II. LES SUITES : LE XVIl" SIÈCLE ET LE XVIIl
motiver son blâme, des mêmes considérants, donnés dans les mêmes termes, que ceux qui professent de Testime.
Or justement la ressemblance de ces termes est frappante. Toute la différence des jugements tient à des considérations de goût. Fénelon, La Bruyère et leurs contemporains reprochent à l'art gothique de manquer de goût ; le terme de barbare chez eux ne signifie pas autre chose.
Nous le trouvons brutal ; c'est qu'il a changé de sens dans un siècle qui, ayant proclamé l'indifférence en matière de goût, ne peut persister à désigner par là que des difformités excessives. Dans un temps de goût châtié et de délicatesse réglée, tout ce qui choquait ces règles et cette délicatesse était qualifié de barbare. En taxant de barbare Tarchitecture gothique, on ne voulait dire autre chose, sinon que ces règles sont inconnues chez elle.
Je trouve de ceci un témoignage frappant dans quelques articles du P. Avril, jésuite sécularisé sous le nom de l'abbé Mai, parus dans le Journal de Trévoux, puis réunis sous ce titre : Temples anciens et modernes^ en 1771. Voici de quel ton vigoureux cet auteur prend la défense des architectes gothiques contre quelques ignorants détracteurs qui les accusaient de ne pas savoir calculer :
Il est plus que probable, dit l'abbé Mai, que dans le treizième et le quatorzième siècle les architectes d'Aile mag^ne n'adressaient point à ceux de Paris des problèmes de géométrie. Je crois aussi sans peine qu'ils n'employaient pas pour calculer les formules algébriques a plus j6égal à c. Mais quoi ! était-ce donc à Taventure que ces habiles et hardis bâtisseurs tenaient les points d'appui de leurs arcs-boutants plus près ou plus loin des murs qui partaient des voûtes ? qu'ils donnaient ou ne donnaient pas de l'empattement aux bases de ces points d'appui, etc. ? De pareilles opérations peuvent-elles n'être pas nécessairement précédées de combinaisons géométriques et physiques ? On en découvre de si belles et de si justes
dans nos temples gothiques, que je ne puis, je l'avoue, souscrire à l'opinion qui refuse à leurs architectes la science du calcul *.
Après une si fameuse défense, on ne songera pas à accuser cet auteur de mépris pour l'art du Moyen Age. On ne prétendra donc pas trouver aucun témoignage de mépris dans ce qui suit, que je tire du même ouvrage :
Si en architecture le goût consiste dans un juste rapport de proportions qui réponde à l'idée que nous avons de l'ordre dans un choix et une distribution d'ornements imités des beautés riches et simples de la nature, il est certain que les architectes en gothique, de quelques pays qu'ils aient été, ont eu beaucoup de science et n'ont point eu de goût '.
Voilà le vrai tableau de l'opinion des siècles passés sur cette matière. Encore un coup, il ne saurait empêcher ceux qui demandent pour nos cathédrales plus d'honneur de se plaindre d'un dégoût qu'ils trouveront injuste. Du moins, ce dégoût n'a-t-il rien d'injurieux, et on ne saurait prétendre qu'il accuse une hostilité de la France des derniers siècles contre l'ancienne, une rupture au sein de notre histoire.
Aussi se tromperait-on fort de croire que des livres destinés au gros du public, les guides des voyageurs par exemple, aient instruit le procès en règle des monuments de l'architecture gothique. Les plus fameux échantillons de celle-ci continuaient de jouir d'un grand crédit. Le renom des flèches d'Anvers et de Strasbourg est bien antérieur à notre siècle. Il est de l'époque classique et n'ajamaiscessé. Voici comment un petit livre de ce genre, le plus complet et le plus en vogue qu'il y ait eu au x viii' siè-