‹ Les prejugés ennemis de l'histoire de FranceChapitre 24 sur 162 · Esprit des lois, 1. XXXI, ch. i et ii · texte numérisé non relu

Esprit des lois, 1. XXXI, ch. i et ii

DiMiER. Préjugés 6

82 LE GERMANISME. — Tl. LES CARLOVINGIENS

dont la trahison avait livré Brunehaut... Clotaire II dut accepter un compromis qui, bien plus encore que le traité d'Andelot, consacrait les progrès faits par l'aristocratie territoriale aux dépens de la royauté. L'assemblée de 614 imposa au roi une convention qui est un véritable renversement du système monarchique imité de l'empire romain.

Bien plus encore,.,, véritable renversement,,,, bien autre portée.,,, réduit à néant.,,, pas immense,,,, ïom^ ces auteurs déclament. C'est l'unique ressource de Terreur. Voici la preuve de celle à laquelle ils s'adonnent.

A commencer par le traité d'Andelot, il n'est pas vrai que ce document marque aucun privilège nouveau pour les grands de la monarchie franque. La teneur de ce traité, qui par l'accord de Brunehaut et de Contran termine une première fois la guerre civile, est entre autres que les donations faites par les rois, soit aux églises, soit à leurs fidèles, seront gardées à ceux-ci fidèlement : fideliter conservetur. Cet article a servi de fondement à tout le commentaire que je viens de dire. Cependant il ne dit rien qui ressemble à la transformation des bénéfices en héritages. Il n'exprime autre chose, et fort naturellement, que ce qui de tout temps a été nécessaire à la suite de quelque bouleversement, guerre étrangère ou guerre civile : les restitutions après la paix.

Ainsi ce prétendu premier pas de l'aristocratie n'est rien. C'est l'article banal d'un traité dont l'objet n'est à aucun degré de régler les prérogatives des grands envers la monarchie, par la raison qu'il ne termine aucune guerre entre les rois et les grands, mais entre des rois seulement. Tout ce qu'on y a vu de plus est illusion.

Venons à ledit de 61 't, à cette époque mémorable qui fait une si belle division de «l'histoire de France racontée par les contemporains», de M. Zeller. Cet édit contient un article dont voici la rédaction latine :

Nullasjudex de aliis provînciis aut regionibus in alla loca ordinetur. Qu'aucun juge de quelques régions ou provinces ne soit nommé dans d'autres lieux^ afin (continue ce document) que, si le juge fait quelque mal en quelque matière que ce soit, il restitue sur sa fortune propre ce qu'il aura enlevé sans droit.

Tel est le texte. On imagine que le juge, jitdex, dont il s'agit, ne signifiant (comme il arrive) qu'un fonctionnaire, désigne le comte. Ainsi le comte ne pourrait être choisi que dans le pays dont on le fait gouverneur.

Cette interprétation n'a de défaut qu'un seul, qui est de ne pas considérer ce qui se passa en effet depuis l'édit. Le fait est qu'après 614 comme avant cette date, les comtes (comités), ceux qui gouvernaient les cités (civitates) au nom du roi, ont continué d'être choisis dans d'autres provinces que les leurs. Il est donc parfaitement impossible que les juges dont on parle soient les comtes. Il est vrai qu'on pourrait prétendre que l'édit resta sans effet. L'avantage des nobles en ce cas serait nul.

Mais une chose apparaît aux yeux des historiens mieux informés. C'est que les comtes, qui n'étaient aucune sorte d'aristocratie territoriale, mais simplement des fonctionnaires, une aristocratie palatine, ne devaient pas souhaiter un règlement comme celui qu'on suppose. Restreindre les conditions de leur nomination ne pouvait leur être avantageux. De toutes ces remarques il suit que judex ne peut être interprété ainsi, qu'on ne saurait le prendre pour le comte, mais pour les fonctionnaires d'ordre inférieur, vicaires et centeniers à la nomination de celui-ci.

Ainsi l'édit de 614, comme le traité d'Andelot, reste en dehors d'une histoire prétendue de l'offensive des grands et des progrès de leurs privilèges au détriment de la monarchie.

Ce qui vient d'être dit de ces grands mérite d'être considéré. On s'en fait de nos jours une idée inexacte. Il n'est pas jusqu'au nom de leudes qui ne concoure à nous tromper. Leudes nous est à leur égard comme le titre de leur noblesse ; mais ce mot ne signifie rien de pareil. Le prince disait : mes leudes, comme on dit: mes hommes ou mes gens. Leudes ne s'employait qu'au possessif, on ne disait pas absolument : les leudes.

Ces leudes du roi donc n'étaient pas autre chose que de grands officiers du palais. On ne conteste pas que l'opposition au maître ait pu naître chez eux ; encore faut-il remarquer de quelle sorte cette opposition pouvait être, venant d'une telle classe d'hommes. Elle ne pouvait venir que d'ambition, non d'aucun sentiment d'une fonction sociale. Quand nous prêtons aux menées de cette aristocratie le sens, devenu trivial dans l'histoire moderne, d'une revendication d'intérêts généraux méconnus par la monarchie, nous nous trompons d'époque et de genre. Imaginer ce que seraient, dans un relâchement du pouvoir, les intrigues de nos préfets contre le ministère est un meilleur chemin de comprendre ces événements. L'opposition, l'action de cette aristocratie ne pouvait être politique.

