‹ Les premières actrices françaisesChapitre 10 sur 16 · ENTRE 1630 ET · texte numérisé non relu

ENTRE 1630 ET

UNE ETOILE : LA BELLE VALLIOT. — UN SATELLITE FEMININ, Mlle LA FLEUR, FEMME DE GROS-GUILLAUME.

Ayant déclaré : « La comédie n'a été en honneur que depuis que le Cardinal de Richelieu en a pris soin », Tallemant des Réaux ajoute :

Il trouva Bellerose sur le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne avec sa femme, bonne actrice, la Beaupré et la Valiotte (sic), personne aussi bien faite qu'on en pût voir.

Des trois comédiennes ainsi présentées, et qui furent ensemble, pendant quelques années, les étoiles de l'Hôtel, laquelle avait appartenu la première à la troupe royale ?

Il n'y eut une Dellerose qu'à partir du 12 février 1630, jour où Nicole Gassot, veuve d'un comédien de campagne, Mathias Meslier, épousa Pierre Le Messier, dit Bellerose, qui marquait déjà dans la troupe. (1) — Il ne tarda guère à devenir le chef, non en titre, mais en fait. (2) — Et,

(1) Jal, Dictionnaire.

(2) Tallemant n'aimait pas plus Bellerose que Floridor. C'était, dit-il, « un comédien fardé, qui regardait où il jetterait son chapeau de peur do gâter ses plumes ». Le vieux La Rancune du Roman Comique le juge également « trop affecté ». Et La Rancune à beau

si l'on peut supposer qu'elle l'avait connu en jouant à côté de lui rue Mauconseil, c'est à la condition de ne pas oublier ce renseignement contenu dans l'acte de mariage : « comédienne depuis peu arrivée de Calais ». — Quant à la Beaupré, on ne la vit à l'Hôtel, selon moi, qu'à la fin de 1630 ou au commencement de 1631. Un document publié par E. Soulié (1) nous signale un Beaupré, en juillet 1630, dans la troupe du duc d'Angoulème, au faubourg St-Germain; et comme, très vraisemblablement, c'était le mari de la future célèbre actrice, je présume qu'elle faisait alors partie de la môme « bande ». Beaupré étant mort, c'est probable, vers l'époque où il nous est montré, elle aurait émigré, pour sa gloire, rue Mauconseil. — Reste la Valliot, et, celle-ci, je n'hésite pas à la faire débuter avant les deux autres, du temps que la compagnie royale errait en province et à Paris, dans le regret de l'Hôtel abandonné en 1622.

La Bellerose ne prit sa retraite qu'en 1660 (comme la Villiers, on s'en souvient). La Beaupré, vieille et laide,

être un médisant par envie, Tallemant un médisant par goût (toujours sincère et fort capable de justice), l'accord des deux reproches impose. D'autant plus qu'une troisième voix s'y joint, et même une quatrième, Retz approuvant Mm» de Chevreuse de trouver à Bellerose a la mine du monde la plus fade ». Bellerose, évidemment, était un a précieux ». Le Testament de feu Gaultier-Garguille le prie de a conserver toujours ses douceurs amoureuses, ses délicatesses de théâtre qui ne sont presque connues que de lui, la facilité de s'expliquer dans les amours et la grâce qu'il a en louant ce qui lui plaît ». Mérite que Tallemant lui reconnaît, d'ailleurs, en confessant qu'il faisait « bien certains récits et certaines choses tendres ». Même dans la farce, c'était un cajoleur. L'étonnant, c'est que Tallemant lui refuse l'intelligence : « Il n'entendait point ce qu'il disait ». Comment, dans ce cas, eût-il été 1' o orateur » habile de la troupe? Des années durant, le public applaudit les harang-ues où, à la fin de la représentation, il anuonçait, au nom de ses camarades, et recommandait le prochain spectacle.

(1) Op. cit., p. 162.

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selon Tallemant, avant 1650, jouait cependant encore, d'après lui, vers 1657, en Hollande ! La Valliot était morte, elle, bien avant cette dernière date, et non pas prématurément, car elle avait perdu toute sa beauté. Dans son Historiette de Mm° de Sablé, Tallemant, avec sa galanterie coutumière, mais à bon droit peut-être, parlait d'elle au passé, comme d'une « vieille décrépite » (1) ; et, dans son Historiette de Mondory, immédiatement après le passage cité plus baut, il raconte :

Elle a eu bien des galants ; et lorsqu'elle ne valait plus rien, l'abbé d'Armentières... la tira du théâtre et en fit le fou à un point si étrange, qu'après sa mort il eut longtemps le crâne de cette femme dans sa chambre (2).

