Chez Fustel de Coulanges, ouv. cif., p
rait, les tribus germaines ainsi groupées, c'est le berceau de la monarchie française.
Notez que le nom de Francs ne désigne pas une race ; il ne désigne pas non plus une confédération ; on croit qu'il s'applique à des bandes. Le premier de leurs princes connus d'une façon utile pour cette histoire est Ghildéric. Son tombeau a été découvert à Tournaj. Les objets vénérables qu'il contenait, et dont l'électeur de Mayence fit présent dans le temps à Louis XIV, composent une partie du trésor de notre Cabinet de France.
Le commun de nos manuels représente dans ce prince le roi d'une nation établie dans la Gaule romaine par conquête. Il faut savoir que toute attestation d'une conquête des Francs fait défaut. Il faut savoir que l'histoire de Ghildéric offre des preuves certaines qu'il n'y en eut jamais.
Ges preuves sont contenues dans le récit fameux que les Chroniques de Saint-Denis ont transmis, de l'exil de Ghildéric et des adieux de Guinemond. Le mécontentement des Francs avait causé cet exil. Guinemond, avant qu'il partît, ayant partagé un besant, avertit le roi d'en emporter la moitié, promettant de lui faire passer l'autre moitié quand il serait temps pour lui de revenir. Saint Grégoire de Tours ajoute qu'à son départ, Egidius, maître de la milice, lui succéda. Ce nom est estropié par les moines de Saint-Denis; ils le nomment Gélon le Romain. L'intervention de cet officier de l'Empire prouve que, sous le nom de royaume des Francs, il ne faut entendre en ce temps-là qu'une dépendance de la puissance romaine. Frédégaire ajoute qu'Egidius choisit un vice-roi, subregulus.
Mais continuons. Ghildéric redevient roi. Dans quelles conditions ? Après une visite faite à l'empereur Libius Sévère dans Ravenne (le chroniqueur dit Rome par er-
reur), qui le rétablit contre Egidius. Il faut croire que ce dernier avait manqué à la fidélité de l'empereur, car Childéric parle à l'empereur en ces termes : « Ordonne que moi, ton serviteur, j'aille en Gaule, et je te vengerai d'Egidius. »
Ainsi ces Francs, les Francs d'où tire son origine la monarchie française, n'étaient pas conquérants, mais fédérés de l'Empire. Seuls demeuraient ennemis de celui-ci les Francs restés sur la rive droite du Rhin. Les nôtres se composaient d'anciens Sicambres, de Chamaves et de ceux qu'on appelait Saliens. Ils étaient peu nombreux. Saint Grégoire de Tours en compte 3.000 baptisés avec Clovis au baptistère de Reims ; il représente ces trois mille hommes comme le peuple franc tout entier.
Maintenant remarquons une chose. Dans le pays qu'ils occupaient, ces Barbares exerçaient au nom de l'Empire toute l'autorité militaire. L'Empire ayant cessé de placer des fonctionnaires civils auprès des représentants de cette autorité, le pouvoir de ces Barbares s'étendit (au nom de l'Empire toujours) jusqu'aux indigènes, qui désormais ne furent distingués qu'en un point, savoir que le droit romain réglait leur condition, tandis que le droit barbare réglait celle des autres.
On conçoit aisément que ce pouvoir militaire, exercé sans contrepoids, ait été pour les rois francs le commencement de l'indépendance. Le défaut d'empereur à Ravenne la consomma en 47C>.
Que le lecteur veuille bien appliquer son esprit aux effets de cette suppression. Elle n'est pas, comme on croit, la suppression de l'Empire. L'Empire continuait d'exister et d'être exercé par l'empereur résidant à Constantinople. Nous l'appelons empire d'Orient ; mais dans les termes officiels il n'y eut jamais d'empire d'Orient. Le récit d'un partage de l'Empire eu deux par Théodose
n^est pas exactement conforme à la vérité historique ; il n'y eut toujours qu'un seul Empire, quoiqu'il y eût en effet deux empereurs. Chacun administrait la moitié de l'Empire ; mais il fallait qu'ils prissent en commun certaines résolutions, comme le choix des consuls.
