I. LES ORIGINES : LE Xvf SIÈCLE
La Renaissance peut-être, mais non celle qu'on prétend ; la cause de cet oubli est la renaissance du xii' siècle, dont le règne de Louis VII marque l'époque ; époque où pour la première fois écrivirent en langue romane des gens qui savaient le latin. L'auteur du Roland ne savait pas cette langue. Avec Chrétien de Troyes et Benoît de Sainte-Maure commence l'histoire de la littérature. Ils s'adressent à des gens instruits, sont instruits eux-mêmes, tirent leur matière des livres. Par leurs soins, Geoffroy de Monmouth et Guillaume de Malmesbury, auteurs latins, inspirent le cycle d'Arthur et les poèmes de la Table ronde ; Dyctis de Crète et Darès, le faux Callisthène, autres auteurs latins, inspirent, les deux premiers, le roman de Troie, le troisième les poèmes d'Alexandre le Grand.
Voilà le début de la littérature française au Moyen Age. Ce que valent ces ouvrages n'est pas ici l'affaire. Ils eurent la célébrité, la vogue, le retentissement lointain. Eléonore de Poitiers, la comtesse de Champagne sa fille, femmes instruites ou qui prétendaient l'être, les patronnaient à leur naissance ; leur suffrage l'imposait à une cour. Tout l'appareil, toute la mise en train des succès et de l'influence d'un livre, choses dont le préjugé romantique fait peu de cas, mais qui n'en sont pas moins nécessaires, se rencontrent pour ces auteurs-là. Du Roland ni du reste plus de question alors. Ils ont vécu un jour et péri tout entiers, avec la génération de seigneurs sans lettres qui les écoutèrent de la bouche des jongleurs, dans la salle de leur château.
Cette génération vivait plongée dans l'ignorance ; il n'y avait encore de lettres que chez les clercs. Les jongleurs étaient à la mesure des laïcs. Cette profession était si vile que quelques-uns n'étaient que des espèces de saltimbanques : on en voit qui font le saut périlleux. Dans
DiMiER. Préjugés 13
les Deux Trouvères rivaux^ voici comment l'auteur fait parler Tun d'eux :
Je soigne les chats et je ventouse les bœufs, je fais des freins pour les vaches et des coiffes pour les chèvres, je fais des gants pour les chiens et des hauberts pour les lièvres, etc.
Leurs mœurs n'étaient pas quelque chose de mieux. Parlant de ceux qui chantent la geste, Thomas de Golham, à la fin du xiii* siècle, écrit : « Possunt sustineri laies : on peut tolérer ces jongleurs-là. » Un peu plus tard, le pape Boniface VIII est obligé de condamner ceux qui chantaient l'Évangile « secundinn marcas argentin selon les marcs d'argent ».
Tel fut ce qu'on doit appeler Tépoque prélittpraire de la langue française. Mais quant à celle de vraie littérature, de celle qui (avec la latine dont le cours se poursuivait) fut réellement celle du Moyen Age, je le demande, qu'en a renié la Renaissance du xvr siècle ? Rien du tout. Le souvenir de toutes ces choses a continué au contraire à vivre au xvi® siècle et dans ceux qui suivirent. Ce que le temps avait fait oublier peu à peu n'avait garde, il est vrai, de revivre ; ce qui avait la vogue la conserva.
Tout ce qui se trouvait dans les bibliothèques, copié en belle gothique, orné d'enluminures, tout ce qui jouissait du renom que cette parure comporte, fut imprimé par la Renaissance. La première besogne des Aides et des Estiennes ne fut (outre les auteurs anciens) que d'imprimer les auteurs en renom chez les dernières générations ; tant on fut loin de les mépriser, quoique souvent assez méprisables.
11 plaît aux modernes d'ignorer que le livre le plus choyé du Moyen Age ne fut aucune chanson de geste, mais bien le fameux Roman de la Rose. Or la Renaissance l'imprima, le commenta, l'imita. Marot lit une