Elle serait donc morte peu après le milieu du siècle, ayant eu le chagrin de se voir vieillir ; double indication qui permettrait de la désigner comme une devancière de la Bellerose et même de la Beaupré, n'aurions-nous pas, d'autre part, la quasi-preuve de sa présence dans la troupe royale avant que celle-ci eût repris possession de son ancien domicile. Or, cette quasi-preuve, nous l'avons.

M. Emile Magne a rencontré le nom d'un Jean Valliot, derrière celui de « Robert Guérin, dit La Fleur » (Gros- Guillaume), dans un compte de trésorerie relatif à l'année 1626. Avec « leurs compagnons », les deux comédiens avaient donné à Chantilly, devant Gaston d'Orléans, des représentations qui leur furent payées 2250 livres (3). Raisonnant ici comme tout à l'heure à propos de Beaupré, je

(1) Dans une note, ajoutée on ne sait quand à l'Historiette, qui est de 1057, environ.

(2) Au diie encore de Tallemant, il devint ensuite amoureux d'une des filles naturelles de cette Valliot : a A cette heure », il « s'amuse à une bâtarde de la défunte ». (Môme note.)

(3) Gaultier-Garguille, p. 50, note 1. M. Emile Magne a bien voulu

dirai : Ce Jean Valliot était le mari et la Valliot était de la troupe.

Elle aussi semble être veuve lorsqu'elle paraît enfin rue Mauconseil.

Dans une brochure facétieuse de 1634, le Songe arrivé à un homme d'importance, « l'Ombre de Gaultier Garguille » (1) lui lègue — ainsi qu'à la Beaupré — « une rente liquide sur le plus liquide de l'Hôtel de Bourgogne, pour se remarier dans sept ans d'ici ». Et, en 1632, la Comédie des Comédiens de Gougenot les peint déjà libres toutes les deux, et consolées, si je ne m'abuse, en leur prêtant à chacune un mari de fantaisie : le docteur Gaultier (Gaultier-Garguille) à la Valliot ; le marchand Boniface (un des autres farceurs de l'Hôtel) à la Beaupré. — C'est même une scène assez amusante, celle où les deux commères échangent leurs doléances de comédiennes-épouses : la Beaupré se plaignant de son avare, qui sans cesse lésine sur le prix des robes et des ajustements nécessaires, la Valliot de son jaloux, qu'exaspèrent les caresses, les baisers reçus et rendus par l'actrice quand le rôle l'exige.

Elles sont charmantes l'une pour l'autre. Bellerose leur ayant dit (en un français déplorable) :

Laissez tourmenter l'avarice et la jalousie, et possédez vos vertus et vos beautés en patience,

relever, pour nous, dans cette note, plusieurs erreurs de chiffres, imputables, l'une au trésorier du prince, les autres au typographe, lors de l'impression de Gaultier-Garguille. On me dispensera de reproduire la rectification, mais il en résulte que le total des sommes versées à la troupe fut bien de 2.250 livres, et non de 2.274, chiffre porté par le scribe dans le compte en question.

(1) Il était mort à la fin de 1633.

Mm* Gaultier s'écrie :

Ce mot de beautés appartient à ma commère;

Sur quoi, Mm° Boniface :

Je vous cède en tout.

Mais le texte, en un sens, le plus curieux sur la Valliot, c'est son ëloge plaisamment enthousiaste par « l'Ombre de Gaultier-Garguille », léguant ses « manches de ratine de Florence »,

au profit de la belle Vaillot (sic) qui m'a toujours fait l'honneur — prononce-t-il — de me donner place dans la loge trei Hissée de ses bonnes grâces, et dont les yeux disputent fort et ferme avec Jupiter de la puissance du foudre, à raison, principalement, qu'elle nous a servi pour faire venir plus de monde à l'Hôtel que ne fera jamais Guilloi-Gorju ni un bouchon bien vert du meilleur cabaret de Paris.

