‹ Les prejugés ennemis de l'histoire de FranceChapitre 8 sur 162 · Premiers Habitants de la Gaule, t. II, p · texte numérisé non relu

Premiers Habitants de la Gaule, t. II, p

travaux aussi profonds, aussi modérés, aussi judicieux que le Vercingétorix de M. Jullian. Cependant je ne puis omettre de signaler chez lui Terreur de fond. M. Jullian a le culte de Rome ; pourtant il donne des regrets à la nation gauloise. On l'en voit faire le sacrifice comme d'une nationalité perdue, dont notre gloire postérieure aide à porter la perte. Je ne songe nullement à contester que de bon sang gaulois coule aux veines de la France, et que les qualités de ce sang, dont nos origines s'honorent, compose une part heureuse du patrimoine français. Mais cet aveu n'inspire aucun regret, parce qu'en devenant romain ce sang n'a point déchu, et qu'en tant qu'élément de la nation il n'avait rien à perdre, parce qu'il n'avait rien à changer, vu qu'il n'y a jamais eu vraiment de nation gauloise.

Quand, par une allégorie élégante, M. Jullian prête à Vercingétorix les sentiments exprimés dans les discours des généraux grecs après Salamine, il donne dans une disparate notoire. Quand, au titre d'un chapitre, il inscrit cette question : S'il y a eu des institutions fédérales, il se donne à lui-même le change par cette forme de doute apportée sur un point où la réponse est évidemment négative. Quand il nomme les compagnons du général gaulois « les chefs patriotes », il commet une erreur de vocabulaire. Il écrit ; « la patrie gauloise » en commentaire d'un texte de César. Mais il est remarquable que César désigne la chose d'un autre nom ; il dit ; « la liberté de tous, libertas omnium », ce qui est bien différent.

J'ai peur que quelques-uns de nos meilleurs historiens ne négligent, sous le nom de « littérature », un peu du choix et de la recherche des mots, aussi indispensables en histoire qu'ailleurs, puisque la vérité historique ne se passe pas du terme propre. Plusieurs endroits de M. Jul-

lian, exacts jusqu'au scrupule quant aux faits, reçoivent de l'inexactitude des termes un caractère d'erreur fondamentale. Prenons, par exemple, ce passage de son manuel Gallia (p. 11) :

La grande nation qui occupait le centre de la Gaule avait autrefois étendu son empire bien au delà des bornes de ce pays. Elle avait été, quelques siècles auparavant, la principale nation conquérante de l'Occident et du Nord de l'Europe, Sous la suprématie de sa peuplade la plus centrale, les Bituriges, elle avait ru sa domination rayonner au loin par la monde; de grandes migrations d'hommes étaient parties de la Gaule, portant la terreur du nom celtique aux Grecs et aux Romains et aux autres Barbares. En Espagne s'était formée la population mixte des Celtibères; les iles Britanniques étaient devenues à peu près gauloises ; en Italie, une seconde Gaule. Gallia cisalpina^ s'était créée dans la vallée du Pô, et les Celles, vainqueurs des Romains à la bataille de l'Allia, ne s'étaient arrêtés qu'au pied du Gapitole. D'autres avaient occupé la vallée du Daaube ; on en avait vu piller la Grèce, et, plus loin encore, les Gaulois avaient fondé en Asie un petit État, que les Grecs appelaient la Gnlatie. Au delà du Rhin ils s'étaient répandus jusqu'au bord de la Vistule. Bien des grandes villes européennes doivent leur origine aux Celtes. Cracovie en Pologne, \'ienne en Autriche, Coïmbre en Portugal, York en Angleterre, Milan en Italie, ont des noms qui viennent du gaulois : ce sont des fondations d'hommes de notre pays et de notre race.

Je dis que tout ce morceau, véridique quant aux faits, ne laisse pas d'égarer le lecteur par le sens secondaire de plusieurs des mots employés. Nation pour désigner les Gaulois ne convient que dans un sens restreint ; il est oîTert ici dans sa plénitude. Voir sa domination rayonner sont des termes qui supposent un empire organisé, pourvu de quelque organe lixe et constant, en qui la nation résumée prend conscience de ses conquêtes, qui manqua toujours aux Gaulois. L'expression est au-dessus

de la réalité ; au contraire, peuplade tombe au-dessous. Les îles Britanniques devenues gauloises, une seconde Gaule créée dans la plaine du Pô (comme on a dit Nouvelle-Espagne, Nouvelle-Angleterre y Nouvelle-France)^ trompent sur le sens d'une occupation que ne suivirent nulle mise en valeur, nulle org-anisation, nulle assimilation, telles que les Etats dignes de ce nom les pratiquent. Mais entre toutes ces expressions je n'en vois pas de plus inexacte que celle de terreur du nom celtique. On a redouté le nom romain ; qu'on ait craint les Celtes^ cela va de soi, mais on n'a pas craint le nom, celtique, par la raison qu'il n'y en a jamais eu, n'y ayant jamais eu de Sénat celte pratiquant une politique celtique, de discipline celtique des armées, de mode celtique d'établissement, de domination, de conquête, en un mot de tout ce que représente ce terme magnifique, créé comme à l'usage de Rome : le nom français, le nom celtique, le nom romain.

