‹ Les prejugés ennemis de l'histoire de FranceChapitre 86 sur 162 · LES ALBIGEOIS · texte numérisé non relu

LES ALBIGEOIS

Tessence de cette institution, saisie dans ses origines, et dont l'exacte détermination emporte toutes les conséquences importantes. J'ajoute qu^il n'existe pas d'apologie plus solide de ce fameux tribunal.

Il faut de toute nécessité qu'un lecteur moderne se mette en tête ce que signifie en soi, ce que représente, dans Tordre des faits, le nom d'hérésie. Car c'est là-dessus que roule tout le débat.

A ce seul nom, que répondent nos préjugés ? que le blâme qu'il exprime doit être corrigé, parce qu'une propagande hérétique est une œuvre de persuasion et que les justes lois ne réprouvent que la contrainte. Tel est le fond du préjugé moderne ; il n'est pas difficile de faire voir qu'il est absurde.

Il n'est pas vrai que les justes lois n'aient à prévenir que la contrainte. D'une part, il y a des contraintes qu'elles ont raison d'encourager ; en revanche, maint abus se commet au moyen de la seule persuasion, qu'elles ont pour devoir d'empêcher. Ces abus relèvent de la violence, bien qu'aucun coup ne soit donné ni reçu, et que le corps ne soit point touché. L'esprit tout seul agit, au moyen du mensonge, du sophisme, de l'ascendant volé. Je demande si, parce que ces moyens ne tombent pas dans le domaine des sens, il faudra que les méchants en disposent à leur aise. Quoi 1 les faibles d'esprit, les ignorants, les simples, les timides (et chacun sait à quel point le genre humain participe, dans toutes ses classes, de ces raisons d'être protégé) seront livrés sans défense à l'audace du mensonge, aux prestiges de l'hypocrisie, à la séduction du fanatisme î La justice consistera à ne point empêcher cela, à éviter scrupuleusement l'ombre d'une surveillance, le soupçon d'un contrôle ! Le progrès d'une société se marquera dans le degré de liberté

laissée aux abus des pouvoirs d'esprit de se produire !

Des écrivains ont le front de nous présenter cela comme le parti de Thumanité. Mais ce n'est que le parti de leur propre licence, de leur propre impunité : licence de tromper et de corrompre, licence d'en imposer par le prestige de plume exercé sans condition, sans même (remarquez ceci) que le talent soit requis pour en fonderie droit. Car combien d'ânes exercent l'ascendant des docteurs ! combien de goujats celui des âmes sensibles ! Rien n'intéresse moins le genre humain que cette causelà. Cependant ils ont eu l'art de jeter le peuple dans leur parti et de faire croire partout que la cause du peuple et la leur étaient en effet solidaires. Comment cela ? C'est que premièrement (comme ils disent) le peuple est esclave, en second lieu que le verbe ^ selon les termes de la fable convenue qu'ils répandent, affranchit : ainsi le verbe est l'allié du peuple. Chacun sait quel verbe, et quelle littérature ! et dans quel style ils font leur propre éloge ! Tout ce qu'on entasse là-dessus fait pitié. La vérité est qu'il en est du discours imprimé comme de la langue. Il lïest rien de meilleur, dit Esope, ni de pire. Ceux qui ne voient dans la presse que du bien sont les plus grossiers des barbares.

Notre siècle s'excuse encore sur la grande différence qu'il y a entre le délit de pensée et le crime de fait. Mais il n'est pas besoin de beaucoup réfléchir pour voir que cela est plus misérable encore. Est-ce que les faits se commettent sans penser ? est-ce que les pensées ne conduisent pas aux faits ? Il est vrai que le métier de penser et celui d'exécuter échoient à des hommes différents, de sorte que les écrivains échappent au châtiment quand on ne punit que l'exécution. Les écrivains justement mènent les autres ; seuls sont punis ceux qui les écoutent : c'est la moralité du système.

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