Des yeux de feu — avec une taille admirable — et un talent formé par des années d'apprentissage nomade, voilà donc, peut-on croire, ce qu'apporta rue Mauconseil la première en date et, sans doute, la moins jeune des trois vedettes féminines qu'y « trouva » Richelieu. Comment n'y eût-elle pas connu de véritables triomphes ?

Et le nom du bon farceur Guillot-Gorju rapproché du sien me ferait ajouter : dans tous les genres ! C'est-à-dire dans la farce comme dans la pastorale, la tragi-comédie ou la tragédie.

Si je ne me trompe, c'est la « farceuse » qui, en 1GG8 (on ne l'avait pas encore oubUée !) était citée par le baron de Calazious du Poète basque, évoquant avec émotion l'époque lointaine où il avait vu « cent et cent fois »

Jouer la Valiotte et le petit François,

car le petit François était probablement un des rivaux de Guillot-Gorju dans le comique bouffe.

N'est-ce pas, du reste, aux succès des actrices dans la farce comme dans le « sérieux » que songeait Gougenot lorsqu'il faisait dire à Turlupin : (1)

Quelque peine que puisse prendre le meilleur acteur du monde, on donne toujours l'avantage aux femmes.

A quoi Gros-Guillaume (2) répondait, aiguisant pour le public le piquant de la remarque, la rendant pour nous plus instructive :

Il est vrai !... J'étais l'autre jour à l'Hôtel de Bourgogne, où j'entendais mille voix, dont les unes disaient : « Ha ! que voilà une femme qui joue bien! » et les autres : « Celle-là fait encore mieux... »

N'est-ce pas, enfin, dans une « joyeuseté » de 1634, l'Apologie de Guillot-Gorju, qu'étaient vantées « la mignardise et gentillesse de M11" Beaupré, de Mlle Valliot et des autres » ?

Textes intéressants avant tout parce qu'ils fixent une date historique : celle du moment où la Femme, ayant depuis longtemps conquis son droit de cité sur les planches, y obtient une sorte de primauté.

Désormais, à talent égal, dans sa concurrence avec l'homme, elle l'emportera.

Peu après le Cid, un auteur anonyme reproche même aux (( auditeurs » d'accorder à l'Actrice autant et plus d'attention qu'aux personnages représentés par elle. — Ces spectateurs, lisons-nous, sont « aussi contents de voir faire la Beaupré ou la Villiers que d'admirer telle ou telle héroïne qui leur était promise et à laquelle ils ne pensent plus ». (3) Une autre vérité, cependant, et combien plus considérable, une vérité capitale est celle-ci : l'action crois-

(1) Turlupin mourut en 1637.

(2) Gros-Guillaume, on le sait, suivit Gaultier dans la tombe en 1634.

(3) Traité de la disposition du poème dramatique.

APOLLON ET LES MUSES Frontispice du tome v du Théâtre de Alexandre Hardy (1628).

santé des comédiennes sur la foule, avec cette conséquence et, à la fois, cette cause : l'augmentation de leur nombre, eut pour résultat de favoriser au-delà de toute appréciation possible le progrès de notre art dramatique, à partir, mettons, de 1630.

L'augmentation de leur nombre permit aux poètes d'inventer de nouveaux types, même dans la comédie où l'on a vu Corneille ne conserver, au début, le « masque » traditionnel de la nourrice que faute d'actrices. Puis l'élégance naturelle du Féminin, la coquetterie des « étoiles » qui acceptèrent encore ou, mieux, se réjouirent de briller dans la farce comme dans « le sérieux » entre 1630 et 1640, hâtèrent la disparition du vieux genre (1), pour l'avoir, certainement, obligé à plus de retenue, à plus de littérature. Mais, surtout, l'ambition « tragique » de ces étoiles, leur appétit des « grands rôles d'héroïne » devaient aider au développement de la plus noble forme du théâtre classique, collaborer vraiment avec Corneille à l'intronisation de l'héroïque, du sublime, sur la scène. Elles eurent d'ailleurs, ici, pour auxiliaires très importantes les « honnêtes femmes » que j'appellerai les Premières spectatrices.