A la tête de ce corps de fonctionnaires se trouvait, comme on sait, le maire du palais. Ce maire du palais n'est le symbole d'aucun système de gouvernement, il ne représente aucun principe. Fonctionnaire au même titre que les autres, il ne saurait agir qu'en fonctionnaire, soit obéissant et fidèle, soit révolté. Cette révolte ne portera jamais le caractère de' ce qu'on peut légitimement appeler une opposition aristocratique.

Les mêmes illusions entretenues à propos du traité d'Andelot et de l'édit de 614 se sont donné cours à propos de l'histoire d'Ebroïn. Henri Martin assure que ce

maire du palais voulait abattre l'aristocratie « au profit de la couronne et des masses ».

Mais quoi, la couronne et les masses I Ces choses se contrarient chez le pauvre Henri Martin. Le pauvre Henri Martin est pour la liberté ; mais l'histoire donne quelquefois à ce mot un sens favorable à Taristocratie ; notre homme, par horreur de Taristocratie, se rejette vers la royauté, que le dogme révolutionnaire déclare pourtant ennemie de la liberté du peuple.

Ne nous lassons pas de répéter qu'un républicain est deux fois incapable d'écrire l'histoire : premièrement à cause des limites étroites et proprement contre-historiques de sa philosophie, en second lieu à cause des alliances téméraires et contradictoires que le culte imbécile du mot de liberté lui a fait contracter en divers lieux de l'histoire, notamment à Rome et dans l'antiquité. Aussi n'y a-t-il pas de plus burlesque spectacle que celui de cette démocratie libérale, tiraillée entre l'éloge des libertés aristocratiques et celui des libertés démocratiques, prenant le parti d'Ebroïn, tout en regrettant ce qu'il écrase :

La classe anarchique des leudes, dit le pauvre Henri Martin, ayant été incapable d'user de ses avantages sur la monarchie pour fonder un gouvernement aristocratique un peu régulier (notre auteur aurait permis cela et n'ayant produit sous le titre de mairie qu'une espèce de sous-royauté (voilà le crime), il était naturel (vraiment !) que la mairie s'animât d'instincts monarchiques et 5e retournât contre le parti qui l'avait créée.

Voilà, foi d'historien, ce qui était naturel. Ebroïn, quoique maire du palais, persécute les nobles. Lecteur, imaginez l'efPet de ce mot de noble sur un républicain. Quoi ! noble contre noble! quelle apparence? et comment, entre noble et noble, le républicain choisira-t-il ? Il sera pour le noble qui frappe les nobles, et contre le noble qui,

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ayant pu se servir des nobles contre le roi, protecteur-né des nobles, a mieux aimé frapper les nobles au nom du roi. Voilà au vrai sa philosophie, voilà Tétat bourrelé de son âme. Voilà la Révolution aux prises avec l'histoire.

Augustin Thierry garde un parti moins ridicule, plus convenable aux mérites incontestables de son esprit ; il tient pour le système romain. Il assure que le salut de la monarchie française était de bâtir sur ce principe ; il déteste avec le germanisme tout ascendant de Taristocratie. Mais revenons au bon sens et à l'histoire.

La bataille de Testry, par où se terminent les guerres civiles ouvertes par Ebroïn, ne fut donc la ^'ictoi^e ni d'un parti politique, ni d'une race. Elle ne fut pas même celle d'un Etat. Elle ne fut que la consécration d'une famille: la famille des Carlovingiens.

Les Carlovingiens se consolidèrent au pouvoir par Teffet de la continuité d'une même charge dans la même famille. Maires du palais d'oncle en neveu, de père en fils, ils joignaient aux facilités d'avancement que donnait cette charge plusieurs avantages personnels qui leur permirent d'en profiter.

Pépin de Landen occupa la mairie vingt-cinq ans, durant un quart de siècle, sous des rois enfants, ou dont l'absence remettait le pouvoir en ses mains. En même temps l'essor de sa fortune privée, ses propriétés, ses alliances, le mettaient en mesure, par diverses pratiques, d'accaparer en fait l'hérédité. Le renom de piété et de sainteté qui reposait sur cette famille ajoutait à tous ces prestiges. Fustel l'appelle une famille de grands propriétaires et de saints.

La mairie du palais commandait tout, parce que le palais concentrait tout: c'était au propre toute l'administration. Et dans cette concentration, chose notable, aucun grand office ne se rencontrait dont la mairie pût recevoir om-

brage. Point de maître de la milice, comme au temps des Romains ; pas de maître des offices, pas de cornes largitionu7n.FdiT là l'importance de la fonction, enflée du crédit des personnes, put croître l'importance de celles-ci sans limites. Ils prirent le titre de duc des Francs et sous ce nom, depuis la bataille de Testry, gouvernèrent toute la monarchie.

