II. LES SUITES : LE XWlV SIÈCLE ET LE XYIIl
des cercles choisis, en avait été l'ouvrier. Voilà ce qu'on dit, entendant sous le nom de peuple tout ce qui se peut de plus étranger à la culture, à l'application réfléchie, à la production réglée et volontaire . On exprime assez souvent cette idée en assurant qu'il faut que la littérature sorte des entrailles delà nation ou du peuple.
Gela est au mieux ; mais cetie littérature, cette poésie, cette éloquence, ces arts sortis d'une pareille source, la critique est encore à en présenter des exemples. On ne l'a vue nulle part, en aucun temps. Quelque temps on a cru la trouver dans Homère. Ne sachant rien de ce poète, on pouvait tout en supposer. Cette supposition passait pour preuve, preuve unique en son genre, du reste. A la fin, ce caractère d'exception a fait douter que les choses eussent été ainsi. On s'est avisé que la bonne méthode pour inférer ce qu'on ignorait d'Homère n'était pas de lui prêter ce qu'on n'a vu nulle part. On commence à changer d'avis à cet égard ; on en changera de plus en plus. De plus en plus on s'en tiendra au mot excellent de Tourguénief ; « Le sentiment du beau et de la poésie ne peut naître et se développer que sous l'influence de la civilisation. Ce qu'on appelle œuvre nationale et spontanée n'est que niaiserie, s>
Jamais et nulle part (c'est un fait d'expérience) la littérature n'est venue de ce qu'on appelle le peuple. Jamais quoi que ce soit de digne d'attention en ce genre n'est venu d'une société dépourvue de culture. Il faut que la critique romantique et démocratique en prenne son parti. Ce qu'elle tire du principe contraire d'accusations contre nos lettres classiques, il faut qu'elle renonce à l'appuyer sur l'expérience.
Conçues et cultivées en dehors du peuple, dit-on, elles ont le tort pareil de ne pas s'adresser au peuple, de ne pas pouvoir être comprises de lui. Sainte-Beuve, qui à
ses débuts a écrit de grandes sottises, assurait qu'en Allemagne, le dimanche, « une servante lit Schiller et Tentend ». Cela n'est certainement pas, à l'égard de Racine, le cas des servantes françaises.
Mais la servante qui lit Schiller n'a pas encore été découverte en Allemagne, et tout ce qu'il v a de triviale déclamation chez ce poète ne lui a pas valu un honneur qui manque^aux nôtres, je l'avoue. Mais quel reproche est-ce qu'on leur fait ? S*imagine-t-on que le commun des Anglais lit Shakespeare ?
J'accorde qu'un auteur adopté, qui devient un symbole de l'esprit de la nation, et qui dans l'ordre intellectuel figure un pendant au drapeau, est pour un peuple un bien inestimable. L'édition illustrée de Shakespeare, qui, sous le nom d'édition de VEmpire, figure étalée sur les tables des derniers pionniers du Kansas et au milieu des nègres de Boulouvayo, représente une force nationale. Mais elle ne suppose rien de ce qu'on imagine. Personne ne lit ce Shakespeare-là ; on ne Ta qu'en signe profond et délicat d'union avec la métropole. Pour qu'un poète ou quelque écrivain tienne cette place, il n'est pas nécessaire que le peuple l'ait choisi ; il suffît que l'opinion lettrée le lui impose.
Il n'est pas davantage nécessaire que cet auteur ait chanté des héros nationaux. Hamlet ni le roi Lear, ni Othello, ni Macbeth ne sont des héros nationaux de l'Angleterre. Ce ne sont pas les Henri V et les Henri VI qui ont fait le renom de Shakespeare. A la folie de croire que le peuple fait la réputation d'un poète on joint celle de s'imaginer que le peuple ne la fait qu'aux récits nationaux. Cela n'est pas plus conforme aux faits. Là-dessus on fait querelle à nos poètes classiques de n'avoir pas suivi l'exemple des chansons de geste, épopées nationales, dit M. Léon Gautier.