Ce que nous appelons la fin de l'empire d'Occident ne fut donc en droit que la suppression d'un siège impérial en Occident, le retour de tout l'Empire aux mains d'un seul empereur. Cela n'est pas assuré seulement comme conséquence de ce qui précède ; cela paraît jusque dans la procédure tenue par Odoacre, le conquérant de Rome, à l'égard de Tempereur grec Zenon.
Si tout ce qu'on a vu de la monarchie franque dans les pages précédentes est exact, il faudra qu'il soit vérifié comme suit. Depuis 476 cette monarchie devra nous apparaître comme sujette des empereurs de Constantinople. Or c'est ce qu'on voit en effet. Les monnaies franques portent l'effigie de ceux-ci ; cette circonstance se prolonge sous Justinien et jusque sous Justin II. C'est la confirmation de la thèse parfaitement établie par Fustel de Coulanges, et désormais incontestée.
Pendant ce temps, le fils de Childéric, délégué de Rome, disputait aux autres délégués de Rome leur juridiction sur la Gaule. Tel est le caractère des guerres que Clovis mena contre Syagrius, contre les Visigoths et contre les Burgondes. Ce sont des luttes entre égaux, que ne suit aucune conquête proprement dite. Une seule fois on voit ce roi attaquer et vaincre de vrais ennemis ; chose remarquable, ce sont des Germains ; les Allemands, nation d'outre-Rhin.
Après la bataille de Vouillé, on sait que Clovis reçut les insignes de consul, décernés par l'empereur Anastase. Il les revêtit dans Tours en grande solennité. On concevra maintenant le sens de cet événement. En droit, cet
empereur était son maître. Ajoutez qu'il ne l'était plus que de nom. Le moment vint où le nom même de cette dépendance fut effacé.
Dans deux passages d'une grande précision, l'auteur de la Vie de saint Trévère résume la succession de ces faits. Parlant de Tannée 524, il écrit * :
C'était le temps où la Gaule était sous la domination de l'empereur Justin.
Venant à Tannée 539 :
Alors, dit-il, les rois, laissaut de côté les droits de l'Empire et ne tenant plus compte de la souveraineté de la République romaine, ^^ouvernaieut en leur propre nom et exerçaient un pouvoir personnel.
On sait combien Tappui des évêques aida, depuis Clovis, la monarchie franque à acquérir cette indépendance. L'Empire cessa de nommer des préfets du prétoire ; ce que la Gaule conservait de troupes impériales se donna aux Francs ' : la conquête franque fut ainsi consommée.
Elle n'a rien d'une conquête telle qu'on se la figure. Quelqu'un dira peut-être que le résultat est le même, qu'enfin l'autorité romaine fut remplacée par la barbare. C'est oublier l'importance qn*a toujours dans Thistoire la manière dont les événements ont lieu.
Les Francs devenaient maîtres sans prétendre aucun droit ; aucun, hormis celui de leurs rois à gouverner la Gaule, ne leur fut remis. L'autorité de l'Empire céda, mais ce fut le droit germanique qui disparut, ce fut la langue latine qu'on parla. La Gaule resta romaine sous des rois francs.
J.Chez Fustcl de Coulanges, ouv. cit., p. 510. 2. V. Procope, même ouvrage, p. 494.
Ces rois francs se firent Romains eux-mêmes autant qu'ils purent, autant que la barbarie originelle, soutenue de celle qui croissait autour d'eux, le permettait. Ils ne changèrent rien en principe à l'administration romaine . Au milieu du désordre causé par la dislocation de l'Empire, ils prirent autant qu'il se pouvait la place des anciens fonctionnaires impériaux ; ils se substituèrent au préfet du prétoire et au maître de la milice.
