‹ Les prejugés ennemis de l'histoire de FranceChapitre 42 sur 162 · II. LE PRÉJUGÉ ÉCONOMIQUE · texte numérisé non relu

II. LE PRÉJUGÉ ÉCONOMIQUE

rites là-dessus abondent. Qu'on lise Girj, les Établissements de Rouen ; Flach, les Origines de l'ancienne France ; Luchaire, les Premiers Capétiens ; Augustin Thierry, Lettres sur l'Histoire de France ; qu'on lise non Topinion de ces divers auteurs, mais les faits qu'ils allèguent, les documents qu'ils citent, tous prouvent avec évidence que de dire que l'enrichissement du bourgeois a produit l'affranchissement des villes, c'est dire une phrase aussi pleine de chimères philosophiques dangereuses que vide de sens historique.

Mais comment pénétrer les vraies causes de ce fait, comment les rechercher seulement, quand la curiosité de vingt historiens se contente de raisons aussi générales, aussi métaphysiques, aussi dénuées de couleur et de goût, que la liberté des peuples et l'oppression des tyrans ? Dans le dialogue uniforme et plat de ces deux termes, le guignol révolutionnaire noie toute la substance de l'histoire. Toutes les époques, toutes les races, tous les climats, ne rendent chez lui d'autre son que ce contraste. De là vient Tennui qu'il dégage et le défaut d'instruction qu'il offre.

A ces causes convenues du mouvement communal, Augustin Thierry joint la persistance, en plusieurs endroits du territoire, du régime municipal romain. Cette théorie est abandonnée partout. Mais, quoi qu'il en soit de ce point, du moins nul historien digne de ce nom n'allègue de raisons économiques de ce mouvement, sinon celles qui tiennent aux impôts, dont les villes souhaitaient de s'affranchir.

J'ai dit qu'il fallait distinguer l'affranchissement des communes de l'octroi des privilèges aux villes. 11 est remarquable qu'on ne voit de causes économiques entrer en considération que dans les effets du second genre. La prospérité du commerce n'est point auteur des ligues

bourgeoises. Maintes fois, au contraire, elle fut proposée comme objet à l'action bienfaisante des seigneurs dans les villes. Ainsi cette prospérité, loin d'être cause de quoi que ce soit, fut un effet des sages mesures que prenait le pouvoir politique.

Dès le milieu du xi« siècle, par exemple, les commerçants de Rouen jouissent du privilège du port de Dungeness en Angleterre. Sous Philippe Auguste, des privilèges sont accordés aux corps de métiers par le roi.

Personne ne doute que Tintérêt bien entendu des princes ne leur ait fait aider le développement du commerce, dans la part qu'ils ont prise au mouvement communal ; ce qui est sûr, ce qui est rigoureux, c'est que, là où le mouvement est d'initiative bourgeoise, il est politique, non économique ; je rappelle qu'il aboutit à la constitution de républiques fortement aristocratiques. Ces républiques, étant républiques de bourgeois, sont en conséquence républiques de marchands, mais la révolution qui les fît être ne tient pas à la marchandise. A Paris, on sait que les marchands de l'eau (ainsi se nommait la batellerie de la Seine) constituèrent les pouvoirs de ville. Cependant rien ne tenait des intérêts de marchand dans les revendications d'Etienne Marcel.

Quelle idée convient-il donc de se faire des causes du mouvement communal ?

Concevons d'abord que le régime féodal, quand ce mouvement se dessina, entrait dans la période de son déclin. L'invasion normande était finie. C'est la dernière des invasions barbares ; c'est le dernier événement qui jeta parmi les peuples un effroi sans limites, capable de mettre un frein à toute envie de révolte contre l'autorité tutélaire du seigneur. Joignons à ce relâchement de la crainte le tracas que causait dans les villes la présence sur un même point de plusieurs pouvoirs indépendants,

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