Quelles héroïnes incarna la Yalliot ? Elle fut, peut-être, à son tour, en province ou à Paris, la Thisbé de Théophile, puisque Pyrame se joua dans tout le royaume ; et, sûrement, elle fut, à l'Hôtel même, avec la Beaupré, avec la Bellerose, une des dernières colonnes vivantes du temple barbare élevé, de la fin du seizième siècle à 1630, par le titan-

(1) Vers 1657, Tallemant déclare, à propos de Jodelet : « Il n'y a plus de farce qu'au Marais où il est, et c'est à cause de lui qu'il y en a ».

forçat de la production dramatique, Alexandre Hardy. (Quinze pièces de Hardy figurent dans le Mémoire de Mahelot et prolongèrent donc quelques années, rue Mauconseil, — soutenues par le talent des acteurs et le mauvais goût persistant du public, — la renommée du monstre à gages, à gages de famine, mort en 1631) (1). Mais ce qui nous intéresse davantage, c'est que, pour les poètes de la nouvelle génération, ceux qui débutèrent entre 1625 ou 1628 et l'année du Cid, les Mairet, Rotrou (2), Gombauld, Baro, Rayssiguier, du Ryer, Benserade, La Calprenède, etc., —

(1) Hardy était encore admiré au moment de sa mort. Dans la Comédie des Comédiens de Scudéry, le principal personnage, Blandimare, truchement de l'auteur, ayant appris que la troupe possède dans son répertoire toutes les pièces de « feu Hardy », prononce : « Il faut donner cet aveu » à sa « mémoire » qu'il avait un puissant génie... Quoi qu'en puissent dire ses envieux, c'était un grand homme ». Son malheur est d'avoir travaillé, non « par divertissement », mais (t par nécessité » : « il avait trop de part à la pauvreté de ceux de sa profession». Et si l'on entend bien les mots «puissant génie » très exactement employés par Scudéry, l'éloge est admissible. Hardy avait de grands dons naturels; il y avait en lui l'étoffe d'un dramaturge de premier ordre. Mais non seulement sa pauvreté et les besoins d'une troupe qui devait constamment renouveler son fonds de spectacles, firent de lui, je le répète, un forçat du bâclage; il n'y avait pas, de son temps, un public pour des pièces d'une véritable valeur littéraire; et peut-être la langue n'ofîrait-elle point à un poète toujours pressé des ressources suffisantes. Hardy publia en 1623 les huit poèmes dramatiques intitulés : Les Chastes et loyales amours de Théagéne et Cariclée; puis, de 1624 à 1628, son Théâtre (5 vol.), composé de plus de trente pièces, qu'il tenait évidemment pour les meilleures et pour durables : car il songeait tout de môme à la postérité, s'il était fier, douloureusement fier que sa « Muse vagabonde et flottante sur un océan de misères», comme il disait en tête du quatrième volume, eût tant produit. J'ai « pu mettre au jour cinq cents poèmes » déclarait-il en 1625. En 1628 il élevait le chiffre à six cents. Et je veux bien qu'il exagérât, je ne crois cependant pas qu'il ait trop menti.

(2) Rotrou figure dans le Mémoire de Mahelot avec quatorze ouvrages; et son Théâtre nous en fait connaître seize avant 1636, si l'on adopte la liste chronologique dressée par Stiefel.

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pour Corneille même, — elle dut être une interprète (bergère, princesse, héroïne légendaire ou historique) d'une grâce ardente : car celles des pièces de ces auteurs qui furent créées par les Le Noir ou Mondory purent se reprendre à l'Hôtel avant son départ, que je daterais d'environ 1640.

D'environ 1640, au plus tôt, s'il m'était prouvé que d'Armentières « la tira du théâtre » alors que, déjà, physiquement « elle ne valait plus rien » ; elle, si « bien faite », d'après Tallemant lui-même, vers le temps, où « l'Ombre de Gaultier » l'appelait « la belle Vaillot » — et où, ajouterai-je, serait née pour elle la passion de l'abbé !

Un autre abbé (il y a beaucoup d'abbés dans l'histoire du théâtre, dès cette époque), un autre, qui était aussi un Tallemant — l'abbé Paul Tallemant — raconte, parlant de Benserade :

S'il aimait la comédie, il n'aimait pas moins les comédiennes, et l'on dit qu'avec feu le marquis d'Armentières, pour lors abbé, il quittait la Sorbonne, où leurs parents voulaient qu'ils étudiassent... pour aller presque tous les jours à l'Hôtel do Bourgogne où se trouvaient leurs inclinations, qui étaient la Valiotte et la Bellerose (1).

Or c'est en 1634-1635 que Benserade, à vingt-deux ou vingt-trois ans, donna ses deux premières pièces, écrites pour son «inclination».

