‹ Les prejugés ennemis de l'histoire de FranceChapitre 143 sur 162 · Année · texte numérisé non relu

Année

bien juger. Bon en fait, dit M. Camoin de Vence, mais cela n^absout pas le principe.

Tel est le préjugé de ceux qui ne veulent croire qu*à des constitutions de papier. D'autres font à la lettre de cachet des objections plus solides, quoique moins honorables. Ils n'y peuvent souffrir l'instrument de l'autorité dans la famille. A ceux que toute autorité offense, celleci n'est pas moins en horreur qu'aucune autre. La famille, dont elle fait le fondement, est détestée de la Révolution au même titre que toutes les associations naturelles, ennemies à ses yeux de la seule liberté légitime, qui est celle de l'individu.

Rappelons-nous le cynique aveu de Cambacérès, si opportunément relevé par Le Play, sur la liberté de tester. Ce digne organe de la Révolution avouait ne poursuivre dans cette liberté que l'autorité du père de famille, représentée comme tyrannique. De nos jours, les amis de Tunion libre ne s'offenseront pas moins de la contrainte conjugale, dont la lettre de cachet se faisait l'instrument. L'histoire du parfumeur de la rue Comtesse-d'Artois leur sera une raison de la maudire. Par-dessus les années écoulées, leur culte de la liberté donne la main à celui que professèrent ces intéressantes victimes du foyer^ prison d'autrefois.

Aussi bien, ne croyons pas que celles-ci aient été incapables d'en déduire les principes et de formuler à cet égard la revendication de leur droit. Xos fauteurs d'anarchie se croient en avance là-dessus. Je signale à ces messieurs le plaidoyer, vieux d'un siècle et demi, d'une femme qui, si elle vivait, serait certainement de leurs clientes. On le trouve, comme plusieurs des passages qui précèdent, au Mémoire de d'Argenson dont M. Funck- Brentano tire une partie de ses preuves ; on sait que d'Argenson était grand lieutenant de police ;

Une jeune femme nommée Baudoin publie hautement qu'elle n'aimera jamais son mari, et que chacun est libre de disposer de son cœur et de sa personne comme il lui plaît. Il n'y a point d'impertinences qu'elle ne dise contre son mari, qui est assez malheureux pour en être au désespoir. Je lui ai parlé deux fois et, quoique accoutumé depuis plusieurs années aux discours impudents et ridicules, je n'ai pu m'empêcher d'être surpris des raisonnements dont cette femme appuie son système. Elle veut vivre et mourir dans cette religion, il faut avoir perdu l'esprit pour en suivre une autre, et, plutôt que de demeurer avec son mari, elle se ferait huguenote ou religieuse. Sur le rapport de tant d'impertinences, j'étais porté à la croire folle ; mais par malheur elle ne l'est pas assez pour être renfermée par la voie de l'autorité publique, elle n'a même que trop d'esprit, et j'espérais que, si elle avait passé d'eux ou trois mois au refuge, elle comprendrait que cette demeure est encore plus triste que la présence d'un mari que l'on n'aime pas. Au reste, celui-ci est d'une humeur si commode qu'il se passera d'être aimé, pourvu que sa femme veuille bien retourner chez lui et ne pas lui dire à tout moment qu'elle le hait plus que le diable. Mais la femme répond qu'elle ne saurait mentir, que l'honneur d'une femme consiste à dire vrai, que le reste n'est qu'une chimère et qu'elle se tuerait sur l'heure si elle prévoyait qu'elle dût jamais avoir pour son mari la moindre tendresse.

On voit que les ennemis des contraintes morales, partisans de l'obéissance consentie^ n'ont jamais manqué de littérature : il y a une éloquence de nature qui se déclare en pareil cas et l'instinct tout seul fait des merveilles. Mais rautorité d'autrefois ne s'en laissait pas plus éblouir que des faits de brutalité pure. Là où nos badauds disent : C'est très intéressant, il est bon de voir ce magistrat d'ancien régime, qui ne passa jamais pour un esprit borné, n'écrire que les mots à! impudence , de ridicule^ à' impertinence. C'était tout ce que Fétonnement, qu'il avoue, gagnait sur les principes arrêtés d'autrefois. On

peut imaginer, dans ces conditions, que la lettre de cachet était bien défendue.

