II. LE PRÉJUGÉ ÉCONOMIQUE H
De tels faits s'accordent mal avec les préférences dont les historiens font parade. Ils montrent à quel point sont vaines celles qu'on accorde au sentiment et à la préoccupation de la lutte moderne des partis. Il n'y a dans cette histoire ni bons d'un côté, ni mauvais de l'autre ; il y a des hommes se conduisant en hommes, des foules se comportant en foules, mal dans les instants difficiles et dans les circonstances où le chaos des causes, empêchant le discernement, ne donne lieu qu'aux passions de se faire jour ; bien quand, l'emploi d'une puissance légitime se présentant comme efficace, les volontés se sentent portées à s'en servir.
Passons à un autre point maintenant. L'avènement de la classe bourgeoise ne pouvait manquer de favoriser un essor des pouvoirs d'argent et de développer la richesse. Cela, dans l'état des choses, se fût fait lentement peutêtre, sans une cause d'une espèce précisément contraire au préjugé que je combats. Il s'agit des Croisades, dont l'effet à cet égard fut considérable.
L'histoire enregistre en elles un exemple fameux du secours apporté par la guerre au développement des œuvres de paix. Personne n'ose contester les conséquences économiques de ces guerres-là. Inspirées par le zèle chrétien, indispensables au salut de l'Europe, que menaçait rislam infidèle, on les voit en outre servir le développement de l'industrie d'Occident et l'enrichissement de ses marchés. Le marchand venait après le croisé, comme il vient aujourd'hui après le missionnaire.
On sait que la fin du xr siècle marque le commencement des Croisades. Dès le xii^ les villes maritimes de Provence et de Languedoc possèdent des établissements dans le royaume de Jérusalem. Sur les quais d'embar-
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quement et de débarquement, ces villes ont des échelles. L'immigration des gens de ce pays, imposée par le commerce qu'ils font, avait déposé en plusieurs lieux de véritables colonies. A Saint-Jean-d'Acre les Provençaux ont un quartier et une église. Marseille et Montpellier y ont la majorité. Des consuls nationaux connaissent de leurs affaires.
Au xiir siècle, le prince BohémondV donnait une maison consulaire et un quartier aux Montpelliérains de Tripoli. Ce fait et plusieurs autres attestent les grandes relations entre les deux villes. La même vQle de Montpellier avait des consuls à Tyr et à Alexandrie. Marseille à son tour en avait à Alexandrie et à Beyrouth. Narbor.ne était en grand commerce avec FÉgypte.
L'importance de ces relations compte dans l'histoire économique et politique du monde. Avec celles que tenaient les républiques italiennes, elles ont concouru à former le droit commercial et maritime de la Méditerranée, dont les siècles suivants devaient tirer tant d'avantage.
Il faut compter Teffet de ces relations sur l'imagination des hommes et l'essor qu'elles donnèrent à l'esprit d'aventure. Rouen étend son commerce plus loin que l'on n'avait vu faire encore en Germanie et dans la Grande- Bretagne. De 13G4 à 1306, les marins de Dieppe s'emparent du Sénégal et de Sierra-Leone. Ils y bâtissent leur fameuse tour de la Mine d'or et nomment ce pays Nouvelle-Egypte.
Tels sont les effets des Croisades, tels sont les effets de la guerre sur l'avancement financier de l'Europe moderne. Encore un coup, personne ne conteste le fait ; on omet seulement d'en tirer la leçon. Le préjugé économique, chez quelques auteurs, l'a fait sien. L'auteur que j'ai cité plus haut ne craint pas d'appuyer son histoire fan-