‹ Les prejugés ennemis de l'histoire de FranceChapitre 93 sur 162 · I. LES ALBIGEOIS · texte numérisé non relu

I. LES ALBIGEOIS

appelons le lynch se pratiquait contre eux. Notre presse quotidienne affiche pour les faits de lynch un mélange d'horreur et de vénération : il ne tiendra qu'à nous de transporter à celui des hérétiques cette crainte respectueuse.

L^'Eglise demanda aide ; les princes prirent le bûcher, ils décrétèrent cette peine de leur autorité. L'empereur Frédéric II l'inscrit dans sa constitution de 1224, en ces termes : « auctoritate nostra ignis judicio concremandus». En 1184, la diète de Vérone avait décidé de rendre à la justice civile le jugement des hérétiques: ce fut la justice civile qui décida de leur châtiment.

Peut-être on se moquera de la correction que j'apporte. Ceux qui n'ont à la bouche que le mot de cruauté diront qu'il importe peu que cette cruauté soit Tœuvre des princes ou des évêques, quand Tobjet de la répression ne change pas, la mort étant toujours la sanction de Thérésie; car c'est là ce qu'ils jugent inadmissible. Je réponds à ceux-là : Instruisez-vous. Instruisez-vous de ce qu'était l'hérésie, partant des sanctions qu'elle méritait, en voyant quels pouvoirs s'en attribuaient la répression, se l'attribuaient, dis-je, par des actes si formels. C'étaient les pouvoirs civils ; il faut donc croire que le crime d'hérésie apparaissait alors comme un désordre autant politique que religieux. Rejeter cette conclusion, c'est refuser d'écouter l'histoire, la réformer sur les idées qu'on a, et qu'on déclare seules valables pour tous les temps et pour tous les lieux.

Venant d'intention politique, la rigueur ne saurait plus passer pour abus du zèle religieux; le caractère d'odieux qu'on y attache disparaît ; tout ce qu'on en peut dire n'est plus qu'une opinion sur la sévérité des peines de ces temps-là, sévérité dont on peut croire au reste que ces temps pouvaient juger mieux que nous.

Car, quant à l'attribuer au zèle privé et à la dévotion des rois, c'est oublier que nombre de princes de ce temps ont étalé fort peu de dévotion, quoique traitant Thérésie avec la même rigueur. Plusieurs n'ont été que des politiques seulement; d'autres allaient jusqu'à Timpiété. Les démêlés de Frédéric II avec le pape Grégoire IX emplissent précisément cette partie de l'histoire. D'autres ont été les plus modérés des hommes. Ces différents caractères de princes sont la preuve la plus éclatante que la répression de Thérésie ne venait d'aucun de leurs sentiments particuliers, mais tenait à leur fonction de princes chrétiens, chargés de Tordre delà Chrétienté.

Quant à l'horreur que le bûcher nous inspire, elle tient à ce qu'on ne considère pas ce qu'était l'échafaud dans un temps où il fallait parfois jusqu'à dix et quinze coups de hache pour abattre une tête. Le feu était-il plus affreux ? Il ne paraît pas que l'intention des hommes se soit réglée sur cette opinion ; nulle part on ne voit que le dessein ait été de raffiner le supplice des hérétiques. On les vouait au bûcher en témoignagne du fait d'hérésie, comme d'autres étaient condamnés à la potence pour vol.

Cette situation définie et comprise, quelle part voit-on qu'y prit l'Eglise, en quoi a consisté son intervention ? En ceci, qu'elle a dit aux princes : « Punissez, mais pas avant que je vous rende le coupable. Un accusé d'hérésie m'appartient. Seule la sentence ecclésiastique peut tirer l'hérétique de ma juridiction. »

C'est donc pour protéger que l'Église intervint, non pour protéger les coupables, pour réclamer avec attendrissement et larmes le relâchement des lois nécessaires en leur faveur. L'Église n'a jamais joué ce rôle, qui plaît à l'imagination mélodramatique des modernes ; elle n'a fait de la pitié le fondement d'aucune règle de sa morale

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