I. LE PRÉJUGÉ DÉMOCRATIQUE
le serment que je vais jurer à mon frère, je vous relève tous et chacun du serment que vous m'avez fait à moi-même.
On ne saurait demander des termes plus clairs. On n'en saurait, dis-je, imaginer qui marquent mieux la cause de guerres reposant sur de pareilles alliances : à savoir la constitution féodale, les dispositions qu'elle entretient, ainsi que les liens qu'elle impose.
On sait comment l'empire de Charlemagne, reconstitué un peu plus tard dans une unité éphémère, fut partagé de nouveau et pour toujours après la déposition de Charles le Gros en 888. C'est alors que le royaume des Francs eut pour la première fois un roi de la famille des Capétiens. C'était Eudes, comte de Paris.
La monarchie se trouva bornée à Test par la Meuse et par le Rhône. Cette frontière était formée de la Lorraine, partie de la Germanie, qui revint à Arnould, lequel fut bientôt remplacé par la maison de Franconie ; de la Bourgogne et de la Provence, réunies peu après sous le nom de royaume d'Arles, puis inféodées à l'Empire.
Ce partage n'inspire aucune remarque particulière ; l'état intérieur du royaume est ce qui doit retenir notre attention.
On y voit les grands feudataires tenir en échec la royauté. Ils étaient auteurs de ces partages, et tout ce que peuvent naturellement prétendre les arbitres d'une situation appartenait à ces princes. Ce qui restait était peu de chose : c'était la part de la couronne. Au temps du roi Lothaire, en 854, le domaine royal est réduit au comté de Laon et aux villas royales de l'Oise, au nombre desquelles étaient Compiègne et Verberie. Les conséquences de cet état se montrent, d'une part, dans l'événement de guerres dont la monarchie sans défense est
Tenjeu entre les seigneurs. Herbert, comte de Vermandois, s'étant emparé de Charles le Simple, tient en réserve ce descendant de Charlemagne contre Raoul devenu roi. D'autre part, les grands fiefs oscillent entre la France et l'étranger ; la Lorraine, la Bourgogne, en offrent des exemples. A Favènement de Charles le Simple, un grand feudataire porte la Lorraine sous l'obéissance de ce prince, et cette province devient fief de France ; à Tavènement de Raoul, on la voit retourner à l'Allemagne. Tant d'instabilité rend impossible tout avancement de l'Etat français.
Un troisième effet de la situation consiste dans le prolongement des discordes intestines entre des maisons de grandeur égale, trop puissantes pour recevoir la paix de celle qui tient, avec la descendance de Charlemagne, l'office d'arbitre et le nom de roi. Le mépris de cet office et de ce nom permet aux comtes de Vermandois, aux ducs de Bourgogne, aux ducs de France des guerres où le désordre se prolonge et semble ne devoir jamais finir.
Sur tout ceci, joignez le mal inévitable des Etats faibles et divisés, la peine que porte partout ce désordre intérieur, l'avertissement que les hommes ont toujours reçu et recevront toujours d'avoir à former des patries : l'envahissement de l'étranger. C'est ici l'invasion des Normands. Les phases de ce fléau terrible accompagnent les révolutions de la monarchie carlovingienne. Jamais on ne vit, dans l'ordre de l'invasion étrangère, de signes plus accusateurs de la faiblesse d'un État. On ne se borne pas à la subir, on traite avec l'envahisseur, on traite avec lui de l'invasion. Charles le Gros, par un traité en règle, en 889, concède aux Normands le ravage de la Bourgogne. Charles le Simple en 911 les établit dans le gouvernement de la Normandie. La France n'échappe pour quelque temps à la dévastation que par le partage.