LE 18 MARS
Mesdames, Messieurs,
Le grand et admirable esprit dont le soin de faire reloge me revient en partie ce soir se définit fort exactement un esprit de grand historien.
Rien n'est plus familier de nos jours que ce mot, rien ne frappe plus souvent nos oreilles ; il n'est rien dont chacun croie connaître si bien Tespèce et la propre vertu. Louer Fustel d'avoir écrit l'histoire parfaitement, n'est-ce pas lui faire part d'un mérite commun à plusieurs de ce temps-ci ? La véracité, l'exactitude, l'impartialité, l'esprit critique, la science, n'est-ce pas le bien de toute l'époque? Fustel critique sévère, Fustel savant profond, Fustel impartial, Fustel exact et véridique, est-il autre chose qu'un ornement d'un temps généralement épris de vérité, à qui la perfection en ce genre est devenue chose coutumière ?
Hélas 1 Mesdames et Messieurs, il y a critique et critique, rigueur et rigueur, science et science. Celle de Fustel n'était pas celle qu'on vit la plus répandue de son vivant. On ne saurait dire qu'elle triomphe aujourd'hui. Non pas qu'assez de savants contemporains, soit de leur
propre initiative, soit avertis, soutenus par son exemple, ne suivent heureusement son chemin ; non qu'il n'y ait du bon chez quelques-uns de ceux même qui s'en écartent davantage : au total on ne peut dire que la science, telle qu'elle prétend aujourd'hui s'imposer, la science dont plusieurs hommes en place prônent les méthodes et dictent les résultats, soit la science de Fustel ni rien qui lui ressemble.
Mon dessein, notre dessein commun ne tient rien ici de la polémique. La mention de cette contradiction n'est pas pour annoncer le combat, mais pour marquer une fois pour toutes la portée de mon commentaire. La pensée de Fustel fut trop indépendante et, à ne considérer que les contemporains, trop originale et trop nouvelle pour qu'on puisse, sans la trahir, adoucir le contraste qu'elle fait avec les autres. Ce contraste lui donne toute son ampleur. Ce contraste lui vaudra toute son influence, lorsque les jeunes générations, mieux instruites, auront achevé de tourner les yeux vers elle et fait enfin de Fustel ce qu'il mérite d'être, le maître de la pensée contemporaine française.
Le premier trait et le plus général qui distingue Fustel de Coulanges des autres historiens de son temps, c'est sa complète liberté d'esprit à l'égard d'un préjugé double, qu'on peut dire presque universel.
Je dis préjugé double : dont la première partie est que la société française telle que nous la voyons maintenant est la meilleure des sociétés et, tout calcul fait, représente le plus haut degré de perfection politique et sociale qu'on ait vu. La seconde est que l'état des modernes sauvages, tel qu'on le trouve dans les montagnes Rocheuses, en Afrique et dans les îles du Pacifique, représente un état primitif des hommes et le tableau des plus anciennes sociétés. Ces deux idées ont leur origine
dans la philosophie du xviii® siècle. Le commun des historiens modernes songe à peine à les examiner. Sans l'avouer toujours et s'en apercevoir, tout ce qu'ils disent suppose ces deux propositions. Ce qu'ils louent dans le passé est ce qui nous ressemble ; ce qu'ils blâment, ce qui diffère de nous. S'abstiennent-ils de louer et de blâmer ? les termes de progrès ou de recul, employés chez eux sans y penser, se voient distribués selon ce principe. Ce qu'il y a au monde de plus laid, de plus pauvre, de plus malsain, de plus dégradé, de plus nu demeure d'instinct présent à leur pensée comme l'exemple conservé de ce qu'il y a de plus ancien.
Et l'on y est tellement accoutumé, la croyance publique elle-même s'est si bien façonnée là-dessus, que plusieurs seraient surpris qu'on appelle préjugé ce qui leur semble une évidence. Croire cela, aux yeux d'un grand nombre, c'est n'avoir pas de préjugés, c'est appliquer à la science historique une intelligence affranchie.
C'est que (pour commencer par là) on ne s'entend point avec Fustel sur le préjugé historique. Chacun convient qu'il faut s'en dégager. Mais combien de préjugés qui s'ignorent eux-mêmes ! La pente de nos jours est à ne donner ce nom qu'aux opinions issues de croyances religieuses. Ce qu'on veut bien appeler superstition est regardé presque comme le seul endroit dont la critique doive surveiller les approches. Je vois des gens si fort prévenus de cette idée que plus un préjugé capable de les éloigner des religions établies a chez eux de force et de ténacité, plus ils se croient sincèrement affranchis et maîtres de leur raison. A proportion qu'ils s'y enfoncent, à proportion ils pensent se dégager.
