L^HISTOIRE DE FRANCE ET LA RÉVOLUTION
inestimable. 11 aide à mieux apercevoir le fond de son action dans tous les genres. Rien n'est si un ni si constant que ce fond. Ceux qui ne Fout pas bien pénétré n'auront pour elle que des haines insuffisantes, incapables de garder contre ses attaques les différentes parties de rhéritage français.
Aussi serait-il de peu d'utilité de défendre l'un après l'autre les différents faits de notre histoire, objet de ses dénonciations, si la philosophie dont elles proviennent n^était manifestée dans son indignité.
Mais Thistoire bien apprise n'est pas moins propre à cela qu'à disputer la vérité de chaque fait au mensonge révolutionnaire. Cette vérité partielle importe sans doute ; elle importe assez pour que la secte n'ait rien omis pour l'obscurcir : tout compte fait cependant, elle importe bien moins que cette leçon générale opposée par l'histoire à l'esprit de la Révolution. C'est cette leçon que j'ai souhaité de donner dans chacun des chapitres qui font le sujet de ce livre.
J'ai nommé ces chapitres du nom de préjugés. Ce nom indique qu'il s'agit d'autre chose que des faits. La rectification des faits n'était qu'une partie de la besogne ; il fallait de plus restituer le vrai sens des faits dûment établis. Ce sens méconnu n'est pas un moindre mal que les événements controuvés ; il ne tend pas moins à faire détester le passé de notre pays ; il n'a pas fait un moindre objet des soins de la Révolution dans sa conspiration contre l'histoire.
Cette conspiration est essentielle chez elle. Elle tient à ses principes autant qu'à la tactique indispensable pour la maintenir.
Quanta la tactique, comment se passerait-elle de recommencer incessamment le procès des siècles qui l'ont précédée ? L'établissement révolutionnaire constitue, à tra-
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vers le xix® siècle et jusqu'à nos jours, un défi à la tradition et à l'expérience : cela non seulement en fait, mais en principe ; car elle a pour principe de ne relever d'aucun enseignement de l'histoire, mais de la raison philosophique seulement. Et c'est pourquoi le régime qu'elle institue ne ressemble à rien de ce que les siècles ont jamais offert en exemple. Quant aux principes, la Révolution prétend s'autoriser de la nature contre la civilisation. 11 fallait bien que le règne de la première, institué après tant de siècles, se reconnût à la contradiction et au saccage du passé. Ainsi ce saccage illustrait les principes, en même temps qu'il servait l'action.
Telles sont les conséquences qui font de la Révolution l'ennemie de l'intégrité de l'histoire. L'effet, comme j'ai dit, s'en fait sentir d'une part dans le mensonge historique, d'autre part dans la méconnaissance des temps dans la prétention pédantesque de ne juger le passé que selon les idées qu'elle a mises en cours.
Ce double effort devait engager les tenants de la Révolution à représenter le cours des siècles sous un aspect bizarre, et si invraisemblable qu'on s'étonne de le voir en crédit. En premier lieu, les faits de leur propre histoire sont dépeints comme une espèce de miracle, échappant aux lois ordinaires des choses et récusant le commun jugement des hommes ; en second lieu le passé se présente comme incapable de fournir le moindre exemple, le moindre enseignement digne de l'attention du philosophe.
Quant au premier de ces points, on sait avec quel luxe de figures, sur quel ton de prophètes inspirés, les historiens amis de la Révolution ont moins écrit que chanté son histoire. Je ne parle pas du mérite poétique médiocre, mais de l'affectation, qui est immense. Dans le grossissement que les faits en reçoivent, toute commune mesure
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disparaît; les lois de la morale et de la politique sont entraînées, noyées, comme dans le tumulte d'un cataclysme.
Sombre quatre-vingt-treize, épouvantable année, De lauriers et de sang grande ombre couronnée...
« Quelque chose, dit Michelet, de plus grand que l'Évangile. » De plus grand que la Genèse aussi. Les assemblées de la Convention apparaissent dans le fracas d'un Sinaï, au milieu d'éclairs et de roulements de tonnerre. Des antres redoutés du Comité de Salut public, on croit entendre sortir les hurlements de la Sibylle. Toute cette orchestration furieuse, qui n'a pas seulement pour objet de couvrir, comme on croit, le bruit de la guillotine, mais aussi les pataquès de la tribune publique, éblouit le jugement de la postérité et met ces temps-là à l'abri de la critique.