Gomme il n'y eut pas de conquête alors, il n'y eut pas davantage de confiscation de terre ; il n'y eut pas de distribution de terres des rois francs à leurs soldats. Ces terres distribuées, qui n'existèrent pas, n'eurent garde de se nommer alleu, comme l'impriment faussement les manuels qui continuent de circuler dans nos collèges. Dans l'Alleu et le Domaine rural, Fustel de Goulanges a démontré que le mot alleu ne veut dire qu' « héritage », Contre trente ou quarante textes allégués par M. Glasson, tous lus par ce dernier sans critique suffisante, il démontre, au chapitre v de ce livre, qu'aucune propriété collective des Francs ne se nomma marca dans la Gaule.
Ainsi aucun établissement d'un régime franc n'a signalé la conquête franque ; ainsi la féodalité ne saurait venir d'un régime franc.
Aucime institution apportée par les Francs n'a changé les destinées de la Gaule, n'a décidé de son avenir. Rien de ce qu'on trouve dans son histoire plus tard, n'est l'apport de la Germanie. Le seul effet de l'invasion fut le désordre. Les suites de ce désordre furent considérables ; elles n'ont en soi rien de germanique.
Telle est la conclusion qu'imposent les faits contenus dans ce chapitre. La conséquence en est considérable. EUle s'étend jusqu'aux conditions de la vie civile dans notre pays. Le germanisme a fait pis encore que nous rendre infidèles à la culture latine, il a soufflé chez nous
la guerre civile. Deux classes de citoyens, représentées l'une à l'autre comme les descendants de deux races ennemies, se sont éprises d'une haine réciproque dont les éclats ont remué la France jusqu'aux fondements, et dont le feu impie n'est point éteint. En prouvant la fausseté du préjugé germanique, l'historien sent la joie de s'attaquer aux causes les plus profondes de cette haine. Il recueille la gloire de les dissiper.
« On se représente ordinairement, dit Fustel de Coulansres, au début de l'histoire de la France une «grande invasion de Germains. On se figure la Gaule vaincue, conquise, asservie. Cet événement a pris dans les livres et dans les imaginations des proportions énormes. Il semble qu'il ait changé la face du pays et donné à ses destinées une direction qu'elles n'auraient pas eue sans lui. 11 est, pour beaucoup d'historiens et pour la foule, la source d'où est venue tout l'ancien régime. Les seigneurs féodaux passent pour être les fils des Germains, et les serfs de la glèbe pour être les fils des Gaulois. Une conquête, c'est-à-dire un acte brutal, se place ainsi comme l'origine unique de l'ancienne société française. Tous les grands faits de notre histoire sont expliqués et jugés au nom de cette iniquité première. La féodalité est représentée comme le règne des conquérants, l'affranchissement des communes comme le réveil des vaincus, et la révolution de 1789 comme leur revanche.
« Il faut reconnaître que cette manière d'envisager l'histoire n'est pas ancienne. Les anciens chroniqueurs, qui étaient contemporains de ce que nous appelons l'invasion germanique, mentionnent beaucoup de ravages et de dévastations ; ils ne parlent jamais d'une conquête, c'est-à-dire d'une race vaincue et d'une population asservie. Cette idée n'apparaît pas davantage dans les écrivains des siècles suivants. Le Moyen Age a beaucoup
écrit ; ni dans ses chroniques ni dans ses romans nous ne trouvons trace d'une conquête générale de la Gaule. On y parle sans cesse de seigneurs et de serfs, mais on n*y dit jamais que les seigneurs soient les fils des conquérants, ou que les serfs soient les fils des vaincus. Philippe de Beaumanoir au xiii® siècle, Gomines au xvi* et une foule d'autres cherchent à expliquer l'origine de l'inégalité sociale, et il ne leur vient pas à l'esprit que la féodalité et le servage dérivent d'une ancienne conquête. L'opinion qui place au début de notre histoire une grande invasion, qui partage dès lors la population française en deux races inégales et ennemies, n'a commencé à poindre qu'au xvn' siècle, elle a surtout pris crédit au xviii* et pèse encore sur notre société présente ; opinion dangereuse qui a répandu dans les esprits des idées fausses sur la manière dont se constituent les sociétés humaines, qui a répandu aussi dans les cœurs des sentiments mauvais de haine et de vengeance ^ »
G'est de tels sentiments qu'il convient de s'affranchir, en rétablissant la vérité de Thistoire.