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CHAPITRE PREMIER

LE GELTISME. - LA CONQUÊTE ROMALNE

L'établissement de la puissance romaine en Gaule et la substitution de cette domination à celle qu'exerçaient les Gaulois, envahisseurs et conquérants eux-mêmes, est le plus ancien des grands faits de notre histoire. J'en rappellerai en peu de mots l'événement.

Depuis la fin du ii^ siècle avant Jésus-Christ, une partie de notre pays était au pouvoir des Romains, sous le nom de Gaule transalpine, dont la capitale était Narbonne. Ils en avaient repoussé les Gimbres et les Teutons en 102 par le bras de Marins, dans la célèbre bataille d'Aix. A cette domination se joignait l'alliance de quelques Etats ou cités des Gaulois.

C'est à cause d'une pareille alliance que les Eduens appelèrent César, pressés de se défendre contre l'invasion germaine d'Arioviste, en 58. César leur amena les secours qu'ils demandaient, et ne quitta plus le pays qu'il ne Feût soumis tout entier. En 53 la conquête était achevée. Vercingétorix souleva le pays en 52. Il fut réduit cette année même. La prise d'Alise termina la guerre. Le chef fut livré au vainqueur. L'histoire de la Gaule romaine commence alors.

Tels sont les événements qui mirent fin à l'état primitif de notre pays, à ce qu'on doit appeler le régime gaulois. Je veux examiner ici les regrets donnés à ce régime et le préjugé qui s'en compose.

Ce préjugé n'est pas une imagination. Nombre de gens s'en font les défenseurs, inventant des reproches contre la conquête romaine, revendiquant contre celle-ci ce qu'ils supposent de traditions commencées avant qu'elle eût rompu le cours des choses. Ce préjugé fait qu'on prend parti, dans le récit de ces événements, contre Rome et contre César.

Par là Thistoire de France se trouve en butte jusque dans ses origines à la récrimination des Français. Tout ce qu'elle offre venant après cette conquête (c'est cette histoire tout entière) apparaît comme souillé d'une tache originelle, que le flot des événements lave et recouvre sans Teffacer : matière toujours prête à des récriminations, source d'aigreurs lointaines et profondes, où se rafraîchit la critique de ce qui porte le nom français.

Sous l'habit d'institutions et de mœurs qu'on fait remonter à la conquête romaine, quel motif plus plausible que l'origine celtique, de ne donner d'éloge qu'à ce qu'on considère comme les saillies de la race? On les reconnaît, on les salue, dans le défilé des faits communs de notre histoire ; au milieu d'une trame étrangère on en loue l'éclat d'exception. Le fonds national n'est que là, l'amour de la patrie n'a que là son objet. Le reste, c'est-àdire tout ce qui frappe les regards dans vingt siècles de vie française, n'est qu'un manteau trompeur, qui nous cache à nous-mêmes et qu'on fait profession d'arracher. Les plus pacifiques voient tomber sans chagrin quelquesuns des débris d'un passé décrié comme apport de Rome, Tel est l'eifet du préjugé de celtisme

Je n'en trouve nulle part l'exposé méthodique ; en aucun lieu il ne tient école, il règne à l'état dispersé. Pourtant assez de témoins permettent d'en faire l'histoire.

Ses origines sont au xviii* siècle. Plusieurs autres

pareils ont les leurs à cette époque. De sa ants travaux, tout désintéressés, ont précédé de peu la naissance de celui-là. On ne peut omettre en ce genre l'ouvrage de dom Martin intitulé la Religion des Gaulois^ qui parut en 1727. Là se trouvent établis plusieurs des points d'histoire qui servirent à donner un air de science aux sectateurs du celtisme.

Ceux-ci parurent au temps de la Révolution. Le plus digne de remarque n'est rien moins que ce fameux La Tour d'Auvergne, dit « premier grenadier de France ». On le connaît moins sous le nom de faiseur de mémoires et d'auteur des Origines gauloises, imprimées en 1792. Peu auparavant (1787) avait paru le Mémoire sur la Langue des Français, de Le Brigant, auteur de plusieurs autres ouvrages tournés à la même apologie de la Gaule. Il démontrait dans celui-là que le celtique était la langue mère de toutes les autres.

Un peu partout cette matière était mise à la mode. On en voit le curieux effet dans des livres comme les Essais sur Pains de Saint-Foix. Un renfort enfin vint à cette mode, d'outre-Manche, avec les poèmes d'Ossian, publiés depuis 1762.

On sait quel fut le succès de ces poèmes, l'empire qu'ils prirent sur les imaginations du temps, les louanges que leur a données M°* de Staël, l'enthousiasme dont Lamartine se dépeint en vers et en prose comme saisi à la lecture qu'il en faisait enfant. Chose à retenir, l'éloge d'Ossian tourna d'abord en décri de la poésie classique. Les revendications de ce qu'on nomme la race se reconnurent ennemies de la civilisation.

Chateaubriand reçut du commerce d'Ossian une empreinte éclatante ; Marchangy en fournit un autre exemple avec sa Gaule poétique, D'Ossian, deMarchangy et de Chateaubriand naquirent pour nous la légende des

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druides et Tattrait poétique des prêtres en robe blanche moissonnant le gui des chênes avec la faucille d'or. Les réalités de l'histoire furent sacrifiées à cet attrait. Des mots nouveaux, des choses auxquelles personne n'avait songé, devinrent un commun aliment. Chacun fut mis à même de s'aviser qu'il était Celte et de s'en faire gloire. La Bretagne, associée à cette nouveauté, en vit modifier sa figure dans l'imagination bourgeoise et populaire. La race celtique domine dans cette province ; on en fit le lieu de survivance du régime gaulois disparu. Les monuments mégalithiques, réputés l'œuvre des Celtes en ce lieu, environnèrent le tout de leur prestige.

