UNE ETOILE DE PREMIERE GRANDEUR : LA BELLEROSE
Or ne sait rieR de ses débuts eu proviRce, alors qu'elle avait pour mari ce Mathias Meslier dont la carrière rous est totalemeHt incoRRue et dout elle ne fut pas longtemps, sans doute, la veuve inconsolable puisqu'en 1630, toute jeuue encore, semble-t-il, elle épousait Bellerose. (1) Mais elle demeura fidèle jusqu'à sa retraite (1660, s'il me faut le rappeler) à cet Hôtel de Bourgogne où son second mariage lui avait promis une place de premier plan, qu'elle ue tarda pas à y occuper; si bien, qu'à partir de 1640, eRviroR, la Valliot s'étaRt retirée, la Beaupré ayaut passé au Marais, la des Œillets, enfin, ne devant paraître qu'en 1658, elle n'eut pour rivale rue Mauconseil, près de vingt années durant, que la Villiers, plus âgée qu'elle. Et ainsi, l'une des trois étoiles de l'Hôtel, sous Louis XIII, l'une des deux sous Louis XIII encore et pendant la minorité de Louis XIV, notre Bellerose, en somme, doit être considérée, sur ce théâtre, comme la plus importante des premières actrices françaises.
Vers 1657, Tallemant des Réaux pouvait encore écrire : « La Bellerose est la meilleure comédienne de Paris ».
(1) V. le chapitre précédent.
Malheureusement, il pouvait ajouter : « Elle est si grosse que c'est une tour ».
Elle s'était épaissie avec l'âge. Mais, vers 1633-1034, lorsque le jeune, ardent et malin Benserade s'éprit d'elle, libre à nous de lui prêter un embonpoint charmant.
L'abbé Paul Tallemant s'amuse à supposer :
Benserade [1'] aimait apparemment à cause de leur conformité de poil : la Bellerose avait des cheveux d'un blond ardent et, pour lui, il avouait franchement qu'il était rousseau. (1)
Explication tirée par les cheveux, c'est le cas de le dire. On n'a besoin, pour comprendre, que de lui savoir, à Lui, vingt ans avec la volonté de percer rapidement au théâtre, à Elle du talent, de la beauté et son influence de femme du futur chef désigné de la troupe.
Sous sa chevelure d'or, elle avait le teint du pseudonyme floral qui aurait pu être dangereux pour beaucoup d'autres, qui ne lui fut longtemps qu'une sorte de symbolique parure, ne disons point : de symbolique enseigne.
On conçoit qu'elle ne l'ait pas inscrit d'emblée au niveau de réputation atteint dès 1630-1631 par la Valliot, connue depuis des années à Paris même, et dès 1631-1632 par la Beaupré, qu'avait dû précéder à l'Hôtel le bruit de quelques succès au faubourg Saint-Germain. Dans la Comédie des Comédiens de Gougenot, son rôle n'est pas moins une « panne » que celui de M11* La Fleur. Il est vrai que Bellerose, devant avoir déjà dans la pièce un rôle de chef, put s'entendre avec Gougenot pour que le ménage n'eût pas l'air de vouloir « tout manger ». La femme, par une sagesse rare dans une comédienne, se serait effacée,
(1) Op. cit.
comme on dit. Puis, sait-on si d'autres pièces, dans le même temps, ne lui offraient pas de brillantes compensations? 1632-1633 est l'année où Rotrou, d'après Stiefel, donne sa Diane et sa Céliane; d'après Henri Chardon, son Hercule mourant (1) et sa Célimène... Notre ignorance du détail de la vie dramatique à cette époque est telle — cela, du moins, on ne l'ignore pas — qu'on ne peut guère sur d'innombrables points que se poser des questions. Mais la Bellerose ne tarda pas, je le répète, à rejoindre au firmament dramatique les deux rayonnantes « commères » qui l'y avaient devancée; et, dès 1634-1635, nous l'y apercevons : elle triomphe dans la Cléopâtre de Benserade.
