T. LE PRÉJUGÉ DÉMOCRATIQUE
sont pleins des récriminations qu'il suggère. Augustin Thierry paraît être le premier des historiens sérieux qui Taient tenu. Remarquons que ce préjugé s'accorde avec l'apothéose moderne du principe immanent de race.
On n'apprendra peut-être pas sans intérêt qu'il remonte au xviii' siècle, et qu'à cette époque l'abbé Velly, qui avait pris dans le public la place de Daniel et de Mézeraj, s'en faisait l'écho en ces termes, dans la préface de son Histoire de France :
Bornés, dit-il parlant des autres historiens, à nous apprendre les victoires ou les défaites du souverain, ils ne nous disent rien ou presque rien des peuples qu'il a rendus heureux ou malheureux. On ne trouve dans leurs écrits que longues descriptions de sièges et de batailles, nulle mention des mœurs ou de l'esprit de la nation. Elle y est presque toujours sacrifiée à un seul homme... C'est le défaut qu'on a tâché d'éviter dans cette nouvelle Histoire de France. L'idée qu'on s'y propose est de donner, avec les annales des princes qui ont régné, celles de la nation qu'ils ont bien ou mal gouvernée, de joindre au nom des héros qui ont reculé nos frontières ceux des génies qui ont étendu nos lumières., etc.
Ces paroles semblent inoffensives, cependant elles sont funestes et n'annoncent rien moins que la ruine de l'histoire. Que le vieux Du Haillan s'y entend mieux, qui dit au contraire que ces choses « n'appartiennent en rien à l'histoire, laquelle ne doit traiter qu'affaires d'État, comme les conseils des princes, leurs entreprises, et les causes, les effets et les événements d'icelles ».
Il ne faut mêler de matières ensemble que celles qui s'expliquent l'une par l'autre. Les mœurs des peuples n'entrent que peu dans les causes qui servent à expliquer le succès des États. Il y a un temps pour l'histoire des mœurs, il y en a un autre pour l'histoire politique, laquelle se nomme tout simplement V histoire. Après
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cette histoire-là, rien n'empêche qu'on ne fasse l'autre ; qu'on ne passe à celle du luminaire et des cartes à jouer. L'erreur serait de les confondre.
Contre le sophisme qui revendique les droits des peuples contre l'histoire des rois, il doit être permis d'appeler l'histoire de France en témoignage. Elle est très propre à ce dessein. En effet, Tœuvre des premiers Capétiens nous montre, aux débuts de cette histoire, non pas l'essor de la puissance française, mais la création de notre patrie.
J'ai dit que la matière en fut façonnée par César, et que dès lors la Gaule avait formé une nation. La création de la monarchie franque vint lui donner une forme indépendante ; mais tous ces événements n'avaient rien assuré. Au contraire, ils eurent si peu de suite qu'on voit la maison capétienne obligée de tout reprendre à son avènement.
La décadence de Tordre public accompagnait à cette époque l'affaiblissement de la royauté. La conséquence es't à retenir ; n'oublions pas que, dans ces commencements, ces deux faits sont comme inséparables.
On les voit se produire bientôt après la mort de Charlemagne, dans les guerres que se livrèrent les fils de Louis le Débonnaire, qui mirent tout l'Empire en rumeur et qui, prolongées après la mort de ce dernier, aboutissent au partage de 8i3.
Le fatalisme évolutionniste, qui ne connaît que des causes immanentes, souvent impossibles à découvrir, mais toujours faciles à inventer, n'a pas manqué d'explications pour ces faits-là plus que pour les autres. De même qu'il attribue la formation de chacun des Etats modernes à l'inéluctable exigence d'une nationalité qui