Ainsi aucun triomphe de Tesprit germanique n'est requis pour expliquer Tavènement des Pépins et de Gharlemagne. Cet avènement n'est Teffet et la preuve d'aucun retour d'une race dont les Mérovingiens n'avaient pas réussi à assurer le triomphe. Maintenant, faut-il admettre qu'un retour de ce genre suivit en réalité l'avènement de la dynastie carlovingienne ?

La réponse à cette question se présente d'elle-même. Elle tient dans le caractère plus romain que jamais assumé par la monarchie de Gharlemagne. Le titre d'empereur qu'il prit vient à propos pour nous en avertir. Mais on peut faire une objection tirée de l'établissement du système féodal.

Personne ne conteste que le système féodal ne se soit constitué sous les Garlovingiens. Tous les historiens clairvoyants ont avoué que, dès le règne de Gharlemagne, la féodalité était faite, que seul l'ascendant particulier de l'empereur masquait le morcellement qu'elle devait entraîner. Seulement j'ai dit que la féodalité n'est pas la même chose que le germanisme. Il s'agit d'en rapporter les preuves.

G'est ici le point principal du préjugé germanique. L'éclaircissement de ce point seulement permettra de s'en défaire tout à fait.

Il faut remarquer d'abord qu'amis et ennemis se concentrent dans la défense de ce point. Ennemis de l'aristocratie, comme Augustin Thierry, ou amis, comme Bou-

lainvilliers, se rencontrent en ceci, qu'ils la font venir de la conquête. Les partisans du système féodal font l'éloge de la Germanie ; les révolutionnaires Taccusent, retenus seulement par le plaisir qu'ils sentent à voir le régime féodal tenir en échec la royauté. Il faut montrer que les uns et les autres prennent un faux objet de leur amour et de leur haine.

L'argument qu'on tire de la conquête a été réfuté au chapitre précédent. N*y ayant point eu de conquête, il n'y a pas eu de race conquérante. Aucune classe de citoyens français ne peut donc se vanter de descendre des conquérants, aucune ne peut se plaindre d'être victime d'une ancienne servitude guerrière. Cependant les germanistes allèguent des témoignages d'une prééminence ancienne d'une race sur l'autre, au temps même de la monarchie franque. Sera-t-il permis de dire que, de quelque manière que les Francs se soient établis dans la Gaule, le fait d'une condition privilégiée de ceux-ci est au moins certain dans la suite ? de sorte qu'à tout le moins l'antagonisme de race est au sein de la nation française, comme la dilTérence de race est à la base de son ancienne constitution.

Les témoignages dont je parle se rapportent au tcergelcl^ à ce fameux prix du sang, dont on a tant parlé depuis cent ans par le monde, et que Fustel de Coulanges réfute dans un chapitre que ^L Jullian a omis dans l'édition posthume de son Histoire *. C'est donc le weryeld qu'il faut examiner.

On l'a confondu avec la composition. Celle-ci consiste dans les réparations dont les familles conviennent entre elles quand l'une a reçu quelque détriment de l'autre. La composition soustrait le coupable aux peines que les

1. V. Histoire des Institutions de l'ancienne France, édition de 1876, p. 482.

tribunaux prononcent ; elle n*est pas le fait de la justice, mais l'expression de commodités ; elle n'est pas ordonnée par le pouvoir social, mais acceptée par les parties ; elle n'est pas d'ordre public, mais privé. Au nombre des injures sujettes à se payer par la composition, le meurtre est compté. La famille du mort consent d'abandonner plainte moyennant un accommodement. Ces accommodements consistent en argent, dont le taux est fixé par certaines conventions. Les sommes réclamées de la sorte varient avec la qualité du mort et diverses autres circonstances. Le taux de ces sommes est réglé dans le ivergeld.

Précisément parlant, le icergeld Qsi une estimation en argent des hommes, selon la classe à laquelle ils appartiennent. Il dépasse le champ de la composition. On n'y trouve pas seulement les sommes à payer en échange de l'honneur ou de la vie d'un tel homme, mais encore celles qu'un tel homme doit payer en vertu de sa qualité.

La pratique des compositions était dans les mœurs des Romains. 11 faut noter cependant que les lois étaient contraires. Les Barbares furent si éloignés d'apporter avec eux un tel usage du icergeld, qu'ils épousèrent à cet égard l'hostilité de la loi romaine. Les Burgondes et les Visigoths défendirent la composition pour le meurtre. Leurs lois n'en portent pas moins fixation du wergeld. Ainsi, et c'est un premier point, le wergeld ne porte aucunement le caractère d'un marchandage de la vie des hommes, n'étant pas établi en vue de la composition, qui seule ordonne ce marchandage. Cependant il prise en argent les hommes, et les prix qu'il marque sont différents.

Là-dessus, on a écrit et répété que ces prix changeaient avec la race. C'est le point essentiel du débat. Celui qui avait tué un Franc payait 200 sous d'or ; pour un Romain

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