Au contraire, le passé ennemi, haineusement dénigré d'une part, est en outre représenté comme un comble d'incohérence. Voltaire a beaucoup servi pour cela. Son Essai sur les Mœurs, qui ne manque pas de mérite, n'en a pas moins été le modèle de toutes les parodies historiques, depuis répandues dans la petite bourgeoisie, et qui font une pièce principale des bibliothèques maçonniques. C'est que, digne ou non d'approbation, l'histoire n'en offre pas moins le spectacle d'une suite de faits, partant un sujet d'observation, et la source d'un enseignement des hommes. Pour ruiner cet enseignement, pour que les hommes en soient tout à fait détournés, ce n'est donc pas assez de noircir le passé ; il faut en brouiller le tableau, de façon que nulle leçon n'en sorte ; il faut que les personnages y paraissent conduits moins par des passions ordinaires, sujettes aux mesures de la prudence
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humaine, que par une frénésie d'orgueil et de méchanceté. L'histoire ainsi comprise relève d'une science des mœurs particulières. 11 suffit de lire, pour en avoir l'idée, dans le genre folâtre, VHistoire de France tinlamarresque par Touchatout et, dans le genre sibyllin, la Légende des Siècles. Selon la convention en usage dans ces livres, les rois en qui les siècles passés se résument, ne sont pas proprement des méchants, des hommes soumis aux lois de l'ordinaire perversité, mais des monstres horribles et indéchiffrables, victimes du mal sacré de la puissance suprême, en horreur aux hommes et aux dieux. Hugo explique sérieusement comment un homme qu'on fait maître des autres ne peut qu'être jeté hors des gonds de la nature et tomber dans des mœurs sans vraisemblance. Gela convenait très bien au genre de son théâtre. Gela n'est pas moins nécessaire à la philosophie de rhistoire qu'enseigne la Révolution.
Elle ordonne les siècles en trois périodes : de l'an premier de la planète à 1789, une période de folie atroce, dont la durée, la réussite, les progrès apparents, Téclat, la gloire, les raffinements ne prouvent rien et ne sauraient rien prouver; en 1789, une période de folie sublime, qu'il est interdit d'examiner, à l'égard de laquelle les hommes ont pour devoir de suspendre leur jugement, de se taire et d'adorer ; enfin, depuis 1789, une troisième période ou âge d'or, ayant pour attributs l'école obligatoire, le bulletin de vote, le timbre à dix centimes, le service antiseptique et les livrets de caisse d'épargne. On admet que l'éclat de ces bienfaits justifie aux yeux de la raison la vénération vouée au furieux tintamarre qui fit en accoucher le monde. Il introduit de plus les citoyens, illuminés par l'enseignement primaire, à la connaissance du vrai essentiel, qui sont les abus de l'ancien régime, spécifiés dans le tableau de générale hor-
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reur où se complaît Tâme simple des vrais républicains.
Ce nouveau « Discours sur THistoire universelle » ainsi ordonné, la besogne demandée se rend facile. On refuse le nom et la qualité d'homme à tout ce qui précéda la Révolution ; les instruments de celle-ci sont plus que des hommes, des géants ( les géants de quatre-vingt-treize), et ce qui la suit représente Thumanité proprement dite. Or comment étudier sérieusement une époque où Ton est assuré de ne rien rencontrer deThumanité? On n^aborde ces régions de Thistoire qu'avec horreur et tremblement ; on n'attend d'y trouver que misère et qu'oppression, qu'absurdité et barbarie. Quelques traits différents, qui percent cette nuit affreuse, causent des étonnements sans fin ; on les déclare bons pour le temps ; on s'extasie de trouver là dedans une anticipation de ce que le monde est devenu. A ceux qui font prévoir le siècle d'à présent, on décerne les honneurs du génie. Tout cela a lieu posément, de l'air le plus naturel du monde, tant est bien établie l'idée de la supériorité infinie de notre temps.
