‹ Les prejugés ennemis de l'histoire de FranceChapitre 22 sur 162 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Le préjugé germanique est tenace. Délogé de la monarchie franque des origines, il s'installe dans le commentaire de ses destinées ultérieures.

Les temps mérovingiens sont remplis de guerres civiles. Il n'est pas un manuel de classe qui ne mêle au récit de ces guerres les échappées d^une politique profonde. Dans ce style important que M. Thiers enseigne, où des grimaces d'éloquence classique couvrent un vide de science et de réflexion, ils découvrent à nos jeux toute l'histoire d'une transformation de régime, attestée dans les effets de ces guerres. Cet air philosophe, ayant pour effet de mettre de l'ordre dans des récits autrement monotones, est favorablement accueilli du lecteur. Ainsi s'explique le crédit rencontré par des inventions aussi téméraires que frivoles, et la sécurité avec laquelle on continue de les répéter après des réfutations péremptoires.

Je rappelle qu'en 573 Sigebert, roi d'Austrasie, petitfds de Glovis, déclara la guerre à Chilpéric, roi de Neustrie, son frère, meurtrier de Galesuinde, par le conseil et l'excitation de Brunehaut sa femme, sœur de celle-ci. Chilpéric allait être pris dans Tournay (575), quand Frédégonde, qu'il avait épousée, lit assassiner Sigebert. Childebert, son fils, fut proclamé. Le meurtre de Chilpéric lui-même, qui survint, réduisit les deux partis à

rimpuissance. Contran, troisième frère, intervient, pour profiter, sous le nom de médiateur, de la jeunesse de ses neveux. Brunehaut et lui s'accordèrent par le traité d'Andelot, en 587. Contran mourut en 593, et la guerre recommença. Childebert périt empoisonné (596). Les deux petits-fils de Brunehaut, maîtres chacun d'une partie de Fhéritage, se liguent contre la Neustrie. Frédégonde meurt en 597. Théodebert, Tun des deux princes, fait défection ; l'autre, Thierry, le poursuit, le bat et le fait mourir en 612. Lui-même meurt en 613. Cette mort livre Brunehaut au fils de Frédégonde, Clotaire II, qui ordonne son supplice.

C'est la première période de cette histoire. La fin en est marquée en outre par l'édit de Clotaire II, en 614. L'autre période est remplie des noms d'Ebroïn et de saint Léger.

Le premier fut maire du palais de Neustrie en 659. Le second prit contre lui le parti des grands, qu'il voulait abaisser. Après plusieurs vicissitudes, Ebroïn triomphe, met à mort saint Léger, là-dessus mène la guerre contre TAustrasie, puis meurt assassiné en 681. En 687, la bataille de Testry range sous la puissance de Pépin d'Héristal, maire d'Austrasie, toute la monarchie franque.

Tels sont les événements que les modernes ont accommodés en système, de la façon que je vais dire, en se fondant sur plusieurs remarques.

La première est que TAustrasie, qui eut Metz pour capitale, était de population moins romaine que germanique ; d'assez bonne heure l'allemand régna comme langue vulgaire dans cette contrée. Au contraire, la Neustrie est toute latine de langue ; sa capitale était Paris. En conséquence les historiens supposent que la guerre que se firent ces deux États tenait à de profondes diver-

sites de mœurs et à des conceptions politiques différentes; ces conceptions, ces mœurs étant TelFet de la race. En suivant cette idée, ils en sont venus à prendre et à faire regarder la bataille de Testry comme un triomphe des mœurs germaines et des préférences politiques germaniques. La dynastie carlovingienne, dont cette bataille assura le pouvoir, est représentée de la sorte comme l'instrument d'un triomphe du germanisme.

