LE GERMANISME
c'était 100 sous seulement. Voilà ce qu'on assure et la preuve qu'on apporte des effets de la conquête ou de son équivalent sous le régime de la monarchie franque. Les hommes j étaient inégaux, non en vertu des conditions sociales, mais en considération des races dont ils étaient issus. Le descendant du Barbare envahisseur était estimé deux fois le prix du Romain indigène. Deux peuples vivaient sur le même sol, sans mélange, dans un antagonisme que chaque application de différences si grandes devait aigrir.
Entre ces existences disparates, dit Augustin Thierry, la loi criminelle du peuple dominant établissait, par le tarif des amendes pour crime ou délit contre les personnes, une sorte de hiérarchie, point de départ du mouvement d'assimilation et de transformation g-raduelle qui, après quatre siècles écoulés, du V*' aux® siècle, fît naître la société des temps féodaux.
Cette conséquence a paru très certaine. Cependant le fondement y manque absolument. C'est que l'inégalité marquée dans le wergeld n'eut jamais le sens qu'on imagine.
Premièrement, si telle avait été l'inégalité des deux races, l'attestation ne s'en trouverait pas seulement dans quelques constitutions ; les auteurs en feraient mention, on. en verrait l'effet et le retentissement dans la plupart des récits de l'époque, où se rencontreraient des hommes de l'une et de l'autre race. Or le cas est tout contraire. Pas un auteur du temps ne fait mention d'une différence entre Romains et Francs. Pas un même ne dit qu'il y ait des Romains et des Francs. Cette différence est passée sous silence, ce qui fait croire qu'elle était ignorée. Comment donc supposer qu'elle ait donné matière à des traitements à ce point inégaux ? Manifestement cela est impossible. En mettant de côté tout
jugement exprimé au sujet d'un pareil traitement, en accordant que les écrivains d'alors, habitués à ce que nous regardons aujourd'hui comme une injustice, aient omis de s'en indigner, encore n'auraient-ils pu se dispenser d'en parler, ne fût-ce qu'à cause des conséquences de fait qu'elle aurait jetées dans la vie de tous les jours. Or, dans aucune circonstance, à aucun propos, dans pas un texte, cette situation ne se laisse soupçonner.
En second lieu, quand même l'intention eût été de maintenir cette inégalité entre les sujets français, on ne voit pas comment on aurait pu y pourvoir. Nous avons des preuves innombrables, d'une part, de mariages contractés entre des Francs et des Romains, d'autre part, de la confusion des noms : nombre de Romains portant des noms germaniques, nombre de Francs portant des noms latins. L'embarras de deviner d'abord, de décider ensuite à laquelle des deux races tel ou tel homme appartenait, devait être extrême et parfois insoluble. Or, d'une part, étant insoluble, on ne peut imaginer qu'une loi de différence eût obligé à le trancher ; d'autre part, l'entretien de cette confusion ne se concevrait pas dans une société où les uns auraient eu tant d'intérêt à se distinguer des autres et n'auraient pas manqué des moyens de le faire.
Enfin et troisièmement, l'effet de la différence dont on parle eût été illusoire. En effet, la société d'alors est toute soumise à ce principe que les Romains avaient droit de n'être jugés que d'après les règles du droit romain, même dans un procès avec des Francs, même à titre de défendeurs. La différence qu'on rapporte du loergeld n'est que dans la loi barbare. Quelle apparence qu'on fût allé inscrire dans les lois barbares l'infériorité d'hommes à qui l'on gardait le droit de se faire juger d'après d'autres lois ? Apparemment la famille romaine,
à qui le wergeld franc n'accordait que la moitié, eût réclamé et obtenu le tout en excipant des règles de la composition romaine.
Cette triple remarque préjuge la question. Elle la préjuge absolument. La loi franque du icergeld n'a pu être ce qu'on prétend.
