents, dont l'histoire des origines de la Révolution fait mention, offusquent cette vue générale. L'année 1788 se place comme un paravent au devant de ces glorieuses perspectives. C'est l'année de la grande disette, dont la peinture, mêlée dans le récit de circonstances si graves, laisse au lecteur une impression de l'ancien régime tout entier.
Les ennemis de celui-ci ont tiré de cet effet tout ce qui se peut de mieux ordonné à la falsification de l'histoire. Dans le temps même, cette famine leur fut du plus grand secours. Young, qui reparut en France alors, en porte le na'if témoignage ;
Il me paraît clair, dit cet auteur, que les violents amis des communes ne sont pas mécontents de cette cherté (des vivres)
qui seconde grandement leurs vues et leur rend un appel aux passions du peuple plus facile que si le marché était bas ^
Voilà constatées de visu les menées révolutionnaires. Elles n'auront rien qui nous étonne. Elles se sont poursuivies, Tévénement passé, sur le terrain de l'histoire. La même duperie qui aida à faire la Révolution n'a pas cessé de servir à la justifier.
On vient de voir ce qu'il en faut croire. Aussi bien, quant à cet état récent des populations de la campagne, à qui fera-t-on croire qu'il était misérable, quand on voit l'endurance physique des armées de la Révolution, si grande qu'elle a fait en son temps l'étonnement de 1 Europe, et qu'elle fait encore celui de l'histoire ? Etaitce là l'effet de famines dont la dernière aurait, par sa seule violence, soulevé tout le pays et détrôné les rois?