III. LE PRÉJUGÉ FÉODAL
liser alors n'était le vœu d'aucune fantaisie tyrannique, c'était la condition de Tordre public, tel qu'une grande nation le réclame.
Effrayer les vassaux, réduire leur turbulence par des exemples dont le souvenir subsistât, démolir leurs châteaux, pouvait suffire un temps. Ce sont les précautions de la force contre la force, par où toute œuvre d'autorité commence. Ce fut l'œuvre de Louis le Gros. Mais cette pratique élémentaire ne saurait servir à de longs desseins ; de plus, elle est impraticable dans l'étendue d'un vaste territoire. Il fallut à la monarchie d'autres garanties d'obéissance ; il fallut celles que seules les institutions donnent, que fixe un train réglé des choses, les liens pacifiques qu'on ne peut rompre. Ce fut le fruit de cette centralisation.
Je vais en donner plusieurs exemples.
On sait ce qu'étaient les guerres entre les seigneurs. Les rois les interdirent sous le nom de guerres privées. La suite de nos sots préjugés fait imaginer dans ces guerres un privilège des nobles. Le fait est que toutes les conditions s'y livraient avec une pareille ardeur : les bourgeois se faisaient ces guerres de ville à ville, les vilains de village à village. Ce n^était pas alors un abus ; le défaut d'organes réglant certains conflits les rendit longtemps inévitables ; Beaumanoir en parle comme d'une coutume permise ; cela compose une institution, à laquelle Tordre royal mit fin.
Les rois commencèrent par la trêve de Dieu, par la quarantaine le roi, qui obligeaient de difPérer ces guerres. \J assurément offrit un moyen de s'en dispenser à qui voulait.
Ces actes sont antérieurs au règne de Philippe le Bel ; ils sont de saint Louis. Cependant les seigneurs, et en général tout Tordre féodal, n'en firent pas de moindres
murmures que de ce qui se vit dans la suite. Philippe le Bel enfin interdit ces guerres tout à fait. Or, comment lui reprocher cette interdiction ? Raisonnable dans son principe, elle fut heureuse dans ses conséquences.
Venons à Timpôt. Le soin de l'établir fut un des grands ouvrages de la monarchie. Le commencement des grandes guerres, au temps de Philippe le Bel, rendit de grandes sommes d'argent nécessaires. Des armées de cinquante mille et de soixante mille hommes, qu'on mit sur pied dans celle de Flandre, entraînèrent des mesures financières dont le passé n'offrait pas d'exemple.
On a fait cent reproches au sujet de ces mesures ; elles ont rendu ce règne célèbre. Il n'est presque pas d'historien, de ceux pour qui le premier mot de l'histoire est l'inintelligence des temps mise sous le nom d'impartialité, qui ne signale son zèle par les critiques adressées à Philippe le Bel à cet égard. Altération des monnaies, exactions, ce sont, en ce qui concerne ce prince, des lieux communs de nos manuels. Le fait est que de ces exactions et de ces altérations naquit au profit de la France le système financier d'un grand Etat. Mais quoi 1 un système financier, qu'est cela au prix du crime d'altérer les monnaies? Altérer les monnaies 1 la morale en gémit, et les économistes prononcent d'un air capable que cette altération « constitue une opération désastreuse ». Altérait-on la monnaie dans Salente ? Quelques-uns se font de ces siècles du Moyen Age l'idée d'une sorte de Bétique, non pas de la Bétique de Fénelon, mais d'une Bétique féodale et chevaleresque, d'une Bétique de style troubadour, dont la salle des Croisades, au musée de Versailles, figure assez bien l'expression.
D'autres s'attachent au régime féodal de toute l'ardeur qu'on met à défendre un principe. Mais le régime féodal n'est pas un principe. Il est vrai que M. Coquille le loue