CHAPITRE XVI Eï DERNIER
J'ai voulu terminer ce livre par le sujet le plus important de tous, en qui se résument les griefs des modernes contre Tancien régime. De plus, comme il n'y a pas de nom qui représente à leurs yeux le pouvoir absolu plus que celui de Louis XIV, il m'a paru que l'éloge du plus grand de nos rois ferait la digne fin d'un ouvrage écrit à l'honneur de la France et de la monarchie.
Nous frémissons au nom du pouvoir absolu. Ce mot représente à nos yeux quelque chose d'exorbitant, qu'on ne peut pas songer à défendre, qu'on peut à peine espérer d'excuser. Je parle des mieux disposés à cet égard. Les mots de monarchie de droit divin, qui s'appliquent au même objet, remettent tous nos nerfs en défense. Dieu mêlé en cette affaire étant l'outrance suprême. Des catholiques ennemis d'une partie du passé ont cru bien inventé de crier au sacrilège. Quel sacrilège, en effet, que de faire de l'obéissance au roi l'objet d'un précepte divin l Ils se sont avisés là-dessus que le principe du droit divin avait été établi par les princes protestants. Ils en font Jacques I*% roi d'Angleterre, l'inventeur. M. Coquille, pour qui je serais bien fâché qu'on crût que je professe peu d'estime, a entassé sur cette matière les considérations les plus imprévues, en même temps que les plus arbitraires. Or c'est du pouvoir absolu, c'est du droit divin précisément que j'entreprends l'explication.
388 LE PROCÈS DE l'absolutisme
J'eatreprends de prouver, contre le préjugé et en dépit du monceau d'arguments accumulés par un siècle de frivolité politique sans égale, que cet absolutisme et que ce droit divin s'accordaient très rigoureusement avec la liberté des personnes, que cet absolutisme et que ce droit divin ne s'accordaient pas moins avec la sauvegarde des intérêts. Que voudrait-on demander de plus ?
Une remarque permettra de préjuger la question. Les Français d'autrefois, ceux qui vécurent au temps de l'absolutisme, et pour tout dire, sous Louis XIV, se sont-ils doutés qu'ils étaient esclaves ? Il faut pourtant convenir qu'un état si insupportable, ressenti en un temps où la capacité de réfléchir et la puissance d'analyser étaient ce qui manquait le moins, ne pouvait manquer d'être connu, partant exprimé dans les écrits du temps. Dira-t-on que l'oppression était si rigoureuse qu'il n'était même pas permis de se plaindre? En ce cas, des lettres, des mémoires, des journaux intimes, rendraient compte de cet état, en exprimeraient la sujétion, l'angoisse, raconteraient le mécontentement des hommes astreints à soutTrir en silence. Or rien de pareil ne nous a été transmis.
Outre la littérature courante, beaucoup d'écrits secrets nous sont parvenus de cette époque : dans pas un nous n'apercevons que les Français aient eu conscience alors qu'un régime d'oppression pesait sur eux. Nous voyons qu'alors comme toujours on médit de la cour et des grands, nous voyons médire aussi du roi : tout ce qu'il y a de tém3ignages défavorables en ce genre ne dépasse pas le niveau commun des reproches aux circonstances et aux personnes ; aucun ne s'adresse au régime, aucun ne mentionne un défaut de liberté ressenti par les sujets du roi.
Nous possédons dans quelques ouvrages d'alors une peinture des mœurs du temps. La Bruyère et Molière,
LE PROCÈS DE l'aBSOLUTISME 381)
pour ne nommer que les plus illustres, nous font le tableau de la vie de tous les jours. Nous n'y voyons paraître, sous les traits du bourgeois, du noble, du provincial, de la ménagère, du valet, etc., que des figures analogues à celles d'aujourd'hui. Toute la différence est qu'on parle beaucoup de politique chez nous, et que les gens de ce temps-là paraissent déchargés de ce soin. Nos propos de tous les jours contiennent beaucoup de critiques à l'adresse du gouvernement ; ceux d'alors n'en parlent jamais que pour lui témoigner la déférence banale de gens qui ne s'en occupent pas plus que du cours de la lune et des saisons.