1634 est, aussi bien, l'année où la « plastique » de la Valliot put s'offrir l'occasion d'un succès particulier dans un « travesti » qui affole d'amour trois personnes, dont deux femmes : le travesti qu'est la ravissante Doristée dans Cléagénor et Doristée, de Botrou. (2)

(1) Discours sommaire touchant la vie de M. de Benserade, en tête de ses œuvres (1693).

(2) Rotrou fut si content de l'interprétation de sa tragi-comédie qu'il écrivit dans l'Avertissement pour l'édition de la pièce :« Elle doit les principales parties de sa beauté à ces incomparables acteurs qui

Quant aux nombreux « galants », c'est-à-dire amants, qu'aurait eus la belle comédienne avant ou pendant le règne de d'Armentières, regrettons que le mémorialiste des Historiettes n'ait pu les nommer ou, ce qui serait surprenant, les ait laissés à la cantonade par discrétion.

Le frontispice du cinquième volume du Théâtre de Hardy nous montre, dès 1628, plusieurs comédiennes ; et, sans penser à la Valliot, du moins sans la citer, une doctoresse ès-lettres, M1'0 Jeanne Duportal, nous invite à le regarder de près, en disant : « Le nom de l'artiste [Crispin de Passe], joint au caractère réaliste des figures, aux détails des costumes contemporains, autorise à se demander si cet Apollon et ces Muses ne sont pas les portraits des principaux acteurs et actrices de la troupe de l'Hôtel de Bourgogne [exactement de la troupe royale, puisque celle-ci n'était pas encore rentrée à l'Hôtel] ». (1) MIle Duportal ajoute avec raison que « les Muses ont des visages vulgaires ». Mais l'autorisation qu'elle s'accorde me laisse sceptique, comme je l'ai été devant le frontispice de Mariane au sujet de la Villiers et de Mondory. Malgré leur <( caractère réaliste » — ou « vulgaire », — ces figures pouvaient être de fantaisie, totalement ou presque ; et je serais d'autant plus enclin à le croire qu'une autre gravure, d'Abraham Bosse, celle-là, nous présente quelques années plus tard, à côté de Gros-Guillaume, une femme au fin visage, qui, elle, doit être un portrait.

fardent si agréablement les plus laides choses et qui ont mis la comédie à un si haut point qu'elle est aujourd'hui le plus doux divertissement du plus sage roi du monde et du plus grand esprit de la terre ». Texte à rapprocher des vers d'Alcandre sur le théâtre dans Ylllusion comique.

(1) Etude sur les livres à fleures (1914), p. 307.

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Une autre question est la suivante. Le seul personnage indubitablement masculin du frontispice en cause étant Apollon qui, debout, à droite, tend une palme à la première des neuf Muses assises à sa gauche, combien de ces Muses faudrait-il considérer comme des actrices? Combien comme des acteurs habillés en femmes ? — L'Apologie de Guillot-Gorju, après avoir loué « la gentillesse de Mlle* Beaupré et Valliot » jette bien, on l'a vu : « et des autres » ; mais il y avait alors dans la troupe la Bellerose et, sans doute encore, la jolie femme de la gravure d'Abraham Bosse ; et, en supposant que trois ou quatre au plus des Muses de 1628 — celles qu'on distingue au premier plan — pouvaient représenter, sans leur ressembler vraiment, tout l'élément féminin de la compagnie, nous estimons faire bonne mesure.

De ces trois ou quatre associées de la Valliot, avant la réinstallation des acteurs « royaux » rue Mauconseil, une seule nous est connue : M'1" La Fleur, femme de Gros- Guillaume... laquelle serait la charmante comédienne d'Abraham Bosse.

Cette comédienne et le monstrueux bouffon sont debout, serrés l'un contre l'autre. Fière et douce, elle le regarde avec une sorte d'étonnement en lui tenant le bras gauche de sa main gauche ; et un quatrain, au bas de l'estampe, nous explique en ces termes leur attitude respective :

Ici l'ingénieux Guillaume, Contrefaisant l'homme de cour Se plait à gourmander l'Amour, Troussé comme un joueur de paume.

Troussé... lui, Guillaume, et non pas l'Amour qui porte avec grâce un gracieux costume d'élégante du temps de Richelieu.