Je ne sais si le préjugé dont je parle doit à cette raison de prévaloir. Je sais au moins que le nom de préjugé lui convient.
Car, d'où vient qu^ayant à distribuer ces quatre noms de bon et de mauvais, d'antique et de moderne, nous osons décider que le moderne est le bon et que le mauvais est Tancien ? Des sociétés modernes il n^'est prouvé qu'une chose, c^est qu'elles sont modernes ; des sauvag:es, une chose, c'est qu'elles sont sauvag-es. L'excellence qu'on accorde aux unes, l'ancienneté qu'on ima^ne des autres, sont entièrement dénuées de preuves. Les livres de Fustel sont pleins de ce double doute. Partout il se garde de mesurer le passé à l'aune des idées modernes. Cette habitude des historiens le fâche. On le voit en concevoir une vraie irritation. Pas davantage il ne concède que les ét^ts de sociétés « rétrogrades » soient nécessairement primitifs. Ce mot de rétrograde montre assez qu'il ne renonce point à juger, à connaître un mieux et un pire, un avancement et un recul. Nulle part il n'a donné non plus l'idée qu'il crût à ce qu'on veut bien appeler des « vérités successives », comme si le vrai changeait avec le temps. Mais il ne jugeait pas des causes sans considérer les effets. L'épreuve des institutions, c'était, selon lui, de réussir.
Ainsi rien ne l'empêchait d'aimer* les réussites relatives dont l'histoire nous offre la suite. Et rien dans cette suite ne l'engageait à croire que le dernier venu fût le meilleur, et que le pire fût le plus ancien. Par là le joug qu'impose aux esprits de ce temps la notion d'un avancement fatal et constant, dogme aveugle et absurde que l'on prétend conforme avec l'enseignement de la raison, est ruiné. Fustel n'a connu aucun des esclavages de la religion gratuite et ignominieuse du dieu Progrès.
De là lui vient ce respect du passé qui fait dès à présent le trait le plus populaire de la doctrine de Fustel de Coulanges, et dont je voudrais maintenant parler.
Mais avant d'en marquer le principal, je voudrais en expliquer le plus fin. Cette matière est spéciale, un peu professionnelle ; mais elle a de grandes beautés, et pour la faire entendre, je vous demande, Mesdames et Messieurs, quelques moments de scrupuleuse attention.
Il s'agit de la méthode même de découvrir le vrai de Thistoire.
Une certaine école moderne prétend ne mettre rien entre notre critique et les monuments les plus matériels du passé. Les anciens ouvrages de littérature, où le passé reçoit un commencement d'interprétation, lui sont la source la plus suspecte du monde. Il est convenu chez elle que les hommes de ces temps -là ne savaient ni voir ni comprendre et qu'il importe de refaire sur nouveaux frais rhistoire des choses qu'ils ont touchées de plus près. On écarte ce qui n'est que des rapports écrits, pour recourir aux monuments. Les monuments ne sont point suspects, parce que l'intelligence des anciens n'y a pas de part et que, ne révélant autre chose qu'eux-mêmes, ils figurent à nos yeux le passé ressuscité. De là vient limportance qu'a prise l'archéologie de nos jours. Chez quelques-uns, en plusieurs occasions, elle a envahi tout le champ de Thistoire. Pour ceux-là, le tableau de la vie du passé ne doit plus se composer que de ce qu'on tire de terre, de débris de cimetières, par exemple, ou de petits pots étiquetés. C'est ce qu'on appelle étudier les mœurs.
S'il s'agit de choses moins matérielles, seuls des actes de l'état civil, des contrats de vente, des formules juridiques ont le privilège d'être considérés. Mais qu'un vieux chroniqueur ne prenne point la parole, qu'Hérodote et Tite-Live se taisent. Conteurs de fables, incapables en leur temps de discerner le vrai du faux, fauteurs d'une tradition lettrée non moins indigne de
créance que Torale ; la tâche de l'historien moderne est de démentir tous ces gens-là, de les convaincre de fanx ou de les prendre en pitié ; leur génie, non pas, ô grands dieux ! (car tout ce qui est individuel est sacré à cette philosophie), mais ce qu'on appelle d'un grand mot, leur méthode.
Les anciens n'avaient pas de méthode. L'eût-on cru ? Aussi n'ont-ils fait que des sots, quoiqu'ils aient eu bien du génie. A nous la méthode appartient, et non pas depuis quelques siècles, non pas depuis cent ans, mais depuis trente ans au plus, depuis moins encore ; depuis, dit celui-ci, que la revue que je dirige est fondée ; depuis, dit 1 autre, que j'ai passé une thèse qui montre clair comme le jour qu'avant moi les hommes, doués de bons cerveaux ne savaient pas penser.
