‹ Les prejugés ennemis de l'histoire de FranceChapitre 78 sur 162 · II. LES SUITES ; LE XVIl* SIÈCLE ET LE XVITl · texte numérisé non relu

II. LES SUITES ; LE XVIl* SIÈCLE ET LE XVITl

J'ai remarqué la facilité avec laquelle le peuple avait oublié ces épopées, oublié Roland pour Arthur, qui n'est aucune sorte de héros national chez les Français, qui ne l'est pas même chez les Bretons, si, ce qui paraît probable, sa légende ne remonte pas plus haut que Geoffroy de Monmouth. Le peuple de France, dis-je, oublia ses héros, au point que nous trouvons dans la bouche du roi Jean (au passage précédemment cité) le mélange adultère de ceux-ci avec ceux de la Table ronde, dans le rapprochement de Gauvain et de Roland.

« Les théoriciens de Tépopée, dit M. Bréal dans le livre intitulé Pour mieux comprendre Homère, aiment à la mettre en rapport avec quelque grand événement historique. Le Râmayana serait un souvenir de la conquête de Ceylan par la race brahmanique ; les Finnois auraient immortalisé dans leur poème la mémoire de leur lutte contre les Lapons, et ainsi des autres. Mais Thistorien, qui s'applique à ne point substituer sa pensée à celle des textes, se demande s'il peut souscrire à cette interprétation. » Et il ajoute que V Iliade elle-même n'a jamais rapporté un événement national des Grecs.

Que faisait en effet Troie aux Athéniens ? Leurs héros étaient Thésée et Erechthée. Le même auteur ajoute, non sans ironie :

« Nous reconnaissons cependant qu'il y a quelque chose de vrai dans cette association qui rattache l'épopée à un grand événement historique. Mais cela est vrai seulement de l'épopée savante, » Et il cite Virgile et V Enéide.

Ainsi ce qu'on nous présente comme devant être Toeuvre de la nature et l'effet fatal de l'instinct apparaît comme celui d'une culture raffinée et des desseins de la politique chez le plus volontaire des peuples.

Tout cela n'a pas empêché que les Grecs n'aient adopté

Homère, comme les Anglais ont fait Shakespeare. Il n'a tenu qu'à nous de les imiter en adoptant Racine ou La Fontaine. Au demeurant, cette adoption était faite, tous les Français savaient par cœur le songe d'Athalie et la mort d'Hippolyte. On a rompu cette unanimité en proposant de nouveaux poètes « nationaux », Béranger d'abord, Hugo ensuite. Ces intrus ont chassé Racine. Ils Tout chassé d'une place que Tun a perdue sans retour et que l'autre se montre déjà incapable de conserver.

C'est assez sur le point de nationalité. Celui du paganisme n'est pas plus raisonnable.

Ceux qui s'y attachent croient reprendre dans la mythologie antique un attirail arbitraire de la poésie classique. Ils s'imaginent qu'il n'a tenu qu'à nos auteurs de s'en passer. Pour en concevoir le vrai, je leur proposerai d'abord une remarque empruntée au domaine de l'éducation. Dans la formation d'un jeune esprit, la lecture de cette mythologie a d'autres effets encore que le divertissement ; elle fournit aux enfants la clef de tout le langage figuré. Les figures sont un des obstacles à la lecture des enfants, qui les saisissent difficilement. La mythologie, par l'habitude qu'elle donne de ses personnifications de tout dans la nature, éléments, sentiments, caractères, professions, fait que cette difficulté cesse. Dire par exemple que le remords poursuit le coupable, c'est parler de façon claire pour l'enfant qui, sachant que les Furies personnifient le remords, n'a pas de peine à concevoir l'action d'une personne chez celui-ci.

Cette simple remarque contient toute la vertu de la mythologie. Elle est un répertoire de métaphores réglées, et, s'il est vrai que dans la figure consiste toute la poésie, elle est, dis-je, l'instrument même de la poésie mis en système. Je n'assure pas que les dieux des anciens

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