‹ Les prejugés ennemis de l'histoire de FranceChapitre 80 sur 162 · II. LES suites: le XVII' SIÈCLE ET LE XVIll · texte numérisé non relu

II. LES suites: le XVII' SIÈCLE ET LE XVIll

M. Léon Gautier s'écriait : Gomment Dieu ne seraitil pas poétique? Autrement dit: Q.iand Thistoire des faux dieux fournit de couleurs la poésie, pourquoi la vérité, à laquelle en tantque vérité ces couleurs manquent, n'en fournirait-elle pas autant ?

On a pensé convaincre Boileau par les effets : on a tenté l'entreprise impossible de Tépopée homérique chrétienne. Le dessein des Martyrs, chez Ghateaubriand, est pour moitié celui de contredire Boileau. Il faut voir quels beaux résultats et quelle triomphante démonstration offre, par exemple, cette description du Paradis, au livre III de ce roman épique :

Là régnent suspendues des galeries de saphirs et de dias mant faiblement imitées par le génie de l'homme dans lejardins de Babylone ; là s'élèvent des arcs de triomphe formés des plus brillantes étoiles, là s'enchaînent des portiques de soleils.

Toute cette mascarade fait pitié. Dans ce qui suit, le style de guide Joanne fait rire :

Des tabernacles de Marie on passe au sanctuaire du Sauveur des hommes ; il est assis à une table mystique... Le Père habite au fond des abîmes de la vie. Là s'accomplit le mystère de la Trinité.

Quel mystère ? Les trois Personnes, quelque temps séparées, se réunissent. « Le Saint-Esprit remonte pour s'unir. » Alors, sans doute pour avertir les profanes de ne pas entrer, « un triangle de feu se montre sur la porte »»

On conviendra que ces inventions dépassent les limites du grotesque. Pour un chrétien, elles vont jusqu'à l'odieux, et l'on ne peut s'empêcher de dire avec Boileau, qui les avait prévues :

De vos fictions le mélange coupable

Même à ses vérités donne l'air de la fable.

Voltaire remarque avec finesse, dans l'improvisation de ces mythologies chrétiennes, un inconvénient d'un autre genre. Parlant du Paradis perdu : « Les critiques les plus judicieux, dit-il, ont regardé comme une grande faute contre le goût la peine que prend Milton de peindre le caractère de Raphaël, de Michel, d'Abdiel, d'Uriel, de Moloch, de Nisroth et d'Astaroth : tous êtres imaginaires dont le lecteur ne peut se former aucune idée et auxquels on ne peut prendre aucun intérêt. Homère, en parlant de ses dieux, les caractérisait par leurs attributs qu'on connaissait ; mais un lecteur chrétien a envie de rire quand on entreprend de lui faire connaître à fond Nisroth, Moloch et Abdiel. »

Aussi bien quittons 1 épopée. Est-ce que les poètes du xvii^ siècle ont manqué de tirer de la religion le sujet de leurs ouvrages quand l'occasion paraissait favorable ? Corneille n'a-t-il pas fait Polyeucte^ Racine Estker et Athalie ? Ne sont-ce pas trois chefs-d'œuvre de notre ancien théâtre, à compter dans la douzaine des ouvrages de tout premier rangqu'il présente? Trouvera-t-on cette proportion faible ? Et qu'est-ce que les Hymnes du Bréviaire de Racine, ses Cantiques spirituels, la lyrique de Rousseau, et ce qu'on trouve d'odes bibliques chez Malherbe, et que Lamartine, en ce genre, n'a fait que continuer ?

A l'égard du prétendu faux goût, on pourra trouver que le siècle de Louis XIV se défend assez bien par ses ouvrages. Tout ce qu'on reproche au système dont ils sont issus ne les empêche pas d'être ; par là, il est au moins prouvé que ce système n'empêchait pas les chefsd'œuvre de se produire. On réplique qu'il n'y servait de rien. Mais l'abandon qu'on en a fait ne nous a pas mis en train de revoir les pareils. Ce siècle demeure au-dessus de toute comparaison avec les suivants.

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