II. LE PRÉJUGÉ ÉCONOMIQUE
province offre en 1338, pour conquérir TAngleterre, quatre mille hommes d'armes, tous gens de qualité, avec quarante mille hommes de pied, payés par elle pendant trois mois, ce qui faisait six cent mille livres.
Le luxe constamment grandissant depuis le xiii^ siècle et pendant le xiv®, n'est pas une moindre preuve de la richesse publique, compagne ici de l'ordre politique et de l'avancement de la civilisation. L'édit somptuaire de Philippe le Hardi en 1279 en est une date entre plusieurs.
On a laissé depuis un demi- siècle courir dans les manuels une division trompeuse du Moyen Age. Nos écoliers les mieux instruits sont plus ou moins dressés à voir danslexiii^ siècle un point d'apogée de cette période, et dans les siècles suivants la décadence. L'invention de cet ordre, appuyé tout entier sur la considération de l'architecture, ne saurait valoir en général. Tout considéré, la vérité est que l'essor du Moyen Age se poursuit à travers tous ces siècles et jusque dans le mouvement des temps modernes.
Le quatorzième est en avance incontestablement sur le treizième. Les magnificences des comtes de Valois, dont brilla Crépy leur capitale, jetèrent alors un éclat dont la cour de France même garda longtemps le souvenir. Cependant le déploiement des richesses en tout genre ne cessait de grandir dans cette cour. L'une et l'autre n'étaient dépassées que par les maisons de Flandre et de Hainaut, dont le chanoine Dehaisne a publié les pompeux inventaires. Les métaux précieux, les pierreries, les curiosités en tout genre, les tapisseries, les émaux, les riches étoffes, y paraissent dans une abondance qui fait juger de Tétat de ces monarchies. T^L Guiffrey a publié ceux du duc de Berry, frère de Charles V, Tun des premiers mécènes de son temps. Ces inventaires donnent une idée de la richesse d'un prince français dans les premières années
m SUR LA MONARCHIE CAPÉTIENNE
du XV* siècle. Bicêtre, résidence de ce prince sous Paris et qui fut pillée par les bouchers de Caboche, était un exemple de luxe et de magnificence sans égale.
Les ruines des guerres civiles et la guerre étrangère arrêtèrent seules cette prospérité. Le désastre d'Azincourt, en 1415, en marque le terme. Elle se poursuit alors hors de France, sous le gouvernement de Bourgogne, dont le règne de Philippe le Bon fait Tapogée.
Toute cette prospérité tire son origine des événements du xir siècle. On en voit les promesses paraître comme la monarchie s'établit.
Notre commun enseignement de l'histoire aime à présenter confusément les étapes de ces deux choses. Dans le tableau qu'il en donne, la prospérité générale enveoppe tout et efface tout. Il enveloppe et efface celui des progrès de la monarchie, lequel n'en est représenté que comme une dépendance.
C'est qu'on a le tort à cet égard de se contenter d'expressions vagues, auxquelles de fausses habitudes d'esprit confèrent un air de consistance. Toute une fausse chaîne de raisons historiques repose sur l'accroissement, pris comme point de départ, de la population des villes. Les habitants des villes se nomment bourgeois. Ce mot lâché, tout se rend facile. Bourgeois, c'est, comme on sait, travail, économie ; toute prospérité matérielle est expliquée par ce mot seul. Et comme nous savons que le tiers état, — c'est-à-dire les bourgeois, c'est-à-dire la population des villes, c'est-à-dire les marchands, — selon le mot de Sieyès, est « tout », voilà le progrès de tout expliqué sans plus de peine. Tout prospère, tout grandit, tout s'assure, l'autorité royale et le reste, parce que les villes se peuplent et qu'il y a des bourgeois. La bourgeoisie a fait la grandeur nationale ; cette grandeur est l'œuvre des marchands.