II. LE PRÉJUGÉ ÉCONOMIQUE
tastique de l'affranchissement des communes sur l'enrichissement produit par les Croisades. Il écrit que les Croisades, en rendant le bourgeois riche, eurent pour effet de Taffranchir. Je ne citerais pas ce détail s'il n'avait Tavantage de montrer, d'une manière plus évidente qu'un autre, jusqu'où va l'esprit d'illusion. A l'égard de la richesse publique, les Croisades n'ont pu agir en un moment ; la première fut en 1095 : or les premiers traits du mouvement communal, les premiers affranchissements de communes sont de vingt ans plus tôt, en 1077. Ce mouvement des communes ne vient donc pas des Croisades.
Il convient de résumer tout ceci.
Premièrement, l'emploi de la force a constitué les communes, l'emploi de la force les a maintenues. Des guerres environnent leur berceau et, de quelque manière qu'on le prenne, ces ouvrières de prospérité sont filles de l'épée.
En second lieu, les privilèges des villes sont un présent de l'autorité armée. Ce que devait rapporter l'usage de ces privilèges émane des hommes qui présidèrent au régime (régime de fer, dit-on) de ce temps-là.
En troisième lieu, c'est grâce à la guerre, à la plus honnie de toutes, à la guerre de religion, guerre lointaine, guerre meurtrière, guerre féconde en pertes de toutes sortes, et renouvelée pendant deux siècles, que les communes s'enrichirent et que des institutions formées comme on vient de dire ont prospéré magnifiquement.
Ce n'est qu'un chapitre de l'histoire, deux siècles seulement de nos origines ; mais ce caractère d'origines en rend la leçon plus solennelle. Elle découvre la folie de ceux qui pensent que les nations ne fleurissent que par l'argent, que l'argent peut créer les forces dont il a besoin pour subsister. En face des basses déclamations dont
la banque et le négoce déshonorent la guerre, elle oppose le rude bienfait des armes, leur rôle aussi profitable qu'exaltant dans Tavancement des sociétés.
L'homme les honore par un instinct profond. Le pacifisme révolutionnaire l'accuse par là de férocité, la badauderie économique le taxe là-dessus d'imprévoyance : tandis que l'un singe Tattendrissement, l'autre tranche de l'homme supérieur. Mais peu d'observation sufTit à découvrir la scélératesse de Tun et l'extrême sottise de l'autre. Le monde ne se passe pas de la force armée, et, quant à croire qu'elle n'est qu'un instrument passif au service de forces d'un autre genre, c'est oublier qu'elle a ses règles propres, que savent ceux qui l'ont entre leurs mains. Elle ne rend rien que par ceux-là et toutes les influences du monde n'en disposent que par leur volonté. Aussi longtemps que la science du commandement, exercée par les puissants du monde, sera déniée aux argentiers des trônes, aussi longtemps ce sera une formule creuse de dire que les puissants ne sont qu'un jouet dans leurs mains. Si le pouvoir a besoin d'argent, l'argent a besoin du pouvoir ; mais la balance entre eux n*est pas égale, car il faut à l'argent un secours étranger, la conspiration et la ruse, pour entreprendre sur le pouvoir, et le pouvoir sans aide peut confisquer l'argent.
Les armes sont l'attribut distinctif du pouvoir ; il se rend sensible par elles. De là vient le rôle principal qu'elles jouent dans les affaires du monde, et que n'efface aucun degré de la civilisation. Tout l'effort de celle-ci, en en réglant l'usage, est d'en rendre l'efTet plus certain, par là de grandir leur importance. Les armes romaines ont pesé dans les destins du monde d'un bien autre poids que celles de Tamerlan ; les victoires du Japon instruit à la diplomatie anglaise menacent d'un autre avenir l'Europe que ne firent à deux pas d'elle, le ravage du Soudan