Un second point consiste dans la réputation qu'on donne à la reine Brunehaut d^'avoir aimé, recherché, propagé la civilisation romaine. C'est un lieu commun de nos manuels d'histoire. Les tours Brunehaut, les chaussées Brunehaut, qu'on trouve ainsi nommées en quelques endroits de notre pays, ont fait de la sorte une merveilleuse fortune. Représentée comme auteur de ces anciens monuments, cette reine revêt aux yeux de la postérité le visage classique des princes bâtisseurs, amis de la civilisation. Il n'y en avait pas d'autre que la romaine. Michelet a là-dessus quelques paroles émues, qui font sans doute le plus grand honneur à l'imagination romantique. Ces seuls témoignages lui sont garants que le souvenir de Brunehaut avait effacé celui des Romains dans nos provinces du Nord. Touchante reconnaissance des peuples I on ne nous dit pas de quels bienfaits.

Maintenant voici la conséquence qu'on tire. Une trahison des grands d'Austrasie fut la cause qui livra Brunehaut à Clotaire. Le germanisme, qu'on se pique de découvrir dans les causes du malheur de cette amie de Rome, passe en conséquence pour avoir été le fait de ces grands d'Austrasie. Ainsi le parti des nobles est le parti des Germains. Dans je ne sais combien d'esprits ces deux idées sont comme identiques ; par là le système se corrobore. Il se présente dans une parfaite symétrie, dans un accord irréprochable.

La guerre civile se change en guerre de race. La guerre de race déclare l'antagonisme de deux systèmes politiques : le monarchique et Taristocratique ; l'un administratif, imité de l'Empire; l'autre déjà féodal, issu de la Germanie.

Ce qu'on vient de lire a pu faire mesurer la témérité d'un commentaire de faits en eux-mêmes indifférents. Ce qui suit montre davantage : il met en lumière l'erreur de fait.

On assure que le traité d'Andelot est un pas en avant de l'aristocratie d'alors, une victoire du principe féodal et des nobles sur la monarchie franque latinisée. La raison de cela est que les terres que les grands tenaient à titre de bénéfices auraient été changées alors en donations perpétuelles.

En second lieu, on représente Tédit de G14 comme le triomphe définitif de la même cause. Par cet édit, dit-on, Glotaire II se soumettait à l'obligation de ne plus choisir, pour chaque pays, les comtes que parmi les propriétaires du pays.

On peut à peine donner une idée du tapage que les historiens ont fait de cet édit de 614.Michelet l'a nommé de sa propre autorité une constitution perpétuelle. Le mot a passé de là dans les manuels d'histoire, les auteurs de ceux-ci ayant cru que les textes fournissaient cette désignation. Tel est le sans-gêne que ces historiens pratiquent. Puis on a représenté que les rois fainéants étaient un effet de cette « constitution », laquelle, faisant passer aux nobles les réalités du pouvoir, ne devait plus leur laisser que l'oisiveté en partage.

Tout cela sans doute a de quoi séduire mille gens qui ne voient dans l'histoire qu'un jeu d'esprit. Tout cela pourtant est controuvé, et le système qui s'en compose

n'est pas même à l'état de commencement dans les choses. On ne trouve à cet égard dans les documents qu'un silence absolu. Nulle mention, nulle trace, nulle ouverture de la lutte d'un parti de Taristocratie contre la royauté à cette époque. Nul retentissement, nul écho, nul soupçon d'un triomphe de ce parti. Ni saint Grégoire de Tours, ni Frédégaire, ni un seul auteur des Vies de saints, sources importantes alors, n'indiquent cela. Ilsn'indiquent pas non plus que des mœurs diiYérentes de celles de la Neustrie aient triomphé en Austrasie, qu'aucune influence germaine ait distingué celle-ci. Quant à ce dernier point, une chose est certaine, c'est les rapports entretenus entre l' Austrasie et F Aquitaine, que les mêmes historiens réputent plus latine encore que la Neustrie.

On ne trouve nulle part dans les documents qu'un groupe d'hommes quelconque ait voulu établir un gouvernement différent de celui que représentait la monarchie mérovingienne, ni que, faisant cela, ils aient eu la pensée de chasser les influences latines. Nulle part, dans les documents, ou ne trouve que la reine Brunehaut ait protégé ces influences et que leur cause ait été la sienne. D'aucun de ces points on ne peut apporter de témoignage, on ne peut fournir aucun texte, et pour cause.

