‹ Les prejugés ennemis de l'histoire de FranceChapitre 62 sur 162 · I. LES ORIGINES ! LE XVI* SIÈCLE · texte numérisé non relu

I. LES ORIGINES ! LE XVI* SIÈCLE

ami Jodelle, rapporté dans tous les manuels de classe. On oppose les fables antiques aux histoires de nos héros nationaux. On met la Sainte Vierge et les anges en contraste avec Vénus et Jupiter. Notre idée des lettres au Moyen Age est tout empreinte de celles que laisse la lecture ou du moins (car combien Tout lue?) l'analyse de la Chanson de Roland.

Ce poème a servi partout de type et de matière à ces revendications. Ce que M. Gautier nomme épopées françaises, et dont ce poème est Texemple le plus connu, a porté tout le poids de la bataille. C'est contre celles-ci que M. Brunetière, dans un article recueilli depuis aux Études critiques sur riiistoire de la Littérature (t. I"), a mené la revanche des classiques.

Cette querelle de M. Brunetière avec TEcole des chartes n'a pas abouti. Elle l'eût pu cependant, s'il en eût appelé à l'histoire. Mon intention justement n'est pas de juger le mérite de ce poème ici, mais de marquer la mesure dans laquelle on a le droit d'y chercher le type et le modèle de la littérature du Moyen Age. Cette mesure obtenue suffît à mon dessein ; d'autres en tireront peut-être des avertissements pour l'examen littéraire du poème.

Dans la mesure où nous pouvons le savoir, il n'y eut pas au Moyen Age même d'ouvrage plus ignoré que la Chanson de Roland. La découverte en est toute aux modernes ; personne ne l'avait lue avant le xix" siècle. M. Petit de Julleville, dans sa préface de ce poème, s'avise de railler le xviii', en remarquant que, si l'on eût demandé à Voltaire ce que c'était que la Chanson de Roland, cet écrivain, le plus cultivé de son siècle, eût répondu quelque sottise, faute d'en avoir jamais ouï* parler.

M. Petit de Julleville est loin de soupçonner que le

cas eût été le même si on eût interrogé Jean de Meung ou Nicolas Oresme, Froissart ou Brunet Latin. Pas plus que Louis XIV, Charles V, surnommé cependant le Sage, c'est-à-dire l'ami des livres, ne connaissait la Chanson de Roland. Un professeur de rhétorique, M. Levrault, dont ce trait ne doit pas diminuer la juste estime, proposant dans un livre d'auteurs français un sujet de composition aux écoliers, leur représente Dunois, lors du siège d'Orléans, se faisant chanter, dans un château de Touraine, la Chanson de Roland par le jongleur. Ce trait découvre parfaitement l'erreur qui règne dans nos classes.

Il n'y avait plus de jongleurs au temps de Dunois ; y en eût-il eu, que jamais Dunois ne leur eût demandé un poème dont il ignorait l'existence.

Durant quatre siècles, pas un auteur n'a écrit le nom de ce poème, n'a témoigné qu'il soupçonnât son existence. On n'en trouve de mention ni chez les chroniqueurs, ni chez les poètes, ni chez les orateurs, ni chez les auteurs latins, ni dans les romans, ni nulle part. Depuis la fin du xiii' siècle, qu'on se mit à former des bibliothèques, la Chanson de Roland ne figure sur aucun inventaire de celles-ci. Au Louvre, la tour de la Librairie n'avait pas une copie de la Chanson de Roland. Elle n'est pas moins absente de chez le duc de Berry qu'elle ne le fut de chez le duc de Lavallière. Bibliophiles, érudits, l'ignorent autant que l'unanimité des écrivains. Aussi n'a-t-on de la Chanson de Roland pas un seul manuscrit d'amateur. Jamais on ne la copia avec soin et dépense, jamais on n'en fit une édition. Elle est demeurée toujours à l'état que représente un manuscrit au temps des livres imprimés. Nous en avons le texte sur un livret de poche, (jue le jongleur récitait.

Mieux encore, en cette humble sorte on ne possède le texte qu'une fois. Toutes les copies sont des remanie-

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