‹ Les prejugés ennemis de l'histoire de FranceChapitre 92 sur 162 · I. LES ALBIGEOIS · texte numérisé non relu

I. LES ALBIGEOIS

A cette objection je réponds que la pensée ne s'exerce jamais seule, qu'elle a poursuite inévitable les démonstrations et les paroles. Or il n'y a rien d'intrinsèquement libre dans ces manifestations-là.

Ce qui vaut aux sectes la liberté ne saurait être aucune prérogative de nature, mais le seul fait qu'elles ont cessé de faire scandale. Nul danger pour l'ordre public, nul dommage pour personne n'étant plus à craindre d'elles, il est naturel qu'on leur permette d'exister ; souvent il serait fâcheux de l'interdire : c'est là tout le fondement de la liberté de conscience.

Ainsi le droit des autorités sociales, tant séculières qu'ecclésiastiques, à poursuivre et à réprimer l'hérésie ne peut être sérieusement contesté.

On ne laisse pas d'y trouver de l'odieux, à cause de la peine de mort que cette poursuite entraîne. Cependant l'application de cette peine fait partie de la souveraineté, on ne peut en dépouiller les princes. « Oui, dit-on ; mais ici, elle est aux mains de l'Eglise. » Or point du tout, et c'est encore un point sur lequel l'ignorance de nos contemporains aura besoin d'être éclaircie.

Chacun connaît la réponse ordinaire. L'Inquisition ne prononçait pas la peine : elle livrait le coupable au bras séculier. On prend ces mots pour une mauvaise défaite, pour une distinction sans portée. C'est qu'on néglige, d'une part de rechercher ce qu'ils veulent dire, de l'autre d'en remarquer les effets.

L'Inquisition ne requérait point la mort. Il lui était interdit de prononcer cette peine. Cette interdiction tenait à la nature même et au fond de l'institution, qujil importe de définir.

L'Inquisition consiste précisément dans une délégation papale, délégation permanente, d'un juge enquêteur dans les diocèses ; elle est l'effet de l'intervention

24 i LA REVENDICATION DES SECTES

directe du pouvoir suprême de l'Eglise sur tous les points de la Chrétienté. Or cette intervention ne fut pas inventée afin de défendre l'Eglise contre l'hérésie, ce soin n'étant que trop volontiers pris en ce temps-là par les princes; elle vint de la nécessité pour l'Eglise de rester maîtresse de ce qui la regarde dans un crime d'hérésie, de ramener à elle et de retenir la connaissance théologi(jue des causes. Tel fut l'objet de cette institution. Ses ennemis ont dit : « Les prêtres mirent en système l'oppression des consciences et la guerre sanglante contre la liberté » ; ses défenseurs : « Dans ces temps difficiles, il fallait bien que l'Église avisât : ne chicanons pas le choix des remèdes quand il s'agit d'un si grand mal » : les uns ne parlent pas mieux que les autres, et l'apologie ne vaut pas mieux que la critique.

Ce qu'il faut dire, c'est que l'Eglise fît en ceci son métier de pouvoir spirituel. Elle remplit le devoir rigoureux de sa charge, dans un temps où la répression de l'hérésie ne faisait question pour personne, et où partant le pouvoir séculier ne pouvait manquer d'y pourvoir ; toute répression d'un danger public revenant naturellement aux princes.

De tout temps, dans l'ordre théologique, l'évêque a connu de l'hérésie. 11 n'est institué que pour cela. Il en a connu, dis-je, pour la combattre. Le pullulement des sectes au onzième siècle obligea de rechercher contre elles d'autres défenses que celles des peines ecclésiastiques. Ce ne furent pas les prêtres qui sentirent cette nécessité, mais tout le monde : les princes comme l'Eglise, et la foule comme les princes.

Un fait notable de ces temps-là consiste dans les colères que le peuple ressentait à l'endroit des hérétiques. Ces novateurs étaient en horreur aux foules; en plusieurs circonstances elles-mêmes en firent justice. Ce que nous

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