II. LE PRÉJUGÉ ÉCONOMIQUE
De quelle façon cette autorité s'exerça dans la circonstance, il n'est pas superflu d'en donner des exemples. On les trouve en raccourci dans l'initiative des seigneurs.
On a beaucoup parlé des rançons que ceux-ci exigeaient des marchands qui passaient sur leurs terres et de Tespèce de brigandage auquel le commerce fut en proie. Il n'était pas le fait des seigneurs seulement, mais, en ces temps reculés de la féodalité, de tout ce qui disposait d'un passage, route ou pont, qu'il fût noble, serf ou vilain. Cependant ce brigandage n'arrêtait pas le marchand. On le voit s'y soumettre comme à des risques de route, quand son intérêt l'y engage. Les marchés seigneuriaux fixaient cet intérêt. En dépit des exactions du seigneur ou de ses vassaux, on se rendait à ces marchés, où, sous forme cette fois d'un impôt régulier, le seigneur percevait le tonlieii.
De bonne heure les seigneurs s'aperçurent que ce «tonlieu » et le profit qu'en tiraient leurs vassaux, leur rapportait plus que le brigandage des routes. Non contents d'attirer le marchand, ils se mirent en peine d'encourager sa venue. Des associations de seigneurs se formèrent pour assurer l'accès commode des marchés. Une police des communications s'établit. Le simple jeu des intérêts ressentis par l'autorité procurait ces fruits de civilisation. L'autorité véritable tend au bien ; le souci de l'avenir qu'elle engage l'oblige bientôt à se régler : plusieurs des conventions qui se passèrent à cet égard méritent l'attention du lecteur.
Ainsi nous voyons le maître du marché traiter dans l'intérêt de ceux-ci avec le propriétaire des péages. Un prieur de la Chapelle-Aude, propriétaire de trois foires annuelles, passe convention avec le sire d'Huriel, auquel un péage appartient. L'intérêt de ces foires, dont il tirait profit, est tout ce qui meut à cela le prieur; le péager
n'est pas sensible sans doute à des motifs d'un autre genre. Si jusque-là le marchand fut maltraité, accordons que c'était faute des vertus supérieures que proclame la Révolution, chez le péager et le prieur ; encore est-il qu'un remède certain à ce mal était dans Tentente des deux parts. Il faut donc convenir qu'on ne souffrit jusque-là d'aucune méchanceté particulière des hommes, mais de l'imperfection des relations sociales.
Cette imperfection fut amendée de bonne heure. On en voit les effets depuis le règne de Louis Vil.
Sous saint Louis les dernières assurances sont données partout au commerce. Jusqu'à lui les prévôts de Paris avaient acheté leur charge ; ils en tiraient une indépendance qui ne profitait point aux affaires. Saint Louis voulut que le roi nommât ce prévôt. Un chapitre de Joinville est annoncé ainsi : « Gomment le roi corrigea ses baillis, ses prévôts, ses majeurs, et comment il établit nouveaux établissements, et comment Etienne Boileau fut son prévôt de Paris. »
C'est alors que, par une disposition très favorable à la même cause, la monnaie du roi fut imposée partout. Une conduite générale fut ordonnée. Pour ôter tout à fait les brigandages des routes, on rendit responsable le seigneur sur les terres duquel il s'en produisait. Dans les réquisitions que faisait ce dernier, il fut interdit de démonter le marchand. Son cheval ou sa mule était audessus de l'impôt.
Par ces mesures et par d'autres pareilles, le sort du commerce fut assuré. Sa sécurité s'appuyait à la monarchie triomphante. Il n'appartenait qu'à celle-ci de faire prévaloir sur le hasard des volontés de chaque seigneur les règles d'un ordre général. Ainsi cette cause ne se sépare pas de colle de la monarchie elle-même et des armes qui l'ont constituée.