‹ Les prejugés ennemis de l'histoire de FranceChapitre 43 sur 162 · II. LE PRÉJUGÉ ÉCONOMIQUE · texte numérisé non relu

II. LE PRÉJUGÉ ÉCONOMIQUE

rivaux inévitablement, non pas juxtaposés, mais enchevêtrés par un effet de la diversité des droits et des exceptions multipliées.

Deux seigneurs y exerçaient le pouvoir communément : le prince et Tévêque, quelquefois un troisième, le vicomte ou le vidame. A l'égard de ces pouvoirs et de leurs différents droits, des immunités en vigueur créaient pour quelques-uns un régime spécial ; d'autres, les alleutiers, bénéficiaient d'autres exceptions. On connaissait en outre deux juridictions : la générale et celle des hommes de condition, ou censitaire. De tant de catégories diverses naissaient des cas à l'infini, dont l'ambiguïté faisait autant d'occasions de conflits entre ces pouvoirs différents. La ville devenait leur champ de bataille ; de là venaient les maux des habitants.

On en voit un exemple dans l'histoire d Amboise, rapportée au livre de M. Flach.

Dans cette ville,, soumise au comte d'Anjou, trois seigneurs se partagent l'autorité sous la suzeraineté de ce comte. Tous trois, chose à noter, ont un château dans ses murs. Sulpice I" d'Amboise tient la Tour de Pierre avec ses dépendances ; Foulques de Torigny, la Motte- Falcran ; Ernould, fils de Léon de Meung, le château du comte avec la plus grande partie de la ville.

Geoffroy Martel, comte d'Anjou, étant venu à mourir, sa succession tombe en proie aux partis et les pouvoirs régnants dans Amboise se partagent. Foulques de Torigny se déclare en faveur de Foulques Réchin ; Ernould, de Geoffroy le Barbu ; Sulpice garde la neutralité. La guerre s'allume entre ces partis. Foulques Réchin l'emporte, chasse Ernould du château et s'y installe à sa place. La Tour de Pierre, demeurée neutre, devient alors l'objet de ses efforts. La guerre est déclarée entre le château et cette tour. Dans cette guerre la ville fut brûlée.

Ii8 SUR LA MONARCHIE CAPÉTIENNE

La lecture de ces faits éclaire les événements. Elle dispense un lecteur bien né des froides déclamations qu'inspire à des malheureux la fable de la méchanceté des seigneurs acharnée au malheur du peuple. En ces circonstances comme ailleurs, de certaines dispositions générales, non les volontés particulières, ont été cause des événements. Telle est la source des horreurs qui signalent ces affranchissements. Aucune classe n'y joue spécialement le rôle de bourreau, aucune le rôle de victime.

Dans rhistoire de la commune de Laon, un certain Thiégaud, serf de l'église Saint-Vincent de cette ville, se signale comme meneur de cet affranchissement. Grande matière d'éloge à nos gens, si ce serf, tout serf qu'on le voit être, objet désigné de la tendresse de l'école démocratique, avant de se signaler dans l'émeute de sa ville, ne se montrait à nos yeux pillant, rançonnant et tuant les voyageurs au péage d'un pont dont il était propriétaire. Ce serf pillard ferait une assez belle réponse au tableau du grand seigneur brigand. Enguerrand, sire de Coucy, avait donné ce péage à Thiégaud. Augustin Thierry, venant à ce point, ne se tient pas d'écrire que Thiégaud « rançonnait et tuait, à ce quon disait », dit-il. Mais cette restriction est de lui; il ne l'a pas trouvée dans ses auteurs ; Guibert de Nogent met ce pillage en fait.

La suite de l'histoire n'est pas moins instructive. Thomas de Mario, tils du sire de Goucy, prié par les bourgeois de Laon de prendre leur défense, consent à les recevoir chez lui. Ils s'y rendent, les uns au château de Grécy, les autres au bourg de Nogent près de Goucy. Laon pendant ce temps est désertée. A la nouvelle que la ville est vide, les serfs des campagnes alentour s'y portent en foule et la mettent au pillage. Quoi ! les serfs ? Eux-mêmes, et contre les bourgeois.

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