Viollet, Saint Louis
3. Isambcrt, Recueil général des anciennes Lois françaises. X, 685.
Après Texposé qu'on vient de lire, personne ne s'étonnera que les serfs, quand on offrit de les affranchir, aient opposé de grandes résistances. C'est une preuve que leur condition non seulement était heureuse, mais qu'il la trouvaient telle.
Le trait le plus fameux de ces résistances eut lieu quand le roi Louis le Hutin décréta, l'année 1315, l'affranchissement de tous les serfs sur ses domaines. Ce décret fut si peu suivi que, trois ans après, le successeur de ce prince, Philippe le Long, eut à renouveler le pareil.
Il est vrai que la franchise ne devait être accordée que pour de l'argent ; mais nous savons par assez de témoignages que ce n'était pas alors l'argent qui manquait aux serfs. Seulement le servage leur conférait des droits qu'ils ne voulaient pas abandonner. Ainsi, beaucoup plus tard, en 1711, le duc de Lorraine Léopold ayant décrété l'affranchissement des serfs dans son duché, cetix-ci présentèrent une requête en forme au duc contre le décret.
Avant celui du roi de France, nous voyons les serfs de Pierrefonds affranchis. C'était au temps de Philippe III le Hardi. Depuis que cela eut eu lieu, on leur défendit le mariage des femmes serves, qui les eût fait retomber en servage. Qu'arriva-t-il ? Loin de garder cette défense, ils s'empressèrent de la violer, afin de retrouver leur ancienne condition. Dans le même genre toujours, Guérard nous montre des serfs affranchis qui se redonnent à l'Eglise ; c'était à l'abbaye de Saint-Père de Chartres.
Aussi bien, si Ton remonte aux origines, on ne trouve pas seulement dans le servage l'amendement d'un état plus ancien, je veux dire l'esclavage heureusement corrigé. Cela peut-être ferait mal comprendre que les hommes aient eu dans la suite tant d'attachement à cet état. 11
faut savoir que nombre d'entre eux y étaient entrés volontairement. L^exemple d'hommes libres qui se font serfs est extrêmement fréquent au Moyen Age. Ces exemples sont cause que le nombre des serfs, qui sans cela eût diminué, augmente au contraire dans le viii* siècle.
Il faut voir le tableau de ce mouvement dans les Transformations de la Royauté de Fustel de Coulanges, au livre IV, chapitre \i\\, sous ce titre : « Pourquoi les classes inférieures ont accepté le régime féodal. » Beaumanoir a gardé le souvenir de quelque partie de ces origines. « Les uns, dit-il, sont venus (en servage) parce qu'ils se vendaient par pauvreté et convoitise d*avoir. » Fustel cite vingt exemples où la volonté est d'accord avec l'intérêt pour mettre les hommes en servage.
Les causes de cette volonté étaient les mêmes qui faisaient établir à tous les degrés le régime féodal : le morcellement de l'autorité, l'insécurité produite parla guerre, la peur de l'invasion normande. Sans l'engagement que prenait le seigneur de les défendre, les petits ne pouvaient éviter de périr ; un pacte avec celui-ci les sauvait. En échange de sa protection, ils cultivaient pour lui la terre : cet engagement direct de la production et de la force l'une envers l'autre eut pour elTet de sauver la société de sa propre dissolution et des coups que lui portaient les Barbares. Le château protégea le labour, qui le nourrissait. Telle est, après le tableau donné plus haut de la condition elle-même, la justification proprement historique et inattaquable du servage.
« Six siècles plus tard, dit Fustel de Coulanges, les hommes n'avaient que haine pour ces forteresses seigneuriales. Au moment où elles s'élevèrent, ils ne sentirent qu'amour et reconnaissance. Elles n'étaient pas faites contre eux, mais pour eux.
« Les générations modernes ne savent plus ce que c'est
que le danger. Elles ne savent plus ce que c'est que de trembler chaque jour pour sa moisson, pour son pain de Tannée, pour sa chaumière, pour sa vie, pour sa femme et pour ses enfants. Elles ne savent plus ce que devient Tâme sous le poids d'une telle terreur, et quand cette terreur dure quatre-vingts ans sans trêve ni merci. Elles ne savent plus ce que c'est que le besoin d'être sauvé. »
Sauvés, ils le furent, et l'état de la société dès le XIII® siècle en est la preuve.
A cette époque, le servage allait s'abolissant partout. En Normandie on ne trouve plus un seul serf depuis la fin du XI" siècle (Delisle). M. Brutails assure n'en rencontrer nulle part dans la province de Roussillon. En tous lieux, dès le xv' siècle, ce fut un état d'exception.
On peut demander, après cette histoire terminée, d'où vient qu'il a été si facile de faire prendre le change à l'opinion, de faire passer sous des couleurs si noires une si bienfaisante institution.