C'est que toutes ces guerres civiles n'ont que des causes privées. Tout ce qu'on a imaginé de politique et de national pour les grandir, est autant de peine prise en dépit du vrai. Des haines de famille, des adultères, la cupidité, la vengeance, ont armé les uns contre les autres des Barbares investis de la puissance suprême. Des intérêts particuliers ont mis en mouvement ces forces publiques. Voilà ce que l'historien constate. Voilà ce qu'aucun préjugé ne doit l'empêcher de constater. La vraie méthode de l'histoire n'est pas de vouloir trouver partout des causes égales aux événements. De grandes

masses peuvent être mues pour de petites raisons. Avant la vanité de paraître profond, le véritable historien met le devoir de rester véridique ; il assigne des causes générales aux événements, quand il y en a ; il n'en rapporte que de petites, de communes, de monotones et dénuées d'intérêt, quand il n^'en existe pas d^autres.

Mais la pédanterie ne s'accommode pas de cela. Elle veut trouver du mj'stère à toute chose. Elle rit des chroniqueurs anciens qui rapportent les faits sim})lement, sans y mettre ces liaisons profondes dont son amour de la rhétorique s'excite. Ne leur dites pas que des raisons inaperçues des auteurs du temps n'existent pas ; elles existent, au contraire, à cause de cela. Les plus suspects des auteurs à leurs yeux sont les contemporains euxmêmes ; ce sont eux qui n'ont pas compris les événements. A nous de découvrir le passé, d'en débrouiller le sens véritable ; et la manière pour cela, c'est invariablement de prêter aux anciens les idées que nous avons nous-mêmes et que le temps a mises à la mode. La mode fait qu'on les croit éternelles, de sorte que s'en servir pour expliquer le passé est regardé comme le droit élémentaire du philosophe.

Il faut voir de quelle sorte un sot historien se gonfle et s'admire dans le jugement profond qui lui découvre ainsi les tréfonds de l'histoire.

Cette mesure, dit Henri Martin de Pédit de 614, cette mesure avait une bien autre portée que le motif qui lui est assigné ne le ferait supposer. Il est surprenant que les historiens ne s^y soient pas arrêtés davantage.

Gela est surprenant en effet. C'est peut-être que le motif assigné par les textes ne mentionne pas cette bien autre portée. L'oracle continue en ces termes ;

80 LE GERMANISME. — n. LES CARLOVINGIENS

Le droit qu'avaient les rois de nommer les comtes fut réduit à /leaa^, et c'était un pas immense de l'aristocratie.

Tel est le style qu'on nous vante à Técole. On assure même que l'art d'écrire l'histoire date en France de ces auteurs-là. La revue des faits ainsi achevée chez eux, leur lyrisme inepte se donne carrière. Henri Martin voit un symbole dans le cheval qui traîna Brunehaut, amie des Romains, par la queue. Aux yeux de ce profond penseur, cette scène est « limage de V indomptable barbarie achevant de mettre en pièces la vieille ciWlisation ».

Michelet a mieux encore. Sa verve est de franche mascarade. Comme il faut expliquer pourquoi Childéric II, quoique roi d'Austrasie, partant germanique et féodal, se déclare cependant contre les nobles, l'historien que vante M. Aulard écrit :

Cependant l'Austrasien Childéric eut à peine respiré l'air de la .Yeus/r/e, qu'il devint lui-même un ennemi des grands'.

C'est de cette philosophie, c'est de ce ton qu'on bâcle, sous le nom vénérable d'histoire, l'apologie de la Révolution.

Après le contact d'un pareil style, il est rafraîchissant d'entendre Fustel, écrivant, sur le même sujet, ce que voici ' :

« Plusieurs historiens modernes ont attribué à la reine Brunehaut de grands desseins ; mais aucun des écrivains contemporains ne paraît soupçonner qu'elle les ait eus. Ni Grégoire ni Frédégaire ne parlent de sa politique. L'idée qu'elle ait travaillé au triomphe d'un certain système de gouvernement n'existe nulle part. Quelques

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