‹ Les prejugés ennemis de l'histoire de FranceChapitre 64 sur 162 · I. LES ORIGINES .* LE XVI* SIÈCLE · texte numérisé non relu

I. LES ORIGINES .* LE XVI* SIÈCLE

Le roi se plaignit là-dessus qu^il n'y avait plus de Rolands ; on osa lui répondre que cela venait de ce qu'il n'y avait plus de Charlemagnes.

Roquefort cite son autorité. C'est YHistoria Scotoriim^ de Boethius, parue en 1574. Mais il est de fait que Boethius, confronté en cet endroit (livre XV, p. 327), ne parle pas de la Chanson de Roland. Il n'en dit mot, et le dialogue qu'on lui emprunte est mis par cet auteur non sur un champ de bataille, mais à Paris, dans le conseil du roi. « Cinn Parisios veîiisset, dit-il, vocato senatu... » Et le propos de Jean le Bon n'est pas de Roland seul ; il dit : « des Rolands et des Gauvains, Rolandos aiit Gavinos ».

L'histoire de la Chanson de Roland chantée sur le champ de bataille de Poitiers n'en fut pas moins, d'après Roquefort qui l'invente, rapportée par Chateaubriand dans ses Etudes historiques. Ainsi, non autrement, s'acheva la légende de la Chanson de Roland, poème national, « entonnée », disait M. Gautier, par les Français sur tous les champs de bataille. Au fond de cette légende, qu'y a-t-il? un texte, un seul. La seule mention de Taillefer, qui chanta Roland devant l'armée des Français à la bataille d'Hastings, a fait cette magnifique fortune.

Remarquez maintenant qu'on ne sait pas même de quoi ce texte fait mention. Chanter Charlemagne, Roland et Olivier ne signifie pas nécessairement chanter sur ces héros divers un poème de longue haleine ou des parties d'un tel poème, il ne signifie nécessairement rien de pareil à ce que nous appelons « la Chanson de Roland ». Dans cette incertitude, une chose est certaine, c'est que le Roland que nous recommandons n'est pas celui dont on nous parle ici, parce que le Roland que nous recommandons est moins ancien que la bataille d'Hastings. Ainsi la seule mention qui puisse être présumée d'un

poème de Roland durant tout le Moyen Age ne regarde pas celui que nous possédons. Telles sont les lettres de noblesse historique, tel le débit, tel le renom, de ce qu'on a appelé 1' « Iliade de la France ».

Ce poème ne porte pas de nom dans le manuscrit. Guillaume de Malmesbury appelle le chant de Taillefer cantilena Rolandi. Du Gange, en conséquence, l'a prise pour une ode. De ce nom, qui désigne une chose que nous ne connaissons pas, nous nous sommes servis pour en nommer une autre qu'il ne désigne certainement pas. Et c'est là notre chanson de Roland.

Voici la conclusion de cette longue explication. La gloire que nous attribuons au poème durant le Moyen Age est une illusion, et ce poème n'est pas ce que désigne la mention qui l'a rendu célèbre. De ces deux points il suit que le poème, dans son texte, n'est désigné par rien à l'attention de l'histoire, beaucoup d'autres existant sur le môme sujet qui méritent tout autant le nom de chanson de Roland et qu'on eût pu prendre à sa place comme sujet de la même renommée. On a pris celui d'Oxford parce qu'il est le plus ancien, ce qui n'est une raison que faute de mieux.

Qu'on n'objecte pas que ce sont là des vétilles. Ges vétilles découvrent de grandes erreurs. Pour se faire une idée de l'esprit au Moyen Age et de la condition littéraire du temps, il a plu aux modernes de fouiller les bibliothèques au hasard et de donner arbitrairement le pas à ce qui prend justement date avant l'époque de la culture littéraire, à ce qui ne fut jamais ///, mais seulement écouté, et qui tomba bientôt dans le plus profond oubli. Tel est le Roland, tel est tout le cvcle de Gharlemagne, tel est Auca^sjn et Nicole tte. Là-dessus on va répétant que la Renaissance est la cause de cet oubli-là.

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