Mesdames, Messieurs, tous tant que nous sommes, on nous a fait croire plus ou moins cela. On nous a dit que l'histoire était née dans notre siècle : c'est là un lieu commun des classes de rhétorique. De mon temps on enseignait encore que les voies modernes de cette science n'ont été annoncées que vers 1750, et réalisées que trois quarts de siècle après. Fustel écrit au contraire que, depuis ce temps-là précisément, ce qu'on nomme esprit critique n'est qu'une illusion. Auparavant sont les prédécesseurs que le maître reconnaît et qu'il vante.
Rien n'est si important pour la conduite des esprits que cette affirmation venant d'un pareil maître. Elle aide à détruire cette moderne et pernicieuse illusion d'une humanité coupée en deux par la découverte imprévue de la raison. Quelques-uns font remonter à Descartes l'invention de cette faculté précieuse. D'autres en placent la révélation quasi religieuse dans quelqu'une des séances de la Révolution. On dit : Auparavant régnait sur les
esprits le principe d'autorité, maintenant c'est le libre examen. Les hommes n'examinaient point ; il a fallu leur apprendre cela. Mesdames, Messieurs, que des principes si manifestement absurdes ne fassent plus la loi à nos esprits.
L'art de départager les témoignages humains, ce que nous appelons la critique, est aussi ancien que la culture. Dans tous les temps, de bons esprits en ont tiré les effets. Ils ont manqué parfois d'un outillage, et longtemps le petit nombre des chercheurs a diminué la portée des recherches. Parfois des préjugés, quelques superstitions de nature parfaitement définie ont sur des points précis altéré leur jugement. Quant à discerner le vrai du faux, quand ils en tenaient les éléments, non, ces anciens n'en étaient point incapables.
Ce respect de Fustel pour les textes, dont tant de gens parlent sans en savoir le sens, voilà son fondement remarquable. Le respect du passé, des témoignages passés, est à la base de sa méthode. Ce que nous vantons dans ses conclusions est au fond de ses recherches déjà. Et cet éloge, que tout homme raisonnable lui donne, la science historique ne le lui doit pas moins.
De là cette critique, qui chez lui dépasse de si loin celle des simples monuments, ce maniement de la matière pensée de l'histoire, ce commerce avec l'esprit même du passé. Se faire des événements l'idée que les contemporains s'en firent, voilà l'objet premier de ses efforts. Je ne dis pas le terme. Il va plus loin. 11 s'élève plus haut. Il croit que la connaissance des effets qui suivirent achève la notion des événements, dont les contemporains n'ont vu que le train de tous les jours. Mais le premier degré de cette connaissance prend pied dans l'histoire faite par eux. Il faut d'abord la concevoir comme eux. Une tradition, tradition rectifiée, on pour-
rait dire que c'est là, pour Fustel, le corps solide et souverain de Thistoire.
Demeurons un moment encore dans Téloge de Fustel historien. Remarquons, pour la consolation des hommes sensés de ce temps-ci, que cet homme d'un si haut exemple n'a pas redouté, après d'exactes analyses, de passer aux affirmations de la sjnth6':e.
Quelques-uns ont tellement pris position là-dessus, on a si bien fait peur aux gens de précipitation inconsidérée, d'affirmation gratuite, de conclusions téméraires, que l'opinion prévaut maintenant qu'il faut se garder absolument de toute espèce de conclusion. La méthode, ose-t-on dire, seule est bonne ou mauvaise, seule est du ressort de l'historien ; les conclusions sont libres et regardent le philosophe. Ptemarquons, Mesdames et Messieurs, ce mépris de la philosophie, qui n'est, à ce compte, que l'art de débiter des propositions que chacun a loisir de trouver vraies ou fausses ; la preuve n'est pas de son ressort. Les philosophes n'accorderont jamais cela. Mais, quant aux historiens, qu'ils ne se laissent pas dire, de grâce, que leur science ne tire pas de conclusions.
