II. LES SUITES : LE XVlT SIÈCLE ET LE XVIIl
les aient dictées. Elles ne tiennent rien d^un mépris des anciens. Le mépris de Boileau pour « nos vieux romanciers » ne signifie pas plus le dédain du Moyen Age que sa condamnation de Ronsard ne signifie [le mépris du temps de Henri II. Il jugeait des ouvrages en soi, comme un connaisseur fait des tableaux, et n'avait point d'égard à des liens historiques qui ne cadraient point à son dessein.
D'autres textes concernant les arts au Moyen Age ont eu un retentissement plus grand. 11 s'agit de ceux dans lesquels des auteurs comme Fénelon et La Bruyère condamnent, au nom du goût, l'architecture gothique.
Je les rappelle ici :
Les inventeurs de l'architecture qu'on nomme gothique, dit Fénelon, et qui est, dit-on, celle des Arabes, crurent sans doute avoir surpassé les architectes grecs. Un édifice grec n'a aucun ornement qui ne serve qu'à orner l'ouvrage ; les pièces nécessaires pour le soutenir, comme les colonnes et la corniche, se tournent seulement en grâce par leurs proportions ; tout est simple, tout est mesuré, tout est borné à l'usage ; on n'y voit ni hardiesse, ni caprice qui impose aux yeux ; les proportions sont si justes que rien ne paraît fort grand, quoique tout le soit ; tout est borné à contenter la vraie raison.
Au contraire, l'architecture gothique élève sur des piliers très minces une voûte immense qui monte jusqu'aux nues ; on croit que tout va tomber, mais tout dure pendant bien des siècles ; tout est plein de fenêtres, de roses et de pointes • la pierre semble découpée comme du carton ; tout est à jour, tout est en l'air.
On a dû faire, dit La Bruyère, du style ce qu'on a fait de l'architecture ; on a entièrement abandonné l'ordre gothique, que la barbarie avait introduit pour les palais et pour les temples, on a rappelé le dorique, l'ionique et le corinthien.
DiMiBR. Préjugés 14
Ces textes ont causé l'indignation de ceux que blesse l'abandon de l'architecture gothique dans les quatre derniers siècles de notre histoire. Le terme de barbare, qu'ils contiennent, a paru surtout exorbitant. J'ose assurer pourtant que ce qu'on en tire à la honte du xvii* siècle tient moins au vrai sens de ces textes qu'au préjugé ordinaire du lecteur.
Le mot de barbare, en effet, ne signifie pas que ces auteurs refusent toute sorte de mérite aux ouvrages dont il s'agit. La preuve en est dans ces citations mêmes, puisqu'en les appelant de ce nom ils ne laissent pas de les décrire en termes d'une singulière propriété. Fénelon n'omet aucun des caractères qui servent, chez les amis de l'architecture gothique, à vanter cette architecture. "L'immensité des voûtes qui montent jusquaux nues^ qui ne laissent pas, quoique portées sur des piliers très minces^ de durer bien des siècles, qu'est-ce autre chose que le mérite reconnu des constructions gothiques ? Il est vrai que Fénelon requiert un blâme de ce mérite au nom du goût, dénonçant, selon l'expression ingénieuse d'un de nos amis *, dans ce système « un paradoxe de construction ». La pierre découpée comme du cartoUy qu'est-ce encore chez cet auteur que l'équivalent de ce qui s'entend chaque jour en façon d'éloge, dans la bouche de chacun : « C'est comme de la dentelle. » Autre motif de critique chez nos auteurs, il est vrai. Aussi ce que je prétends tirer d'eux n'est-il pas un éloge de cette architecture, mais les preuves qu'en la critiquant ils ne laissent pas de la connaître, de l'examiner, de la décrire en termes exacts, qu'en un mot ce qu'ils professent à l'égard de cet art n'est pas, comme on va le répétant, du dédain. Le dédain n'examine pas, le dédain ne se sert pas, pour