Ouv. cit., liv. I", art. i
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sur ce fondement. Elle a été crue de tout temps par les esprits justes et modérés. M. de Maistre en offre un curieux exemple dans le commentaire donné dans sa correspondance aux mesures par lesquelles ses maîtres et amis les jésuites furent chassés de Russie. Malgré la peine qu'il en ressentait, et dont il ne ménage pas l'expression, le parfait respect de l'empereur ne le quitte pas un moment. Boileau, s'excusant de son métier de satirique auprès de la pieuse et bienfaisante M^'' de Lamoignon, demandait si du moins elle n'aurait pas permis qu'on médît des mécréants : du Turc, par exemple. Elle se récria ; « Non pas, dit-elle, il ne faut jamais toucher aux personnes de cette dignité-là. »
On aime à nous dépeindre ce respect comme hors de mode. Cependant il règne de nos jours à Tégard des princes, chez toutes ou presque toutes les nations étrangères. On se figure aussi qu'il appartient au dix-septième siècle et que l'ascendant outré de Louis XIV l'imposa. La vérité est qu'il est aussi ancien dans notre pays que la monarchie ; la vérité est que les principes dont j'ai fait voir que ce respect s'inspire ont toujours fait partie de notre droit national.
Rien, en effet, n'est moins selon le témoignage de l'histoire que d'imaginer les prétendues pratiques d'un pouvoir arbitraire, appuyées d'un faux droit divin, s'établissant au xvii' siècle comme des nouveautés. Pas une preuve n'existe d'un tel établissement. Au contraire, en remontant le cours des ans, on ne trouve dans le siècle précédent et jusque dans le Moyen Age qu'une idée toute pareille de la monarchie. Une certaine école se flatte de plaider la cause de la monarchie devant la Révolution et de la gagner, moyennant le sacrifice de Richelieu et de Louis XIV, Petit sacrifice, comme on voit. Ces
royalistes croient bien trouvé de reprendre le mot célèbre de M"' de Staël : « Chez nous, c'est la liberté qui est ancienne et le despotisme qui est nouveau. » Hélas I ce qu'elle appelait despotisme était aussi ancien que la France et les vraies libertés, au temps qu'elle insultait, étaient aussi florissantes que jamais.
Une fois de plus, je dois signaler l'erreur, l'inutilité, j'ose dire le ridicule de ces tableaux de complaisance, prudemment reculés au fond des âges, où toutes les exigences du préjugé moderne sont représentées comme satisfaites, avant que des despotes récents, Henri IV, Louis XI ou Philippe le Bel, soient venus, par une malheureuse « déviation », justifier la Révolution. Dans ces temps bienheureux d'une royauté sans tache, les bienfaits les plus raffinés du régime parlementaire étaient assurés à notre pays. Jamais les rois n'eussent osé faire les maîtres ; ils exerçaient la volonté des peuples. On nous étale là-dessus une fierté populaire tenant tête au pouvoir royal, des attitudes de bravaches chevaleresques et pieux, tout un tableau de mélodrame, où le cortège complet des niaiseries révolutionnaires paraît affublé de Toripeau gothique.
D'abord et dans les origines, ce sont les assemblées de la Germanie. Tacite en fait mention : nous devons l'en croire. Et pour que notre Gaule là-dessus ne soit pas en reste, on met une noble fierté à rappeler qu'Honorius convoqua dans Arles, en 418, les représentants de nos sept provinces. Voilà, n'est-il pas vrai, un sénat national ! Ce n'est pas tout : sous les Mérovingiens, des assemblées du peuple étaient tenues ; ainsi les rois ne gouvernaient pas seuls. Sous les Carlo vingiens, nouveau sujet d'orgueil : le Champ de mars et le Champ de mai y représentaient la liberté. Il n'est pas jusqu'aux rois capétiens de qui le conseil des grands, rassemblés au-
tour du trône, ne figurât le contrôle de Texécutif. Tel est le tableau du plus lointain passé.
Ici l'historien prend un temps et se recueille, pour aborder la merveille de cette histoire et célébrer dignement le sujet qui s'offre à lui, sujet si beau qu'on regrette de ne pouvoir faire entendre tout ce qu'il contient dans ce seul nom : la réunion des Etats généraux.
La pratique en dura trois siècles. Ils constituaient, dit-on, le vrai parlement de la France, la garantie de ses libertés, la limite à l'empiétement royal, la pointe avancée de la bourgeoisie. Institution inestimable, qui fait honte à nos Chambres et réalise mieux qu'elles le louable partage de Tautorité avec les délégués de la nation. Louis XIV y mit fin. Ce fut l'ère du despotisme, bientôt châtié (cent soixante-quinze ans plus tard) par la Révolution.