C'est d'accord avec M"e Duportal, je m'empresse de le

dire, que je vois en cette actrice M"8 La Fleur (1) ; et je crois ici à la ressemblance de l'image parce que les trois autres personnages principaux de la gravure (Gaultier et Turlupin avec Gros-Guillaume) sont, en effet, des portraits, ainsi que l'établissent toutes les estampes où ils nous sont montrés. Et, quoique celle dont je m'occupe ne soit pas de 1629, comme l'afïirme la doctoresse, mais de 1634, comme il résulte du quatrain relatif à Gaultier faisant « rire après sa mort, au souvenir de sa grimace », je suis convaincu, avec M. Rigal, que M11* La Fleur fut de la troupe « beaucoup plus tôt » (2) : Gros-Guillaume nous y apparaît dès 1600 !

On lit dans Sauvai que Gros-Guillaume, après n'avoir longtemps aimé « qu'en bas lieu », se maria « en vieux pécheur sur la fin de ses jours » à une fille assez belle, « déjà âgée » (3); mais « sur la fin de ses jours » ne doit pas être pris au pied de la lettre — non plus que « déjà âgée » — et peut très bien désigner les huit ou dix dernières années que vécut le pécheur vieillissant.

Cette La Fleur ne fut qu'une artiste de deuxième ou troisième ordre. — On la trouve dans la Comédie des Comédiens de Gougenot, mais à la dernière scène du dernier acte, où elle débite un tout petit couplet contre un « mélancolique de philosophe », qui, « tantôt », dit-elle, m'a « voulu détourner de la Comédie » parce que « les yeux, les oreilles ni les désirs ne sortent jamais » purs « de nos assemblées ».

Elle fut si vite oubliée que Tallemant ne la cile même pas ! Cependant, il parle de la femme de Turlupin à laquelle celui-ci ne permit pas de monter sur les planches. (Elle y

(1) Op. cit., p. 308.

(2) Op. cit., p 179.

(3) Antiquités de Paris, t. III. — Sauvai naquit en 1620.

monta une fois veuve et remariée avec d'Orgemont) (1).

« L'Ombre de Gaultier » lègue à M"6 La Fleur « le reste des sirops de sa maladie pour lui adoucir la voix ». Peu flatteuse attention.

Elle eut de Gros-Guillaume une fille qui fut elle-même comédienne sous le nom de La Fleur, du pseudonyme de son mari, né Juvenon. Acteur de mérite, ce second La Fleur remplaça Montfleury en 1667 dans les rôles de rois et de paysans. Quant à sa femme, elle resta, comme celle de Gros-Guillaume, un satellite.

(1) Turlupin, dit la môme Historiette de Mondory, « vivait en bourgeois ». Il avait meublé « une chambre proprement : tous les autres étaient épars ça et là, et n'avaient ni feu ni lieu ». Il se maria deux fois, si l'on en croit Sauvai. Sa seconde femme était, sans doute, la Marie Durant qu'il épousa en août 1629. Gaultier-Garguille, « le premier », selon Tallemant « qui commença à vivre un peu règlement», épousa, lui, vers 1620, Aliénor ou Léonor Salomon, fille d'un maître ceinturier. « Figure effacée, profil à jamais perdu, » écrit de cette Aliénor Emile Magne, en nous montrant en elle la nièce par alliance du célèbre Mondor (Philippe Girard, frère d'Antoine Girard, dit Tabarin) qui aurait épousé a la sœur du maître ceinturier». (Gaultier- Garguille, p. 55.) Sauvai raconte qu'après la mort de Gaultier, qui lui avait laissé « de quoi », sa veuve se retira en Normandie, où elle épousa un gentilhomme. Ceux qui ont cru qu'elle avait été comédienne (ainsi E. Fournier) n'ont pas compris — c'est bizarre! — que la M"» Gaultier de la Comédie des Comédiens de Gougenot est la Valliot du premier acte. Enfin, puisque nous avons eu à nommer Tabarin, il ne me paraît pas inutile de noter qu'il eut pour femme l'admirable danseuse italienne Vittoria Bianca, dont nous savons par une brochure du temps, le Clair-Voyant, qu' « assistée de Castaigne et d'Arlequin, elle faisait des sauts merveilleux ». Cette Bianca mourut en 1633, et on l'honora de pompeuses obsèques : y assistèrent 24 prêtres, sans compter les 4 prêtres porteurs.

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