Ces nuances fines, mais indispensables et d'une conséquence extrême, puisqu'en elles se résume et se cache toute la philosophie de l'histoire, n'échappaient pas à l'auteur prévenu et frivole de VEssai sur les Mœurs, Un tact de moraliste les lui faisait sentir. On en jugera par le morceau suivant, dont je prie qu'on fasse usage pour distinguer les sens divers que peut prendre tour à tour le mot de nation :

Par delà le Taurus et le Caucase, à Torient de la mer Caspienne, du Volga jusqu'à la Chine, et au nord jusqu'à la zone glaciale, s'étendent les immenses pays des anciens Scythes, qui se nommèrent depuis Tatares, du nom de Tatarkhan, Tun de leurs plus grands princes, et que nous appelons Tartares. Ces pays paraissent peuplés de temps immémorial, sans qu'on y ait presque jamais bâti de villes. La nature a donné à ces peuples, comme aux Arabes Bédouins, un goût pour la li-

berté et pour la vie errante qui leur a fait toujours regarder les villes comme les prisons où les rois, disent-ils, tiennent leurs esclaves.

Leurs courses continuelles, leur vie nécessairement frugale, peu de repos goûté en passant sous une tente, ou sur un chariot, ou sur la terre, en firent des générations d'hommes robustes, endurcis à la fatigue, qui, comme des bêtes féroces trop multipliées, se jetèrent loin de leurs tanières : tantôt vers le Palus Mœotide, lorsqu'ils chassèrent au v^ siècle les habitants de ces contrées, qui se précipitèrent sur l'Empire romain ; tantôt à l'orient et au midi, vers l'Arménie et la Perse ; tantôt du côté de la Chine et jusqu'aux Indes. Ainsi ce vaste réservoir d'hommes ignorants et belliqueux a vomi ses inondations dans presque tout notre hémisphère, et les peuples qui habitent aujourd'hui ces déserts, privés de toute connaissance, savent seulement que leurs pères ont conquis le monde.

Ce qu'il y a d'avantage du côté des Gaulois n'empêchera pas d'entendre la leçon de ce morceau. Voilà proprement exprimée la i^loire d'un peuple conquérant, à qui ne laissent pas de manquer un Etat régulier et une puissance organisée. Tout ce que ses mouvements emportent d'effets considérables dans le monde ne doit pas nous faire prendre le change, nous le faire comparer à Rome et à la Grèce pour Tétendue de ses conquêtes, nous faire revendiquer son nom comme celui d'une nation et de notre patrie véritable.

Se dire Celte, c'est se réclamer de la patrie gauloise, laquelle n'a jamais existé.

Cependant quelque chose résistait à César établi sur le sol gaulois ; on me demandera quelle chose c'est. Je réponds : le sentiment élémentaire de l'indépendance, qu'on trouve chez les derniers sauvages, chez des peuples même bien inférieurs à ce qu'étaient alors les Gaulois.

Ce sentiment est louable sans doute. Celui qui ne con-

sidère que cela en un point particulier de l'histoire peut s'y intéresser, je Tavoue. Mais, si Ton pèse les conséquences et qu'on le fasse au point de vue français, comment pourrait-on décrier César et Tœuvre des légions romaines ? Je ne nie pas qu'il y ait une patrie gauloise, mais postérieure à la conquête, et ce qui l'a fait être vient des Romains. Cette patrie est Tœuvre de la conquête romaine. Rigoureusement parlant, les Gaulois, que nous aimons, ne se sont connus comme nation que Romains, parce qu'ils n'ont vu se former d'eux-mêmes, de leurs intérêts, de leurs qualités de race, de tous les liens naturels que la barbarie rendait stériles, une réalité nationale que par Rome. Comment donc, au nom de la patrie, nous plaindre d'événements dont l'effet fut de fonder pour nous la patrie ?

Quelque paradoxe que cela paraisse aux esprits des contemporains imbus du préjugé celtique, le fondateur de notre patrie, c'est César. Dans l'histoire du dernier effort que les cités de la Gaule tentèrent contre lui, l'intérêt dramatique se prend sans doute à Vercingétorix ; mais c'est à César, c'est à l'œuvre admirable ouverte en Gaule par la conquête, que doit aller la reconnaissance de la nation.

La confirmation de tout ceci sort des plus anciens témoignages. Elle éclate dans le romanisme des anciens écrivains de la Gaule. Ces écrivains ne se sont plaints de rien. Un demi-siècle après la conquête romaine, on ne les voit pas donner un regret à l'indépendance du pays. Trogue-Pompée, historien gaulois du premier siècle, ne songe à écrire d'histoire que celle de Rome. Au temps de Claude, l'empereur, dans un discours public dont on peut croire au moins que Tacite * n'altère pas le sens,

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