N'en dissimulons pas le motif. C'est que le servage fut une sujétion. Tout ce que je viens de dire n'empêchera pas qu'on n'en juge défavorablement, si l'on refuse de le juger avec d'autres idées que celles de ce temps-ci. Nous nous sommes emplis d'une idée de la liberté que choque la condition des serfs. Il faut abdiquer cette idée et la mettre à son rang d'opinion éphémère, particulière à notre époque, si nous voulons prendre des faits de l'histoire et du servage l'impression qui convient.
C'est que les serfs ni personne alors n'avaient cette idée de la liberté. Ils la subordonnaient à la sécurité ; ils ne la concevaient pas en soi, dans son essence. Les hommes de ce temps faisaient peu de cas d'une faculté que n'accompagnaient pas les effets : liberté sans puissance ne les séduisait point ; volontiers ils sacrifiaient
aux droits de la hiérarchie les libertés dont leur propre faiblesse leur ôtait l'usage. La sujétion de Thomme à rhomme n'offensait en eux nul sentiment d'ég^alité et de justice ; ils trouvaient naturel que le puissant fût maître et que le faible lui obéît. Même ils voyaient dans ce système ce qui y est, à savoir un accroissement de puissance, partant de liberté, pour le faible. Ils sentaient le proiit d'être serfs et sujets ; ils ne rougissaient pas de se dire tels.
Plusieurs en rougissent pour eux et n'en ont pas moins entrepris de prouver que le servage fut acceptable. Dans un intérêt d apologie de TEglise, qui souffrait cet état, aussi bien que de Tancien régime, ils ont essayé une défense à laquelle leur pensée intime répugne. Catholiques et conservateurs, pleins d'idées empruntées à la Révolution, ils n'ont pas aperçu que la condition du serf est une des épreuves les plus fortes des doctrines de liqéralisme. Ces doctrines la condamnent invinciblement. Sur ce point il n'est pas de bonnes intentions qui tiennent. Si vous admirez le 4 Août, si vous croyez à la liberté-principe, si vous mettez la dignité de l'homme, le prix essentiel de sa vie, à posséder cette liberté, vous ne ferez point accepter l'institution de servage, vous ne l'accepterez pas vous-même, vous n'en pourrez ni comprendre ni faire comprendre la nature : ce champ de l'histoire vous restera fermé. Et les apologies que vous en entreprendrez ne paraîtront aux tenants de l'alTranchissement des hommes que ce qu'elles sont : un simulacre de défense d'une cause perdue chez vous et un débile plaidoyer de parti.
Mais, pour passer de ce plaidoyer à la vraie lumière de l'histoire, il ne faut que voir de quelle manière les hommes portaient cette sujétion et quelle confusion se faisait dans l'esprit des peuples entre les conditions de
serf, d^affranchi, de colon et de vilain libre. C'était comme l'échelle continue qui du servage menait à la liberté. Dans un temps où le premier de ces mots eût emporté le discrédit de la personne, quelle précaution les autres conditions n'eussent-elles pas prise pour n'y être pas confondues! C'est tout le contraire que nous voyons. Il n'est pas jusqu'au fameux droit de poursuite, exercé de la part du maître, dont on ne trouve, au milieu de ces conditions voisines, les frontières incertaines et changeantes.
Aussi bien, ne nous étonnons pas que, les idées venant à changer, ce qui fut excellent ait pu paraître odieux. N'en faisons même aucun reproche aux hommes.
Le temps vint où le nom de servage déplut, où la qualité de serf passa pour dégradante. L'amour-propre joua dans cette affaire son rôle. Il tint légitimement celui que Tesprit révolutionnaire fait jouer indûment au droit métaphysique. Sous l'empire d'un tel sentiment, les affranchissements peu à peu s'imposèrent. Près de ceux qui les refusent comme onéreux, paraissent ceux que le nom d'homme libre rend fiers. J'omets les cas, nombreux sans doute, où les serfs y trouvaient en outre la satisfaction de leur intérêt.
En 1368, Enguerrand de Coucy affranchit les hommes de sa baronnie, parce qu'ils désertent. En 136i, Guillaume Choiseul se plaint que des paysans de condition servile laissent leurs maisons en ruine, pour se retirer dans les villes franches. L'institution se décrédite peu à peu. La diffamation du servage se présente dès le XIII' siècle.