On dit : Si, dans le domaine des faits. C'est ne rien dire. Qu'est-ce que le domaine des faits ? Il n'y a pas de vérité qui ne soit pas d'usage. Cela est vrai des vérités de fait comme des autres. Une vérité de fait, autant que n'importe laquelle, emporte l'enseignement de quelque ligne de conduite, le désaveu de quelque préjugé, la solution de quelque obstacle. Comment cela ? C'est que les faits ne sont jamais tous seuls. Il y a la liaison qu'on y remarque. — Non ; point de liaison, disent nos gens. — Disons donc, l'ordre dans lequel on les expose. Mais, de cela même, on ne veut point. « Aux ouvrages que j'ai publiés, dit Fustel, deux ou trois critiques ont reproché que les chapitres se suivaient, et que
les diverses vérités que j'avais mises en lumière avaient quelque lien entre elle. C'est ce qu'on appelle être systématique \ »
Echo des polémiques auxquelles il fut mêlé, qui consumèrent une partie de ses forces, qui l'épuisaient de temps et de patience. Au nom de cette pédanterie honteuse, on condamnait cette grande intelligence, cet effort partout heureux d'une synthèse superbe. Des niais infatués allaient répétant : Poésie ! Fustel faisait de la poésie. Quelques-uns osent le dire encore.
11 paraît que les poètes seuls affirment. Les historiens, que font-ils ? Ils regardent. Le plus bel usage que riiomme puisse faire de son cerveau, c'est, paraît-il, de ne pas s'en servir. L'un d'eux, un jour, m'a dit, parlant à moi; « Mon esthétique est tout historique. » Ce qui signifie, en bon français : Mon discernement des choses d'art, mon jugement du vrai et du faux, c'est... (écoutez ceci, je vous prie); mon discernement, mon jugement, c'est de raconter les tableaux qu'on a peints et les statues qu'on a sculptées.
Est-il rien de plus fou ? Cela règne, cela passe pour sagesse, pour lumière de l'esprit. Ceux qui prétendent sortir de cette abstention, de ce scepticisme ignominieux, et qui, soucieux de juger sur pièces, ne laissent pourtant pas de juger, sont des échauffés, des rêveurs, des mystiques. Je sais un homme à qui, pour avoir dit qu'il y avait un beau et un laid dans les arts, on a reproché davoir été élevé par les jésuites.
Puis il y a l'impartialité. Si vous concluez à quelque chose, historien, vous n'êtes plus impartial. En effet, vous prenez parti. Mais quoi, n'y a-t-il pas une grande différence entre prendre parti d'abord ou ensuite, à croire
1. Nouvelles Recherches sur quelques problèmes d'histoire, p. 277.
sans preuve ou à croire sur preuve, à soutenir une opinion appuyée de Texamen des faits ou à ne suivre que des fantaisies ? Chansons, on ne vous écoute pas. On vous dit que Bossuet n*est pas un historien parce que V Histoire des Variatioiu des Églises réformées conclut et marque une liaison dans les faits. Mais cette liaison n'est-elle pas dans les choses ?
« Le système, dit Fustel, est dans la réalité. Pourquoi ne serait-il pas dans l'histoire * ? » Grandes et fortes paroles que nous n'oublierons pas, qui fructifieront dans les jeunes esprits, les rassurant contre la morgue hautaine des douteurs par système et des ignorants par vanité.
Fustel a dit de l'histoire qu'elle est « une science pure ». C'est que l'imagination du poète n'a rien à ajouter à la matière qu'elle fournit. L'imagination de l'historien est proprement aux ordres des textes. Elle ne se met en mouvement que sur leur injonction. C'est elle qui réveille les documents de l'histoire et les fait vivre sous nos yeux, mais elle ne doit faire vivre que ce qu'ils contiennent, elle leur est asservie, elle ne se distingue point de la propre intelligence des textes. C'est parce qu'elle les voit qu'elle n'erre point sur leur sens.
De là jaillit ce style limpide, simple et sévère, modèle des historiens à naître, récent enseignement des jeunes écrivains. Mesdames, Messieurs, la chose est à peine croyable : on a reproché à Fustel de bien écrire. Cela est une tare aux yeux de certaines gens.
Ce qu'il répondit achèvera son portrait. Comme la synthèse dont je parlais, le style fait partie, selon lui, de la méthode historique elle-même. « Par quel motif, dit Fustel, monsieur. i. ne me pardonne-t-il pas d'écrire en
J. Questions historiques, p. -441.
un français simple et clair ? Il ne songe pas que la clarté du style ne jaillit (écoutez cela) que de la masse énorme des observations. » Et ceci, qui, pour être ironique, n'en est pas moins fortement pensé : « Monsieur... ne songe pas qu'il peut arriver à lui-même, si un jour il saisit une vérité et qu'il la possède pleinement dans toutes ses parties, d'avoir, sans le vouloir, une forme littéraire *. » Parole profonde sur l'art d'écrire. Enseignement rare et inestimable.
