III. LE PRÉJUGÉ FÉODAL
trop peu certain ; que si vous alléguez votre fidélité, le pays répondra qu^il s'en moque.
Ces raisons sont plausibles ; elles ne préjugent pas le fait, mais elles invitent à Texaminer.
La troisième étape de la monarchie française, atteinte sous Philippe le Bel, montre Tintervention du roi sur tous les points du territoire, en trois manières : judiciaire, administrative et fiscale. La justice du roi s'exerce, les officiers du roi commandent, les impôts royaux sont perçus, depuis ce règne, par tout le territoire dont le roi est seigneur.
Cette ingérence universelle représente une extension de l'autorité que les rois, aux premiers temps de la monarchie capétienne, exerçaient à peu près de la même manière que les possesseurs de grands fîefs.
Les droits de ceux-ci dans leur domaine étaient proprement régaliens. Leur seigneurie pourtant n'empêchait pas une indépendance des vassaux, une dispersion de l'autorité, que le roi fit cesser chez lui.
Il mit partout des fonctionnaires sous le nom de baillis et de sénéchaux, auxquels durent obéir ceux qu'on nommait tantôt prévôts, tantôt vicomtes ou viguiers. Sous ceux-ci, au dernier degré de la hiérarchie, venaient les sergents, connus par le rôle d'huissier qu'ils tenaient, et qu'on leur voit jouer dans la comédie des Plaideurs. Le rôle de ces fonctionnaires s'étendait à la fois à la justice et à l'exécution de ses arrêts. On en peut voir le détail très bien fait dans le livre de M. Boutaric, la France sous Philippe le Bel.
A ce mode d'intervention, il faut joindre celui qui tint à la présence de notaires royaux chez les vassaux du roi. Les actes de ces notaires obligeaient les parties à aller devant la lustice rovale. Un autre instrument des
mêmes effets, ce furent les commissaires-enquêteurs, que Philippe le Bel envoya de 1290 à 1300, chargés de vérifier et de régler les attributions de pouvoir, et au nombre desquels se trouva le fameux Guillaume de Nogaret.
Cette intervention du pouvoir général est contraire au droit féodal. Elle enfante la centralisation.
Il est à peine nécessaire de rappeler quelles choses diversement odieuses se laissent entendre sous un tel mot ; mais je ne pense pas que personne conteste qu'il en signitie beaucoup d'utiles, de désirables, de nécessaires. De quelque manière qu'on le prenne, quelques points qu'on réserve, on ne saurait éviter que tout Etat ou, si Ton craint ce mot, tout pouvoir fort suppose quelque degré de centralisation. Nulle existence politique ne s'assure que moyennant la présence du pouvoir sur les différents points du territoire d'un peuple. Un des propos communs des dévots de la vieille France est l'éloore de l'accroissement de celle-ci sous nos rois. On ne saurait tenir à cet éloge et réprouver en même temps l'extension des moyens par lesquels ils l'ont mérité. L'unité qu'ils formaient ne consiste pas seulement dans la couleur unique dont on peint sur la carte des provinces de plus en plus nombreuses, mais dans les liens dont cette couleur est le signe. Ces liens ne sont pas autre chose que ceux que saint Louis, après Philippe Auguste, Philippe le Bel, après saint Louis, avaient formés.
Cent ans d'ingérence arbitraire et de tracas impertinent pratiqué par les pouvoirs d'émeute installés dans nos ministères nous ont remplis de la haine de l'administration et, sous le couvert de mille plaisanteries, ont insinué la peinture la plus défavorable qu'on puisse faire de sa routine, de sa raideur, de ses caprices. Telle qu'on nous la fait aujourd'hui, c'est un luxe ; elle constituait en ces temps-là un objet de première nécessité. Centra-