‹ Les prejugés ennemis de l'histoire de FranceChapitre 17 sur 162 · Ouv. cit., p · texte numérisé non relu

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philosophie dans de larges extraits que donne Augustin Thierry, au livre des Considérations sur la France,

On ne voit pas qu'elle ait eu d'écho pendant un siècle. Les ouvrages célèbres de Boulainvilliers la reprirent à la fin du règne de Louis XIV. Dans un esprit différent il est vrai, elle inspire V Histoire de U Ancien Gouvernement de la France et la Lettre sur les Parle}7îentSyiTmpTÏmées seulement en 1727. L'auteur y soutient cette thèse fameuse, passée depuis dans la croyance commune, que la noblesse française est franque, tandis que la roture est romaine.

On parla beaucoup de cette invention. Un grand nombre de lecteurs l'adoptèrent. L'abbé Dubos la réfuta dans son Histoire critique de rÉtablisseînent de la Monarchie française dans les Gaules (1734). Depuis lors, les noms de Boulainvilliers et de Dubos ont représenté les deux partis auxquels on range les historiens : ce sont germanisme et romanisme. Selon Dubos, les constitutions de l'Europe n'accusaient d'auteur et de père que le régime romain ; l'invasion des Barbares n'y avait pu toucher ; la puissance de ceux-ci n'était qu'une légende. Cet auteur assure que, sous le titre de roi, Clovis lui-même n'avait exercé qu'une fonction formellement déléguée par l'empereur.

Bien que l'indifférence entre ces deux historiens ne soit pas permise, cependant il faut avouer que l'un et l'autre manquent du sérieux requis en ces matières. Leurs raisons sont faibles, incomplètes, leur information est insuffisante. Montesquieu, malgré toute sa science, n'avança que peu la question. Son goût des tours piquants et sentencieux n'a guère permis de recueillir de lui que cette formule célèbre, de la liberté « née dans les forêts de la Germanie ». A peu de chose près, ce grand esprit croyait ce que Hotman et Boulainvilliers ont cru.

Peut-être quelqu'un dira que la question est oiseuse, qu'elle n'intéresse que l'antiquaire. Mais il n'y a pas de thème historique où la politique ne soit concernée. Que ceux qui en doutent pèsent ces réflexions d'Augustin Thierry sur la Charte de Louis XVIIl. Elles s'appliquent à la question présente :

Louis XVIII tâcha, dit cet historien, de prendre fortement son point d'appui dans Vhistoire^ et en cela il eut raison.

Et il ajoute, au sujet de ce qu'il croit une erreur politique du roi ;

S'il est vrai que cette erreur fut en grande partie le fruit de préoccupations politiques, il n'est pas moins vrai que Vincertitude qui régnait alors dans la théorie de notre histoire^ que ^anarchie des systèmes légués par le XVII I^ siècle y contribua.

Sieyès, dans sa fameuse brochure du Tiers État, conseille de renvoyer les nobles qui se défendent par un droit de conquête, « dans les forêts de la Franconie » : preuve que cet argument avait cours au temps de la Révolution. Mably, dont les écrits sont une cause de celle-ci, soutient que la liberté est l'invention de la Germanie. Seulement il la dit opprimée par l'établissement de la noblesse. C'est proprement la thèse d'Hotman. Ce père du jacobinisme s'accorde avec ce huguenot. Boulainvilliers fait de la noblesse, au contraire, une création de la Germanie. Tous conviennent, en ceci, que les nations modernes tirent des Barbares leur manière d'être. Aux yeux des démocrates d'entre eux, cette manière d'être s'oppose au régime impérial, comme la liberté au despotisme. Une fois de plus c'est ce que soutient M^^° de Lézardière dans sa Théorie des Lois politiques de la Mo^ narchie française, parue en 1792.

62 LE GERMAiNISME. — I. LA CONQUÊTE FRANQUE

Il est à peine nécessaire de dire que tous ces auteurs donnent dans l'illusion qui, attribuant aux races les âges de l'homme, tire argument de la prétendue jeunesse des races. Cette jeunesse leur paraît l'apanage des Barbares ; ils peignent l'Empire romain sous les traits d'un vieillard. Mais aucun texte n'autorise à faire crédit à une pareille peinture ? On ne citerait pas un fait qui prouve que les Romains d'alors se soient crus à la fin de leur destinée. Tout ce que les modernes ont entassé là-dessus de figures et d'allégories, tout ce qu'ils ont tiré de traits d'éloquence et de conséquences philosophiques, n'est qu'un effet de la fantaisie.

Quant à la Germanie, on s'abuse quand on pense exprimer sous ce nom rien qui ressemble soit à un Etat, soit même à une nation. Nous parlons de décadence de l'Empire ; la décadence était le fait de la Germanie du v* siècle. Depuis le temps où Tacite avait écrit son livre, les peuples de ces contrées n'avaient fait que déchoir. Nous en tenons le témoignagne d'Ammien Marcellin, de Jornandès, de Procope, sans compter ce qu'on peut tirer de saint Grégoire de Tours à ce sujet. Sociétés politiques rompues, religions dissoutes, peuples décimés, nations éteintes, tel est le résumé précis de ces trois siècles pour la Germanie ; tel est l'état où on la trouve au moment de ce qu'on nomme l'invasion.

C'est un premier point. Le second, c'est que jamais ces débris de peuples ne conjurèrent contre l'Empire. L'Empire ne fut jamais pour ces peuples un ennemi dont ils aient recherché la destruction.

Il leur manquait pour cela l'union entre eux. Ce défaut d'union est si certain, la haine de l'Empire était si loin de leur imposer rien d'approchant, qu'ils recherchaient la paix du côté de l'Empire afin de se mieux battre entre eux. Ceci n'est point une opinion, mais les propres paroles

des Suèves à Honorius, rapportées dans Paul Orose », qu'on ne lira pas sans intérêt :

Reste en paix, disent les Barbares à l'empereur, avec nous tous ; laisse-nous seulement nous battre entre nous. Tu cuni omnibus pacem habe ; nos nobis confligimus.

L'Empire, loin d'être en horreur aux Germains, loin de reconnaître en eux la cause de sa mort prochaine, recevait d'eux des offres de service, qu'on acceptait. Des soldats germains, des troupes germaines, étaient enrôlés dans les armées romaines ; des Germains demandaient et se voyaient accorder des offices dans les bureaux du palais. Le type du Germain ennemi de Rome, méprisant comme une déchéance les commodités d'existence qu'elle offrait, plaçant au-dessus de ses corruptions les rudes vertus d'une vie frugale et laborieuse, nous est devenu si familier que nous le prenons pour un trait d'histoire. Cependant il ne remonte pas au delà de V Horloge des Pri7ices ou Livre de Marc-Aurèle, composé en 1529 par Antoine de Guevara, d'où La Fontaine a tiré Tanecdote de son Paysan du Danube, Elle ne provient d^'aucun texte ancien.

Les textes anciens disent tout le contraire. Le trait suivant est de Tacite ^

Deux ambassadeurs germains viennent à Rome. On les conduit au théâtre. Ils remarquent quelques étrangers assis aux premiers rangs de l'assistance. « Ce sont, Içur dit-on aussitôt, des places d'honneur qu'on accorde aux nations les plus amies de Rome. — Eh bien, répliquent ces ambassadeurs, aucune nation ne surpasse les Germains en fidélité. » Et ils vont occuper ces places.

1. Chez Fustel de Coulanges, l'Invasion germanique , p . 311.

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