II. LES SUITES : LE XVIl* SIÈCLE ET LE XVIH
cle, le Voyage de Paris de Dargenville, paru en 1765, parle de Notre-Dame de Paris :
L'église de Notre-Dame, quoique d'une architecture gothique, a quelque chose de si hardi et de si délicat qu'elle a toujours été regardée comme une des plus belles du royaume.
« Hardi et délicat » : Verlaine n'eût pas autrement dit. En face de cela, qu'on mette les propos de nos guides Joanne sur la chapelle de Versailles, ceux de Hugo, dans le chapitre de Ceci tuera cela^ sur tous nos édifices clas siques : alors on pourra comparer ce qui proprement constitue le dénigrement du passé et une rupture révolutionnaire avec le respect des renommées acquises et du goût traditionnel jusque dans un renouvellement des principes.
Je ne quitterai pas ce point sans avouer que la façon vive et impertinente de Voltaire a de quoi faire prendre le change à cet égard. Les mots de barbarie et de barbare, appliqués aux ouvrages de l'esprit, retentissent chez lui avec une violence méprisante. Cette violence tient au travers de pédanterie qui fait enfler la voix à Voltaire partout où la littérature et les arts sont en cause. En eux se résument à ses yeux les premières affaires de l'Etat. Le mauvais état des lettres chez un peuple le lui fait condamner sans partage. Voltaire avoue dans la préface de Y Essai sur les Mœurs, que seuls comptent aux regards de l'histoire les trois ou quatre siècles où les arts ont jeté le plus vif éclat. L'importance donnée à ces matières de goût, dans un temps où le Moyen Age y fut réputé inférieur, devait faire de cette époque un objet d'invectives pour un auteur de cette espèce. Elles ne sont Teffet d'aucun mépris redoublé pour les ouvrages de l'art au Moyen Age, mais d'un parti pris général d'anathème contre les siècles où ces ouvrages ont offensé les lois du
goût. Mais comme cette pédanterie ne se trouve que chez Voltaire et chez les plus badauds du temps, qui crurent distingué de l'imiter en cela, on ne trouve que chez lui ces excès.
Il faut maintenant passer à ce qu'il y a de général dans le reproche qu'on fait à nos lettres classiques d'avoir dédaigné l'héritage national. Ce reproche tient à un préjugé qu'il importe absolument de combattre.
On veut n'imaginer de notre temps les œuvres de la littérature et des beaux-arts que comme une production organique. Elles ne seraient l'œuvre que de l'instinct. Prédestinées dans leur caractère, fatales dans leur évolution, l'étude que la critique en fait imiterait un chapitre de l'histoire naturelle. Comme le disait autrefois l'un de nous, au sortir d'une leçon de Sorbonne consacrée à l'éloge de la Grèce : « L'art grec est une sécrétion. » Cette charge burlesque résumait à merveille l'enseignement que nous venions d'entendre.
Sécrétion de la race, prise ici comme équivalent delà nation. Toutes ces idées se tiennent, et le préjugé n'a garde d'exclure la volonté, la réflexion et l'ordre de la production des ouvrages d'esprit, pour en tolérer la présence dans la source dont on dit qu'elles émanent. La race, c'est la nation débarrassée de ces choses, réduite au résultat de ce qu'on croit la nature. L'instinct de nature, voilà l'art, le voilà selon nos idées modernes.
Imaginez de ce point de vue les critiques qu'on peut faire de notre littérature. Elle n'est pas nationale. Ce qui lui sert d'aliment vient de réflexion et d'artifice. Les sujets qu'elle traite sont étrangers, les formes qu'elle épouse sont apprises ; tous ces traits sont le contraire de ce qu'on attendrait d'elle, de ce qu'elle n'aurait pas manqué d'être, si la nation, non des lettrés, le peuple, non