DE LA FONCTION ROYALE
Personne ne conteste que la France moderne, qui réalise le dessein d'un grand État, ne soit une conquête de Tunité politique sur la dispersion féodale. Le signe matériel de cette conquête est dans les accroissements territoriaux de. la monarchie.
II faut imaginer ce qu'était la dispersion dont il s'agit, au temps des derniers Carlovingiens, sous Lothaire et Louis d'Outre-Mer, sous Hugues Capet et sous les premiers Capétiens, au x^ et au xi« siècle. En ce temps-là, il est comme impossible d'assigner un lieu à la nation française, je veux dire à son lien d'unité. Est-ce Laon, où résident les derniers descendants de Charlemagne ? Est-ce Paris, capitale des ducs de France ? Quant au pouvoir de ces princes, il est nul ou à peu près. L'autorité suprême qu'on leur reconnaît se borne à quelques cérémonies auxquelles n'est attachée nulle puissance effective. Un monde de vassaux, suzerains à leur tour de vassaux et d'arrière-vassaux, compose sous eux une hiérarchie sans fin, dont l'étendue leur fait honneur, mais tient en respect leur vain titre.
Ce qu'une telle dispersion du pouvoir eût produit, si elle eût duré, il n'est pas difficile de le dire. Elle eût
éternisé le désordre, par le double effet qui caractérise cet état de la société : l'anarchie intérieure et les guerres féodales. La création de Tunité française a été le remède à ces maux.
Or, remarquons-le à la honte du plus sot des préjugés modernes, cette création et partant les bienfaits qu'elle comporte sont l'œuvre de la monarchie.
J'appelle ce préjugé démocratique. Il fait bon marché de rimportance des rois. Il ne défend pas d'avouer que les monarchies sont bonnes à donner l'essor aux nations, en particulier dans Tordre militaire. On convient que l'action du roi est à peu près nécessaire à l'empire que donnent la diplomatie et la guerre ; mais quant à la prospérité, c'est chose sûre que la monarchie n'y est pas nécessaire. La monarchie est regardée comme un article de luxe. Sans roi, on a le bonheur dans la médiocrité. J'ajourne ici la question de savoir si les nations peuvent se promettre la prospérité sans conquêtes d'aucune sorte. Supposez qu'elles le puissent, voilà ce qu'on dit des rois. Bons pour rendre les Etats glorieux, on n'imagine pas qu'il rentre dans leur fonction de les créer.
Et l'on se remplit l'esprit de cette chimère : Les peuples existant par eux-mêmes ; les nations nées du seul besoin que les citoyens avaient de les former, ou même du seul profit qu'ils trouvent à en faire partie.
C'est en vertu d'une conception si belle qu'ayant distingué le prince de la nation, on agite mille questions devenues insolubles par là, et qui n'auraient pas même de sens, supposé que cette distinction fût fausse. On demande par quelle prévention les historiens se sont adonnés à l'histoire des princes seulement et ont négligé celle des peuples.
Ce propos-là est répandu de nos jours. Les articles de journaux, les circulaires d'État, les préfaces des manuels.