J'ai dit que Beaumanoir en fournit un exemple. Un autre fort curieux est celui du moine de Mûri, rapporté par M. Flach et par Laboulaye. Ce moine raconte avec indignation, d'après quelques documents anciens, l'his-
toire de paysans foulés par un seigneur. Les époques ont si bien changé que la morale qu'il en tire est tout à contresens. Laboulaye prétend en recueillir un argument contre le servage ; on y voit simplement Terreur du chroniqueur. Le moine de Mûri avoue que les paysans eux-mêmes avaient demandé à être protégés. Là-dessus, dit-il, le seigneur « ordonne qu'ils servent à lui comme s'ils étaient ses domestiques. Pœne quasi mansionarii su^ essent,jussit sibi servir e ». Tels sont justement les effets ordinaires d'une pareille demande de protection. « Il défendait, ajoute le moine, d'aller couper du bois dans sa forêt à qui ne lui donnait pas deux poulets par an. Interdixit illis ne ullus infliger et ad incidendam silvam suam, nisi qui sibi daret singulis annis duos pullos, » Voilà ce comble d'exaction ! voilà ce dont la pensée n'était plus supportée, quand écrit le moine de Mûri 1 voilà ce qui passe alors pour un témoin de scandale dans le passé I Pour nous qui comprenons mieux que lui le sens de l'histoire, nous n'y voyons qu'un fait le plus naturel du monde, selon les idées et les besoins du temps.
Nous voyons la même chose dans ce mot de Beaumanoir : « Les autres sont venus (en servage) parce qu'ils n'ont eu pouvoir d'eux défendre des seigneurs, qui à tort et à force les ont attraits à servitude. »
Dans cet ordre de témoignages, on sait que le plus frappant vient des serfs de Saint-Claude qui, à la lin du xviii» siècle, demandèrent leur affranchissement, et dont Voltaire prit la défense. Très exactement ce qu'ils voulaient était de pouvoir hypothéquer sans le consentement de l'abbaye qui les tenait en vasselage. On sait quel tapage incroyable fut mené à cette occasion, et comment le préjugé moderne en cette matière se rattache à cet éclat décisif.
Il reste à dire pourquoi et dans quelle intention la dévotion affranchissait les serfs, pourquoi plusieurs autres formules du temps semblent décrier Tétat de servage.
Les chartes d'affranchissement sont pleines de réflexions pieuses et de formules de spiritualité. De bons catholiques en ont pris occasion pour voir dans ces chartes l'effet de la charité ; ils ont imaginé que celle-ci faisait un devoir d'atTranchir les serfs. Cette supposition ne s'accorde pas avec ce que nous venons de voir.
La vérité e-t que ces chartes ne mentionnent jamais le fait comme une justice rendue, mais comme un sacrifice consommé. L'une parle du précepte de Jésus-Christ aux chrétiens, « de remettre à leurs débiteurs ce qui leur était dû, afin de pouvoir eux-mêmes attendre du souverain Juge la grâce de leurs fautes ». Une autre s'exprime ainsi : « Mû par la crainte des tourments éternels à la fois et par l'amour de Dieu tout-puissant qui a dit : Solve fasciculos depritnentes et omne omis disrumpe »... Tout ceci ne contient rien qui ne se pût dire à l'occasion de quelque acte de renoncement que ce soit, louable en soi et à l'égard de celui qui le pratique, non imposé dans soa objet et par l'intérêt de celui qui l'éprouve.
Le libéralisme moderne n'a pas moins fait d'état de certaines autres formules. Celle de la charte d'affranchissement de Louis le Hutin est célèbre. « Selon le droit de nature, dit cette charte, chacun doit être franc. » On a vanté là dedans une anticipation et comme la préface des Droits de l'homme. Mais une pareille interprétation n'est l'effet que de l'illusion révolutionnaire, qui confère rétrospectivement une importance à ces mots-là. Jamais ceux qui les ont employés n'eurent l'intention d'y mettre ce qu'on croit. Des formules de ce genre se lisent partout ; on les trouve jusque dans le code Justinien.
DiMiBR. Préjugés 12
Le mélange de la religion n'y fait rien, et Ton ne sera pas plus avancé pour avoir cité la charte de Charles de Valois en 1311 : « Créature humaine qui est formée à l'image de Dieu doit généralement être franche de droit naturel » ; ou le mot fameux de Beaumanoir : « C'est grands maux quand un chrétien est de serve condition. » Chez ce dernier, c'est le préjugé qui parle ; chez les autres, il s'agit simplement de quelques formules protocolaires, dont il convient d'accompagner l'octroi de la franchise aux serfs. Faisant à ceux-ci ce présent, on y ajoute cette politesse. Comme il s'agit de relever la condition d'un homme, on ne manque pas de lui faire honneur de sa nature et de sa religion.
En dépit de tout cela, nous constatons que ce qui demeura longtemps de serfs non affranchis continua communément d'estimer sa condition.