Il faut maintenant dire un mot du cas rare où celle-ci servait la raison d'Etat. Le libéralisme déploie là-dessus son éloquence, et, quoique l'application en soit beaucoup réduite par ce qu'on vient de lire, je ne pense pas qu'il faille accorder le peu qui reste à sa critique. On allègue là-dessus TAngleterre, où la raison dŒtat serait inconnue. Mais la raison d'État est de tous les États, parce qu'il n'y a pas au monde une autorité dont le devoir ne soit de prévenir le désordre afin de n'avoir pas à le punir. En Angleterre comme ailleurs, les générations dilférentes ont été sujettes à ressentir plus ou moins la nécessité de ce principe, et à s'en relâcher plus ou moins. Ce relâchement fait à nos yeux Toriginalité de ce peuple ; ce serait une erreur de croire que personne n'en reconnaît chez lui l'inconvénient. On le trouve signalé chez les auteurs. « Chez nous, écrit A. V. Dicey, l'État peut punir; il ne peut guère prévenir les crimes. » De quelque manière qu'on l'explique, une telle parole ne peut passer que pour un aveu d'infériorité.

Cela est si vrai que Vhabeas corpus, article sacré, palladium à nos veux des libertés ano^laises, s'est vu suspendre plusieurs fois par autorité du Parlement. Les Anglais ont souffert cette suspense : je ne sais si en France le scandale que cela causerait n'aurait pas pour effet de ruiner tout l'avantage de l'institution. Il est vrai que cette suspense n'empêchait pas de payer les dommagesintérêts prévus par Vhabeas corpus; mais la rigueur ne s'en exerçait pas moins, contre le principe de Vhabeas corpus.

Ces dernières remarques paraîtront suftisantes. Elles

ne laissent rien subsister qui ne soit à l'honneur des temps où la lettre de cachet fut en vigueur.

Le changement des mœurs fît sentir à la fin plusieurs inconvénients dans la pratique de ce système. De forts liens de famille et de voisinage étaient indispensables à son bon fonctionnement. Ces liens de famille en se relâchant firent qu'on s'étonna des pouvoirs que la lettre de cachet donnait ; les liens de voisinage cessaient avec l'agrandissement de Paris, où la lettre de cachet avait été de tout temps la plus fréquente. L'effet de ce relâchement devait être d'en faire souhaiter la suppression. Le Parlement en fît des remontrances, le 11 mars et le 3 mai 1788. Tous ceux qui savent de quelle manière les institutions se modifiaient sous l'ancien régime et par quels signes leur disparition s'annonçait ne doutent aucunement que ce système eût été supprimé sans la Révolution. Il l'eût été comme dénué de rapport avec des mœurs nouvelles et destiné désormais à causer plus d'inconvénients que d'avantages. La Révolution le supprima pour une raison bien différente, comme contraire, à ce qu'elle croyait, aux droits éternels de l'humanité.

Quant au grand nombre des abus causés, même dans les derniers temps, par la lettre de cachet, c'est une fable. Malesherbes, dans un rapport inédit que cite M. Funck-Brentano, donne le résultat d'une enquête conduite par lui eu 1775 Ce résultat montre qu'il n'avait découvert que deux détenus qui fussent dignes d'être mis en liberté. La vérité est qu'on se désaffectionna de l'institution, de sorte qu'il fut facile de tourner l'opinion contre elle. L'opinion n'a que peu la mémoire dupasse; rien ne fut plus aisé que de faire croire au peuple que la lettre de cachet avait toujours justifié les critiques que des mœurs nouvelles motivaient. Ce fut un des mensonges tapageurs de ce temps-là.

DiMiER. Préjugés 25

Une dernière réflexion terminera ce chapitre. Dans le cas de raison d'État, la liberté de chacun de nous en face de la prison préventive est aussi précaire que jamais. Les formes régulières continuent d'être absentes des procédures que cette raison commande. Tous les Français vivants peuvent témoigner du fait. A quoi donc servit en cela la Révolution ? A rien, sinon peut-être à multiplier au delà de toute mesure l'occasion de ces interventions, par la nécessité où elle a voulu se mettre, en gouvernant contre la raison, d'en appeler sans cesse à la force.

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