Tel est le tableau qu'on nous présente, et dont je me garde de charger aucun trait. L'introduction d'idées exclusivement modernes dans près de vingt siècles d'histoire le rend extrêmement ridicule. J'ajoute que tout en est faux, les faits comme la philosophie.
Aucune des institutions qu'on mentionne, et dans lesquelles on se persuade de trouver, à tous les moments de l'histoire, l'équivalent d'une représentation, ne fut dans la réalité une institution de liberté. Cependant les rois qui gouvernaient sans le concours d'institutions de ce genre ne méritent pas le moins du monde d'être traités de despotes. Aussi bien, le passé est si loin de fournir la moindre application à cette théorie, qu'il en brouille toute la nomenclature. Cela ne décourage pas nos docteurs. Il est vrai que quelques-uns en marquent leur étonnement. Philippe le Bel, roi despote comme on sait, n'a pas laissé de réunir les premier États généraux, institution de liberté.
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Par un étrange contraste, écrit M. Georges Picot *, ce fut le souverain engagé le plus hardiment dans la voie du despotisme qui réunit les premiers Etats généraux.
Étrange contraste, en effet ; qui tient peut-être à ridée fausse que Tauteur se fait à la fois des États généraux, de Philippe le Bel et du despotisme. Mais la coutume d'aucun moderne n'est pas de s'interroger là-dessus. Ce que leur préjugé contredit dans l'histoire, ils le déclarent étrange, et c'est tout.
Fustel de Goulanges a parfaitement déduit le caractère du conveniiis de l'époque carlovingienne, composé des grands du royaume et de leur escorte, ce qui composait une immense assemblée.
« Peut-être, dit-il, ce peuple, par Teffet de sa présence, aurait-il été tout-puissant. Mais il aurait fallu qu'il voulût l'être, et d'abord qu'il pensât à l'être. Cette grande réunion ne représente que robéissance : qui n'est pas un fidèle sujet n'y vient pas. Elle pourrait faire opposition ; mais, selon les idées de ces hommes, l'opposition se marquerait plutôt que l'absence. Elle n'est pas une garantie de liberté. Les hommes feraient plutôt consister la liberté à la supprimer. »
Il ajoute :
« On voit bien que de telles réunions deviendront hostiles à la royauté, le jour où les évêques et les comtes seront devenus indépendants d'elle ; mais, aussi longtemps que ces hommes seront ses premiers serviteurs, elles ne devront être qu'un moyen de gouvernement. Elles étaient un procédé commode pour faire parvenir au pouvoir central les forces et l'argent des sujets, et pour faire descendre vers les sujets les forces et les inspira-
1. Histoire des États généraux considérés au point de vue de leur influence sur le gouvernement de la France,
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tiens du pouvoir central. Elles étaient la centralisation même sous sa forme la plus rigoureuse et la plus dure, puisque tous les hommes libres de TEmpire devaient chaque année se rendre en personne auprès de la personne du maître *.>
Voilà ce qu'étaient le Champ de mars et le Champ de mai, voilà ce que les fameuses assises des volontés de la nation, rassemblées pour contrôler le pouvoir des rois, représentaient : l'obéissance. 11 est vrai que les grands joignaient en ces occasions leur signature au sceau royal qui scellait les capitulaires. Mais ce qu'une préoccupation moderne nous fait imaginer de partage de Tautorité royale en cela est démenti par les idées d'alors.
« Cette signature ne saurait signifier que ce sont eux qui ont fait la loi ; elle signifie seulement qu'ils ont juré de robserver. Elle n'est pas une preuve de liberté politique, elle est une marque d'engagement. »
Fustel ajoute :
« Sans doute, il ne faudrait pas nier l'importance de cette sorte d'assentiment populaire. On voit aisément combien une promulgation ainsi faite en présence des hommes assemblés, sous forme de question, en leur demandant leur serment et leur signature, diffère d'une simple promulgation par cri public ou par voie d'affichage... Mais l'historien ne doit pas s'y tromper. Cette interrogation, ce consentement et cette signature n'avaient rien de commun avec une discussion et un vote populaire. Loin que l'idée de liberté y fût contenue, les hommes y voyaient plutôt une forme de l'obéissance *. »
Après des conclusions de ce genre, appuyées de preuves qu'il sera facile de rechercher chez l'auteur même, il ne doit plus être permis à personne de nous représen-