L'erreur est venue de ce qu'on n'a pas compris le sens des termes latins qu'elle emploie. Le mot francus qu'on y lit ne signifie pas un Franc, ni le mot romanus un Romain. Francus signifie un homme libre. Ce sens est établi par l'alternance qu'on remarque de ce mot avec ingemnts. D'un autre côté, romanufi alterne avec ecclesiasticus et regius. Ces trois qualités désignent des affranchis ; on les appelle en général tabularii. Un texte de ces lois dispose que le fils de Vingenuufi qui épouse une tabularia de l'une des trois classes devient tabularius lui-même d'une des trois classes, entre lesquelles roma- 7UIS est cité. Il est clair que romanus ici ne reçoit aucun sens de nation, mais de condition sociale seulement.
Ainsi les inégalités marquées dans le icergeld ne tombent pas sur les races, mais sur les classes. Un Romain n'est pas prisé au-dessous d'un Franc, mais un affranchi au-dessous d'un homme libre. Ainsi ces inégalités ne peuvent servir à prouver aucune prééminence de la race franque sur la romaine, partant aucune introduction des institutions germaniques, aucune part de ces institutions dans l'avènement de la féodalité.
Au reste, il faut avouer qu'en deux ou trois endroits la rédaction de la loi salique présente un emploi du mot francus qu'on peut se croire obligé d'expliquer par la race. Mais cette explication, que ne saurait imposer un si petit nombre de passages, ne peut être reçue sans joter Ihistorien dans des difficultés inextricables.
D^où est donc venue la féodalité ?
En un mot, du désordre causé par Tenvahissement des Barbares et par la dislocation de l'Empire. Imaginer qu'elle est Feffet des institutions romaines, n^est pas plus conforme à la vérité que de la tirer de la Germanie. La féodalité est née des conditions que l'affaiblissement de l'autorité, le relâchement de Tadministration, le brigandage, Tinsécurité causée par l'état de guerre faisaient désormais à la vie des hommes.
Dans une difficulté de vivre dont les derniers siècles n^'offraient pas d'exemple, chacun chercha sa sécurité dans l'obéissance d'un plus fort. Les hommes s'engagèrent aux hommes. Sujets auparavant, ils se firent fidèles. Le droit public qui protégeait les citoyens de l'Empire romain fit place aux garanties de l'engagement personnel.
A cette transformation sociale on ne peut douter que quelques institutions germaniques aient servi de point de départ. Il en fut de même d'assez d'institutions romaines. La preuve de ce dernier point est donnée par Fustel de Goulanges dans son livre des Origines du Système féodal. On y voit le bénéfice et le patronat, tels qu'ils se pratiquèrent dans l'Empire, servir dans leur développement à la constitution de la féodalité. A ce résultat servit surtout l'institution du précaire romain, sorte de bénéfice incessamment révocable, dont la pratique a plus d'une ressemblance avec ce qu'on vit fleurir plus tard.
On peut demander, dans tout cela, quel avait été le rôle de la première dynastie. Dépouillé du prestige des grandes luttes de principes et de races dont une fausse histoire l'environna, le rôle qu'on lui voit jouer s'humanise. Il rentre dans une notion plus vraisemblable des choses.
Héritière de l'administration que TEmpire avait établie dans la Gaule, on ne peut louer cette monarchie de l'avoir maintenue et réparée. Soit que ces princes en fussent incapables, soit inclémence des temps, l'affaiblissement de la puissance publique se poursuivit entre leurs mains. Doués d^assez de sens politique pour ne rien faire qui dût en précipiter la ruine, soigneux au contraire de conserver ce qu'ils en pouvaient apprécier, ils représentent tout le degré de politique et de civilisation qui se pouvait en ces temps-là, et de la part d'une dynastie barbare. De ce qui restait de l'Empire ils conservent tout ce qui maintenait, dans la lente décadence du gouvernement romain, les attributs d'un Etat régulier.
Cette aurore d'une monarchie est la fin d'un régime ; n'oublions pas au moins que cette monarchie maintenait les débris de ce régime. L'union dont elle était garante préparait l'unité française. Elle assurait l'essentiel des bienfaits liés à l'existence d'un grand Etat, et que notre pays est seul à avoir connu dès ces temps-là. L'antiquité de la monarchie française n'est pas une vaine gloire dynastique, un vain prestige des antiquaires : elle est un bienfait national.
Entre plusieurs effets de ce bienfait, il faut compter la protection contre les attaques du dehors et la mise à l'abri des invasions nouvelles.