Cependant qu'est-ce que se dire Celte ou Gaulois ? Se dire Celte ou Gaulois, est-ce dire quelque chose ?

Non, si la prétention est de s'en tenir à cela, car on exclut dès lors le développement historique, essentiel au fonds national.

Les termes de Gaulois et de Celte ont fait chez les savants l'objet de grands débats. M. Alexandre Bertrand les distingue par le sens. Dans un mémoire sur la Valeur des expressions KsX-oi et FaXaTa- dans Polybe, il accumule des distinctions, que M. de Mortillet réfute péremptoirement au chapitre viii de sa Formation de la Nation française. Le but de ^L Bertrand est de grandir outre mesure, avec la fortune des Celtes, la gloire de ne se réclamer que d'eux ; aux Gaulois on ne saurait en attribuer autant. Mais les anciens n'ont pas distingué l'un de l'autre : Gaulois et Galaies ne sont que l'usage d'un temps ; les auteurs du m» et du ii* ^ècle emploient le second en grec et le premier en latin ; les auteurs plus anciens et Hérodote disent Celtes,

Le vaste empire celtique dont on trouve la mention dans y Histoire des Gaulois d'Amédée Thierry est relé-

gué maintenant parmi les fables. Cet auteur les faisait venir en Gaule quinze siècles avant César. C'était joindre à la gloire d'une puissance sans pareille les droits à notre égard d'une longue occupation. Les recherches les plus récentes aboutissent à peine à reculer jusqu^au VII' siècle leur établissement dans ce pays. Ils venaient, selon M. d'Arbois de Jubainville, du Mein et du haut Danube. De là partirent leurs invasions de Rome et du Péloponèse, et la formation d'Etats gaulois en Orient et en Occident ; la Gaule cisalpine et la Galatie.

A notre égard, les Gaulois ne tiennent donc pas le rang de race primitive. Il est certain que des Ibères et des Ligures les précédèrent. Leur entrée dans la Gaule n'est pas de ces événements qui disparaissent aux yeux de rhistoire dans le mystère sacré des origines, et nous savons que nous eûmes d'autres ancêtres. Vaincus par les Romains, eux-mêmes avaient vaincu et remplacé des peuples plus anciens. La prétention de n'être que Gaulois ne saurait donc se justifier par l'antériorité de ce nom. Est-il plus conforme à l'histoire de s'en réclamer comme de celui d'une nation définitivement constituée, que la conquête étrangère supprime ?

Pour répondre comme il faut^ il faut imaginer ce que les Gaulois étaient en Gaule. M. d'Arbois de Jubainville fait les derniers efforts pour prouver qu'ils formaient réellement une nation. La vérité est que des États ou cités indépendantes en grand nombre se partageaient sous eux le pays : Sénones, Pictons, Rèmes, etc., tous noms dont le dérivé demeure aux villes de France leurs anciennes capitales : Bourges, les Bituriges ; Sens, les Sénones, etc. Ces cités, dis-je, étaient indépendantes à regard les unes des autres ; de plus, des factions rivales les divisaient à l'intérieur ; ces divisions étaient la cause du défaut d'union entre toutes.

Dans ses Premiers Habitants de la Gaule, M. d*Arbois traite d' « erreur grossière » * cette idée d'une Gaule impuissante, divisée en cent Etats divers. Il allègue les ligues militaires, comme celle des Eduens et des Arvernes. 11 imagine avant le m® siècle quelque chose comme un panceltisme. Mais le lecteur le plus étranger à ces choses aperçoit l'incertitude du fait dans le langage dont use cet auteur quand il concède que l'Etat dont il parle n'était pas centralisé ; centralisé « à la façon de Tempire de Napoléon » *, dit-il. Une telle comparaison marque clairement une chose, c*est que M. d'Arbois craint de s'expliquer sur le genre d'unité qu'il accorde à l'empire celtique. Cet empire n'en avait d'aucune sorte. Les ligues militaires n'y font rien. Justement elles sont faites pour la guerre : elles sont donc tout le contraire d'une union permanente. Dire que les divisions entre les cités gauloises furent l'œuvre de la seule politique romaine, c'est lire dans César ce qui n'y est pas, et même le contraire de ce qui y est. Rien n'est si certain que ce point. On en trouvera la démonstration faite au paragraphe 2 de la I" partie de la Gaule romaine de Fustel de Coulanges.

L'unité politique manquait donc aux Gaulois. Elle leur manquait absolument. Les Gaulois ne composaient, avant la conquête romaine, ni un État centralisé, ni un Etat fédératîf, ni une ligue d'Etats, ni rien de ce genre. On peut demander si, malgré tout, quelque lien d'une autre espèce ne régnait pas entre eux.

On imagine au moins que le langage forma ce lien. Mais pour qu'il ait lieu en cette sorte, une littérature est nécessaire, et les Gaulois n'en avaient pas ; ils n'avaient pas même d'alphabet. Ce qui nous reste d'inscriptions

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