Pour l'inculquer de cette façon puissante, il a fallu des préventions extrêmes. Aussi a-t-on afPecté de changer toutes les notions traditionnelles, non seulement celles de la politique, auxquelles la Révolution s'est attaquée surtout, mais de la vie tout entière. L'horreur des exactions royales n'a pas fait toute la misère d'autrefois ; cette misère habitait même les âmes. Ce que la Révolution prétend renouveler, c'est plus que l'Etat, c'est la science de tout l'homme. Conscience, autorité, vertu, obéissance, devoir, liberté, prennent un nouveau sens par ses soins. Ainsi se forge le réseau de sophismes qui accable l'esprit moderne. Ainsi s'assure le triomphe d'une cause, qu'on ne pouvait en effet sauver sans détruire tout.
C'est la raison pourquoi tant de livres excellents, où
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l'histoire du passé se trouve rétablie, où celle de la Révolution est dénoncée, ont eu si peu d'effet contre Terreur moderne. Ce n'est pas que beaucoup ne méritent de grands éloges. Ceux de M. Biré, par exemple, infiniment précieux en ce genre, seront toujours lus et consultés avec le plus grand soin par ceux qui ne séparent pas l'œuvre de restauration nationale de l'œuvre de vérité historique. Mais de tels livres laissent entiers les principes. En brisant quelques chaînes des esprits, ils laissent à Tennemi de quoi en reformer vingt autres. Ils sont pareils aux tracts électoraux des associations libérales, où l'on prend soin de montrer au paysan qu'il paie plus d'impôts que jamais, sans faire réflexion que l'erreur qui l'attache à la République est assez forte pour lui faire digérer cet inconvénient et plusieurs autres. A ces démonstrations utiles il est nécessaire de joindre l'offensive sur les principes mêmes. C'est aux droits de P homme qu'il faut s'en prendre. C'est jusque-là qu'il faut poursuivre les causes de l'injustice causée à notre histoire par la dénonciation jacobine.
J'ai dit que les faits de l'histoire eux-mêmes bien enchaînés faisaient le procès de ces principes. En nous montrant comment, sans nulle satisfaction de ces prétendus droits, les hommes n'ont pas laissé de vivre heureux et sages, en découvrant les mille façons de faire Tordre que l'expérience oppose à l'outrecuidance dogmatique des sectes, elle ruine ces principes à la base. Ainsi la philosophie même qu'il convient de joindre aux faits est tirée de ces faits. Par là, ce qui est corrigé n*est pas seulement le mensonge de fait, mais, par l'effet d'une lumière d'ensemble, le sens des événements eux-mêmes, autant que des mœurs et des usages. C'est ce que font voir en perfection, sur un sujet pareil à celui de ce livre, les Lettres sur r Histoire de France, de notre éminent
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ami et collègue Tabbé de Pascal. C'est de quoi les ouvrages de Fustel de Goulanges proposent un exemple accompli.
Assez de nos contemporains blâmeront ce mot de philosophie introduit dans un propos de ce genre. Toute une école le croit contraire à l'impartialité de l'histoire. Ces messieurs ignorent que pensée ne se distingue pas de philosophie, et qu'il n'y a pas d'usage de la raison, même en histoire, qui se passe de la synthèse. Il est vrai qu'ils réprouvent jusqu'à ce mot. Mais il suffit de les écouter pour savoir de quelle synthèse audacieuse, de quelle intolérante philosophie leur pratique de l'histoire est pleine. Seulement cette synthèse et cette philosophie ne sont faites que de préjugés modernes, qu'ils confondent avec l'absolu. Juger, reprendre, condamner, vouer à l'exécration publique des mœurs du passé au nom de ces préjugés, c'est à leurs yeux ne pas sortir de l'impartialité. Celle-ci n'est proprement chez eux que l'inintelligence des temps. Plusieurs manquent de l'esprit qu'il faut pour apercevoir cette erreur ; chez d'autres l'esprit de secte emporte tout. L'histoire aux mains de ces derniers, ne sera jamais qu'un prétexte à pousser dans le monde cet esprit, décrété par eux identique à l'impartialité de la science *.
Pour persuader aux foules la supériorité du régime moderne sur l'ancien, les détracteurs du passé ont profité d'un point : c'est la fascination que le progrès matériel exerce sur nos contemporains.
Ce progrès a changé toutes choses autour de nous. Entre nous et les hommes du temps passé, il met la disproportion la plus insignifiante en soi, mais aussi la plus sensible pour l'imagination. Tout ce qu'il y a de sots ou