La conclusion est évidente. On peut plaindre nos aïeux d'avoir été condamnés à professer cette indifférence ; on ne peut feindre que cette condition ait été un sujet de peine pour eux. D'autre part, les actes de la vie courante dont nous les voyons occupés ne paraissent pas avoir été plus gênés, ni leur fortune plus précaire, ni leurs établissements moins stables, ni leur repos dans l'avenir moins grand, ni leur contentement de vivre en général moins vif que celui que nous pouvons avoir.
Si donc les gens de ce temps ont été opprimés, ce n'a pu être que d'une manière et sous des rapports qui leur échappaient entièrement. Ils ne ressentaient cette oppression dans aucun des actes matériels, dans aucun des essors moraux de leur existence, de l'existence telle qu'elle était menée, telle qu'on la désirait alors.
Remarquez qu'en ce temps-là la critique est ce qui manque le moins : critique littéraire, critique morale, critique sociale, y poussent leurs pointes de tous côtés ; les plus piquantes satires contre les nobles, contre la cour et, sous le couvert de la fable, contre la condition royale même se lisent chez les auteurs en renom. Boileau, parlant des prérogatives de la naissance, écrit :
Et la postérité d'Alfane et de Bayard,
Quand ce n'est qu'une rosse, est vendue au hasard.
La liberté à Tégard du roi dans les relations personnelles est extrême. Le même Boileau dit en plein Versailles : « Je pense me connaître en vers un peu mieux que lui. » Une dame de la cour, dérangée par une espièglerie du duc du Maine, s'écrie dans un mouvement dlmpatience ; « Sire, vos enfants sont insupportables. » Dans ce goût de critique et dans cette liberté, nul soupçon de satire politique ne perce. Le roi, dit-on, y tenait la main: je le crois ; cependant la Dîme royale et Télémaque montrent qu'il n'était pas impossible d'essayer cette critique. Or ces ouvrages sont de la tin du règne, et, même en cette fin de règne, l'exception. 11 y a mieux. De tout temps, l'étranger offrit un refuge aux livres défendus ; les pamphlets contre Louis XIV avaient toute liberté de paraître en Hollande, on ne s'y est pas fait faute d'en publier ; cependant il fallut du temps pour que le point de l'oppression politique fût touché dans ces pamplilets. Il fallut la révocation de l'édit de Nantes pour orienter de ce côté la colère des protestants chassés. Jusque-là, on reprochait des faits particuliers. Nulle atteinte de principe à la liberté, nul trait de tyrannie inhérent au régime n'y était dépeint.
Ces remarques sont très importantes. Elles prouvent que la critique dont nous sommes prévenus n'a pas existé dans le temps même et n'a pris corps que dans la suite. La tyrannie de Louis XIV n*a gêné que des gens qui n'ont pas vécu sous son règne.
Enfin le temps vint où Ton s'avisa que le régime de nos rois manquait à plusieurs lois de l'ordre social. Gela fut pendant le dix-huitième siècle, en même temps que se répandait l'admiration pour l'Angleterre. Le grand événe-
ment, à cet égard, fut d'avoir jeté le mot de liberté dans le langage des moralistes. Chose curieuse, Voltaire, qui le premier s^en servit ou du moins lui donna la vogue, ne cessa jamais d'en sentir la vanité. Ce mot ne cadrait point aux habitudes françaises. Dans les catégories créées depuis un siècle et demi par nos moralistes, il ne trouvait pas de signification. Pourtant il faisait bon effet dans la peinture d'un sujet de la reine Anne et du premier des Georges ; c'était un trait de caractère qu'on n'eût pas osé négliger. Hors de là, il faut voir comme Voltaire s'en venge. Il reprend et raille chez Montesquieu la théorie qui la refuse, fût-ce aux Turcs ; il se moque de la séparation des pouvoirs, à laquelle ce dernier s'efforce d'en demander la définition.
