I. LES ORIGINES .* LE XVI" SIÈCLE
ments, preuve que ce texte ne jouissait d'aucun renom, n'avait aucune autorité, disparaissait noyé dans la masse indistincte des ouvrages composés sur le même sujet. Nous disons la Chanson de Roland ; aux yeux des gens qui connurent quelque sorte de poème sur ce héros, ce que nous appelons de ce nom n'a jamais représenté un ouvrage distinct du reste, signalé à l'attention publique. Pour eux, il y avait un Roland, on en redisait les aventures ; jamais il n'y eut une « Chanson de Roland ». Roland appartenait au folklore, nullement à la littérature.
Je vais dire maintenant ce qui a fait naître notre illusion à cet égard.
Dans son édition des Contes de Cantorbéry de Chaucer parue en 1775, Tyrwhitt fît le premier, à propos de littérature, une mention de la Chanson de Roland. Il la citait d'après Du Cange, lequel en parle dans son Glossaire. A l'article « Roland », il relève quatre mentions du « poème de Roncevaux ». Deux de ces mentions sont de copistes tardifs, deux sont anciennes. L'une de ces deux dernières est de Guillaume de Malmesbury, l'autre de Wace le trouvère. On connaît les vers de ce dernier ;
Taillefer, qui moût bien cantait, Sur un cheval qui tôt allait, Devant le duc allait cantant De Charlemagne et de Roland Et d'Olivier et des vassals Qui moururent en Renchevais.
11 s'agit du duc de Normandie, dont le poète raconte en cet endroit la victoire à Hastings.
Il est remarquable que la prose de Guillaume de Malmesbury rappelle le même fait dans la même circonstance, et à peu près dans les mêmes termes. On ne peut donc douter que l'un ait copié l'autre, ou que tous deux sui-
vent une source commune. A l'égard de l'autorité, il convient donc de compter ces deux textes pour un seul.
Ainsi on ne trouve de la Chanson de Roland que cette seule mention en cinq siècles. Seulement il est arrivé que cette mention a multiplié chez les auteurs. Les imitations et les copies en portent déjà le nombre à quatre dans Du Gange. Du Gange, puis Tjrwhitt, en parlant à leur tour, accrurent l'importance du fait. Comme on la vit rapporter autant de fois à titre de chanson guerrière, chantée devant l'ennemi à la bataille d'Hastings, on s'habitua à dire que les Français de jadis avaient chanté ce poème en allant au combat.
M. de Tressan, dans sa Bibliothèque des Romans^ Paulmy d' Argenson, dans ses Mélanges tirés d'une grande bibliothèque, s'occupèrent, d'après Du Gange, de la Chanson de Roland. Tressan imagina, sur ce seul nom, de la refaire dans le genre de ce qu'elle devait avoir été.
On ignore assez généralement que cette fin du siècle de Voltaire vit le Moyen Age en grande vogue. Le style troubadour en est né. L'Arsenal était alors le lieu d'où partaient ces inspirations. La bibliothèque de Paulmy d'Argenson en était la source authentique. De là vint le Petit Jean de Saintré ; de là sortit aussi l'ouvrage de Legrand d'x\ussy sur la Vie privée des Français. D'autres écrivains, dont les noms sont cités aux collections d'antiquités de la Révolution et de l'Empire, continuèrent ces recherches, chargées de toutes les incertitudes des commencements. Telles quelles le romantisme les reçut. C'est d'elles qu'allait paraître nourri le triste Génie du Christiaîiisnie.
Roquefort, auteur d'un Mémoire sur la Poésie française au XII' et au XIII' siècle^ rapporte dans cet ouvrage que, le matin de la bataille de Poitiers, Jean le Bon entendit chanter la Chanson de Roland par les soldats.