‹ Les prejugés ennemis de l'histoire de FranceChapitre 72 sur 162 · II. LES SUITES : LE XVIl' SIÈCLE ET LE XYlll · texte numérisé non relu

II. LES SUITES : LE XVIl' SIÈCLE ET LE XYlll

cipes, on la pratique dans Tapplication. On proclame en principe que le goût a fait son temps et que le rapprochement historique doit tenir dans l'éducation la place de Tancienne critique. Mais cela n'est pas tout. Gomme on n'a pu changer la nature des choses et faire que l'enseignement se passe d'une autorité intellectuelle, par conséquent de jugements imposés, la critique littéraire dans les classes renaît sous des formes un peu différentes. Gomme par le passé, on loue et on condamne, on critique et on admire, et ces décisions ainsi faites, on oblige les écoliers à s'y soumettre. Le prétendu respect de leur liberté d'esprit n^empêche pas de les contraindre en cela, étant entendu qu^on le fait au nom de la science, non d^aucun préjugé. L'ancienne contrainte avait paru odieuse, parlant au nom du goût et de ses principes ; la moderne devient légitime, s'exprimant au nom de l'histoire. On peut même assurer que les décisions du goût connaissaient des procédés et une tolérance dont les oracles de l'histoire s'affranchissent. Or ces jugements de l'histoire ne sont pas autre chose que plusieurs préjugés que renseignement moderne a l'art de faire passer sous ce nom. Ges préjugés s'imposent à Técolier avec une raideur sans pareille.

De cette confusion suivent d'autres désordres. Nos maîtres de rhétorique ne savent pas l'histoire, je dis rhistorique de la littérature. Ge n'est pas leur métier, ils sont professeurs de goût. Ils n'ont lu ou ne sont obligés d'avoir lu que les meilleurs auteurs ; ils n'ont de devoir que de les expliquer. En confondant le rapprochement historique avec l'analyse littéraire, l'histoire des lettres avec la présentation raisonnée des meilleurs ouvrages, en substituant l'un à l'autre, on a fait plus que de corrompre l'enseignement, on a brouillé jusqu'aux méthodes, les maîtres s'efforçant de suffire à Tune avec

les propres moyens de Tautre. On ne saurait faire l'histoire des lettres françaises avec un choix des meilleurs livres français. Cependant c'est ce que nous voyons entreprendre. L^histoire des lettres sommée de se constituer avec les éléments d'un cours de poésie et d'éloquence : voilà ce que montrent nos programmes. On voit de cela les beaux effets.

Sous le nom d'idées d'un temps, le collège nous propose tout autre chose que ce que ce temps a pensé. Il le propose avec toute la certitude dont j'ai marqué l'outrance. C'est un premier effet de la confusion de méthode ; l'autre est que, n'imaginant pas que personne ait jamais fait autrement, on s'en va requérir la connaissance des faits, de tous les auteurs qui, dans le passé, n'ont professé que le jugement des livres.

On demande àBoileau de connaître l'histoire des lettres. Boileau n'a pas cette connaissance. On se fâche de ne pas la trouver chez lui. Celui qui s'en fâche, ne l'ayant pas luimême, ignore les auteurs qui, du temps de Boileau, ont en effet connu ce qu'il ignora. En conséquence, l'ignorance de tout le siècle passe pour un fait indiscutable. Cependant cette ignorance n'existe que dans l'erreur de ceux qu'on oblige d'enseigner ce qu'ils ne peuvent savoir.

Ainsi, de la méconnaissance des droits du goût et de l'enseignement qu'il inspire sortent, en même temps que le préjugé, l'intolérance et l'ignorance. C'est le plus beau résultat, chez les jeunes gens de France, des enseignements de la classe de rhétorique.

J'avoue qu'assez de maîtres corrigent dans la pratique cet effet de programmes barbares, et que la discipline imposée par l'étude des auteurs grecs et latins a pour effet d'y remédier en partie. Mais ces maîtres n'ont pas l'approbation des chefs. Une fois de plus, ici, le bon sens

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