On sait quelle fortune singulière cette théorie des pouvoirs séparés a faite depuis. Je n'en crois pas les considérants méprisables ; mais de supposer que Tordre des sociétés consiste dans le maintien jaloux de ces distinctions juridiques, c'est à quoi ne consentiront jamais ceux que rhistoire a désabusés de la chicane. Montesquieu condamne sans merci tout ce qui refuse de s'y conformer. Il assigne un terme pour cela. Tout ce qui n'observe pas son système, il le range dans le despotisme. Ce mot, et ce qu'il contient d'anathème, devait passer dans l'usage du temps. Il est de ceux qu'on n'emploie plus guère, qui, comme dit Vaugelas, « sentent le rance » aujourd'hui. C'est que rien n'est plus fragile dans le fond que les idées auxquelles son auteur l'a lié.
Despotisme, c'est l'état des nations chez qui l'exécutif, le législatif et le judiciaire, définis comme veut V Esprit des lois, ne sont pas remis à des organes distincts. J'ajoute que despotisme signifie quelque chose comme l'enfer des peuples dans ce livre, et comme leur condamnation sans appel. A l'autre extrémité de la gamme, le
392 LE PROCÈS DE l'absolutisme
paradis, consistant dans l'obéissance parfaite aux règles de l'illustre auteur, nous est présenté sérieusement dans la constitution anglaise. Le chapitre consacré à celle-ci épouse moins la forme d'un traité que d'un hymne. A cet égard, elle est le monument d'une époque, ou si Ton veut, la stèle commémorative de la naissance d'un préjugé.
Un avocat a eu l'honneur de la placer ; tout bon Anglais qu'il fût, Voltaire n'osait ; peut-être répugnait-il à une échelle des peuples dont le dernier degré revenait aux compatriotes d'Orosmane.
Le Turc chez Montesquieu incarne le despotisme. L'habitude se prit bientôt en France de ne plus nommer l'un sans l'autre.
Liberté qui nous fuis, tu ne fuis point Byzance...
C'était au temps de Ghénier l'injure suprême, tant Byzance et la liberté s'opposaient dans l'esprit des gens, comme le bon au mauvais principe. L'Académie des Sciences morales est restée fidèle à cette antithèse. Quand on eut quelque temps mêlé dans le même anathème le Turc et le gouvernement despotique, qu'on eut suffisamment balancé ces deux noms dans les plateaux égaux de la balance d'ignominie, on y mit celui de Louis XIV. Froidement et comme d'une chose la plus naturelle du monde, on s'avisa que le régime français ne différait du turc que par les apparences et réalisait le despotisme. Les Anglais nous le firent remarquer. Les avocats de France, V Esprit des lois en main, furent obligés d'en convenir. La nation tout entière frémit à la pensée que les lois de l'équilibre politique, récemment découvertes par un président au Parlement, étaient violées chez nous depuis des siècles.
LE PROCÈS DE l'aBSOLUTISME 393
Maistre nous est témoin de l'air de nouveauté qu'avait encore de son temps cette impudence et de l'étonnement des gens raisonnables qui voyaient dans les papiers anglais mêler le Turc et Louis XIV. Cet étonnement maintenant a cessé. L'ascendant pris sur les intelligences par le triomphe de la Révolution fait passer Fabsurdité en fait.
C'est à cet ascendant qu'il s'agit de s'opposer. Contre cet ascendant il s'agit de prouver la parfaite injustice de ce nom de despotisme appliqué à Tancien gouvernement de la France. Un examen exact des choses y pourvoira.
Et d'abord convenons d'un point ; c'est que dans un État le commandement ne saurait revenir à tout le monde. Quoique ce principe soit évident, il ne sera pas inutile d'en prendre les termes dans Bossuet ; « Où tout le monde, dit-il, veut faire ce qu'il veut, nul ne fait ce qu'il veut ; où il n'y a point de maître, tout le monde est maître ; où tout le monde est maître, tout le monde est esclave \ » De là vient la nécessité de rassembler le pouvoir dans quelques mains.
La Révolution donne elle-même satisfaction à ce principe quand, posant premièrement celui de la souveraineté nationale, elle n'en reconnaît pas moins la nécessité d'une délégation du pouvoir. Avec cette délégation commence dans son système les difficultés d'application.
Car, cette délégation étant composée d'hommes, on ne peut éviter qu'elle soit mue par des volontés particulières ; le problème est de les ranger à la volonté de tous. Mais comment? par le frein de l'élection, c'est-à-dire en définitive par la menace d'être renversé. Ainsi dans ce