Je reviens, Mesdames et Messieurs, à ce respect du passé, à cette sympathie admirable pour les générations éteintes qui domine tout l'œuvre de Fustel, qui en fait le touchant attrait, dont les applications diverses m'ont conduit jusqu'à ce point-ci.
Comme il était exempt des principes inflexibles que dicte l'admiration béate d^'un certain état de société, on ne trouve nulle part chez lui Taigreur, la suspicion, la morgue redressante que tous nos gens exempts de préjugés, tous nos adorateurs exclusifs du fait mêlent incessamment à l'histoire du passé.
11 y a plaisir à le suivre dans ces lointains voyages, à se livrer sans préoccupation au spectacle qu'il offre de mœurs si différentes des nôtres, à constater que cette diversité, qui nous amuse et nous instruit, ne nous oblige point à rougir. Rougir du passé, voilà le point. Voilà ce que les préjugés dont j'ai parlé d'abord nous enseignent avant toute chose. Et comme la honte que nous donnent, à nous hommes, les vieilles institutions humaines, invariablement représentées comme barbares, se tourne aisément en reproche et en haine ! Gela est inévitable, surtout quand il est question de gens qui nous
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concernent de plus près, comme ceux dont nous sommes issus et dont Texistence compose l'ancienne histoire de notre pays.
Ceux-là, vous le savez, Mesdames et Messieurs, les Français d'à présent sont soigneusement dressés à les haïr. Cette haine prend sa source dans l'habitude générale de mépriser le passé.
On a nommé d*un nom barbare cette ancienne croyance des hommes, que la terre était le centre du monde. Cela s'appelle géocentrie. Une illusion comparable à celle-là, non au sujet de Tespace, mais au sujet du temps, règne chez nos contemporains. Les anciens avaient cru que le lieu qu'ils occupaient était exceptionnel dans le monde, qu'il était, d'une certaine manière, le premier. On s'imagine maintenant que notre époque tient cette place, qu'elle est l'aboutissement des temps, que ce qu'elle contient est la mesure de l'histoire. Si j'osais faire un néologisme, me souvenant que Trapov veut dire présent, j'appellerais cette superstition le préjugé du présent, la parontocentrie. Ne serait-ce pas une belle réponse à la néophobie de Lombroso? Faut-il haïr ce qui est moderne, ou au contraire n'aimer que cela ? La question me semble mal posée. Les initiatives de l'homme sont sans doute un précieux élément de perfection. Cela ne fait pas que toute nouveauté soit bonne. Le passé nous quitte à mesure que le temps s'écoule ; mais nous sortons façonnés de ses mains. Ce que nous aimons en nous-même est dans son fond aussi ancien que le monde. Il n'y a pas d'humanité nouvelle. La persuasion de cette vérité nous rejoint aux hommes d'autrefois.
C'est dans cette persuasion, qu'alimente l'histoire, que le patriotisme de Fustel s'enracine. Récemment, à propos de lui, on a voulu remarquer que l'histoire n'enseigne pas le patriotisme. Autant remarquer que de connaître
nos parents ne nous apprend pas à les aimer. « Le patriotisme, dit Fustel, est une vertu et Thistoire est une science \ » Mais pourquoi cette vertu ne s'alimenteraitelle pas de cette science ? Gela est certain chez Fustel, où cette science commence et finit, comme j'ai fait voir, par le respect du passé. On ne peut aimer nos ancêtres, la vieille France dont nous sortons, si Ton n'a pas d'abord ce respect.
Ces dispositions préalables importent au choix de nos affections. Il est certain que rinternationalisme se nourrit d'un préjugé contraire, je dis de la haine et du mépris déversés sur les anciens temps, où notre affection ne trouve plus que prendre. Il lui faut cependant un objet. L'homme tend à sortir de lui-même, à s'étendre hors du lieu qu'il occupe, hors de la minute présente, soit dans le temps soit dans l'espace. L'histoire qu^on nous enseigne nous ferme le temps ; il ne reste plus à notre amour des hommes qu'à se déverser sur les autres nations.
Seulement, remarquez cette conséquence. Pour aimer nos ancêtres, il suffit de réfléchir à ce que nous tenons d'eux, de quoi l'histoire fournit le détail. On ne peut aimer d'autres hommes sans la perception de quelques rapports pressants. Pour étendre son affection dans l'espace, il faut imaginer avec les autres hommes des ressemblances étroites et particulières. Un internationaliste voit le triomphe de « la justice », c'est-à-dire de certaines idées localisées dans un parti restreint sur un petit point du globe, partout imminent. Or les liens du premier genre sont vrais ; les ressemblances du second genre sont imaginaires. De sorte que si, pour être patriote, il est besoin de savoir Thistoire, un point me paraît non