Il faut avouer qu'elle avait bien changé depuis le Moyen Age. Les droits de poursuite et de formariage étaient entièrement abolis. L'héritage se rachetait pour un bichet de seigle. Un bénédictin, dom Grappin, dans un mémoire sur la Mainmorte, présenté en 1779 à l'Académie de Besançon, porte au sujet du servage en ce temps-là cet intéressant témoignage :
Pourquoi avons-nous des communautés (c'est-à-dire communes) entières qui ont mieux aimé conserver la macule d'origine que d'acheter au prix d'une somme modique la liberté qu'on leur offrait ? C'est qu'elles croient trouver dans le sein de la mainmorte une source de richesse, comme elle en est une de population et d'industrie ; c'est que la défense d'aliéner sans l'aj^rément du seigneur empêche la dissipation des biens : c'est qu'ils ont l'exemple des villages affranchis, dont les habitants ne sont plus que les fermiers des fonds qu'autrefois ils possédaient en propre ; de sorte qu'aujourd'hui, dit le président Bouhier, presque tous les habitants des terres sont misérables cl les villages beaucoup
moins peuplés que quand ils étaient en mainmorte. Qu'on cesse donc de peindre sous les couleurs de la barbarie ou de Tesclavag-e ce qui dans Torigine fut un trait d'humanité. Cette vertu, suivant Dumoulin, a bien fait des mainmortables, et d'abord il y eut dix mille Français qui, sous François I®'" et Henri II, trouvèrent un asile au comté de Bourgogne avec des terres qu'on leur abandonna sous la condition de mainmorte. Les hommes libres se crurent heureux sans doute en devenant propriétaires, malgré la réversion de leurs campagnes en cas de mort sans enfants légitimes.
Voilà ce qu'on pouvait écrire, à la veille de la Révolution, de ce qui demeurait en France de restes lointains du servage. On voit qu^à travers tant d'années, et jusque dans son effacement, l'institution ne déméritait point. Il n'y a pas de meilleure réponse à faire au scandale voltairien des serfs de Saint-Claude.
Louis XVI abolit en 1779 tout ce qui subsistait en ce genre. Les historiens conservateurs et autres ont faussement dépeint cet événement comme le terme fatal des conquêtes que faisait l'esprit de liberté en marche depuis le XIV' siècle.
Dans un article du plus grand intérêt *, tout imbu des meilleures doctrines de Le Play, dont il aura été le disciple le plus exact, le regretté M. Delaire oppose à ce point de vue des considérations définitives. La disparition du servage, dit-il, n'a été « ni révolutionnaire par son but », ni « théorique dans son origine » ; elle a été « l'œuvre graduelle du temps ». A mesure que la féodalité remplissait mieux son rôle et réglait le désordre, à mesure la prospérité des classes inférieures s^établit. De cette prospérité vint l'émancipation.
« En tout temps, dit M. Delaire, la féodalité sV.st constituée surtout pour les besoins des faibles et des petits,
1. La Méthode d'observation dans les sciences sociales. — Revue des Deux Mondes, 1" juilllet 1S79.
qui cherchaient à obtenir en échange de leurs services la protection des puissants et des forts. Tant que ceuxci eurent des forêts et d'autres sols à défricher, ils eurent intérêt à s'attacher les rejetons des paysans et ne craignirent pas de lier par la coutume l'avenir de leur propre famille aux générations successives de leurs tenanciers. Grâce aux établissements nouveaux, les seigneurs voyaient s'accroître continûment les produits de leurs domaines, et les paysans, garantis contre les éventualités fâcheuses, trouvaient d'amples ressources dans la culture de leur patrimoine ou la jouissance des droits d'usage.
« Cet état de bien-être, dont l'érudition moderne retrouve sans cesse de nouveaux témoignages, s'est partout altéré, dès que le sol disponible a commencé à faire défaut. Les propriétaires, loin de s'autoriser de la tradition pour retenir les jeunes ménages au sol natal, trouvèrent profit à les affranchir, afin de se soustraire aux charges d'assistance que la coutume imposait et que l'occupation complète du territoire rendait plus onéreuses. Là fut en Occident la cause spontanée de l'émancipation des serfs et de l'élévation graduelle des populations rurales.
« Enfin les redevances en nature, puis en argent, furent substituées à la corvée, le tout racheté sous forme de bail à cens, c'est-à-dire de rente perpétuelle. »
Ainsi, la disparition même du servage n'emporte aucun décri de cette institution. C'est qu'en accord d'une part avec les circonstances, elle ne renfermait d'autre part rien ([ui ne convînt aux hommes à l'usage desquels elle était faite. Loin de choquer en eux rien d'essentiel, jamais aucune institution peut-être n'eut autant de quoi les rassurer. C'est avec raison que Fustel a pu dire que de tous les régimes la féodalité est celui qui eut ses racines « au plus profond de la nature humaine ».