Une mazarinade de 1649 (2) l'appellera : « Cette Cléopâtre » , et l'on pourrait s'imaginer que l'héroïne dont un public lettré lui maintenait ainsi le diadème sur la tête, en 1649 encore, était soit la Cléopâtre de la Mort de Pompée, soit celle de Rodogune : on le pourrait si l'on ne réfléchissait, d'une part, que la Mort de Pompée fut créée au Marais où il put y avoir une Cléopâtre de talent, (3) et, d'autre part, que dans Rodogune la Bellerose ne créa pas le rôle de la terrible Cléopâtre syrienne, mais celui de la jeune Rodogune, princesse des Parthes. La dite mazarinade nous l'apprend en l'appelant aussi « cette Rodogune ». Il s'agissait donc bien de l'émouvante courtisane couronnée qu'elle avait su être dans la très médiocre tragédie de son amoureux. Le succès de l'actrice avait fait celui de l'ouvrage, l'avait peut-être même renouvelé plus tard : par exemple, au moment où le Marais joua la Mort de Pompée. L'Hôtel,
(1) Joué, selon Stiefel, et c'est mon avis, en 1634.
(2) Lettre [supposée] de Bellerose à l'abbé de la Rivière.
(3) La Beaupré... ou une Duclos à qui l'édition Lefèvre attribue, sans la moindre preuve, la création du rôle de Cornélie, après lui avoir attribué, non moins gratuitement, celle du rôle de Pauline, dans Polyeucte.
alors, aurait repris la pièce de Benserade, pour opposer la blonde « étoile », dans toute la plénitude de ses moyens tragiques, à la Cléopàtre de la rue Vieille-du-Temple ; et le « match « aurait été pour la première — sans nuire à l'œuvre magnifique de Corneille, — un triomphe supérieur à celui de 1634-1635. Ce qui expliquerait mieux, en 1649, l'alliance conservée des noms de la Bellerose et de la fameuse reine.
En 1636, Mairet, qui venait, lui, d'échouer avec une autre Cléopàtre (au Marais), louait celle de son jeune rival comme un demi chef-d'œuvre. (1) Il était deux fois généreux! En la disant très médiocre, j'ai été poli. Ce n'est, en vérité, qu'une suite invertébrée de scènes incolores. Mais on comprend qu'une comédienne y ait vu « un rôle ». Deux « situations » s'offraient à la Bellerose pour y déployer toutes les ressources de son art, tout le charme de sa personne. D'abord, la scène où Cléopàtre, après la mort d'Antoine, se jette aux genoux d'Octave et s'efforce de le séduire. Il demeure impassible. N'ayant plus qu'à disparaître pour ne pas servir de trophée à l'Imperator et de spectacle à l'orgueil romain, elle procède — seconde situation — aux apprêts de son suicide, avec les deux confidentes qui l'accompagneront dans la tombe; et voici l'aspic, le sein offert à la morsure, la chute du beau corps...
Aucun texte ne nous convie à nous représenter la Bellerose dans une autre pièce de Benserade ; mais, selon toute probabilité, c'est pour l'élue de son cœur et de son « arrivisme » qu'il composa, en quelques années, tout son théâtre sérieux ; c'est elle qui en fut la marraine-interprète, et nous pouvons, par conséquent, évoquer cette Bellerose dans le travesti d'Iphis et Iante qui précéda même Cléopàtre (2) et qui
(1) Les Galanteries du duc d'Ossonne, Epitre dédicatoire.
(2) Cléopàtre fut imprimée en 1636; Iphis et lante en 1637. Mais un
est, certes, une des comédies les plus audacieuses de cette décade 1630-1640, fertile en œuvres de la plus étrange liberté. Les travestis étaient à la mode sur la scène française comme dans la comédie espagnole et dans le théâtre anglais de l'époque élisabéthaine. (1) Travestis de jeunes filles exposées aux pires aventures morales, matérielles, matérialomorales...si Pépithète « morales » n'est pas ridicule ici. Témoin celui de Doristée dans ce Cléagénor et Doristée où j'ai eu envie de me figurer la Valliot. Témoin ceux d'une autre tragi-comédie de Rotrou, les Deux Pucelles, jouées en 1636, et, comme Jphis, à l'Hôtel. Mais, tout pervers qu'est le travesti de Cléagénor et Doristée, il n'égale pas en hardiesse celui d'Iphis où presque sûrement la Bellerose eut la joie de se faire admirer, comme femme, autant que la Valliot. C'est même, penserais-je, le désir exprimé par elle
écrit de 1635, le Parnasse ou la Critique des Poètes, de La Pinelière, oblige à mettre la composition et la représentation de Cléopâtre un peu après celles d'Iphis et lante. La Pinelière montre, en une page de satire qu'on a souvent citée, d'aspirants poètes dramatiques discourant, à l'Hôtel de Bourgogne, des s auteurs du temps et de leurs ouvrages », et disant, par exemple, « que la Médée est presque achevée ; que l'Innocente infidélité est la plus belle pièce de Rotrou,... que l'auteur à'iphis et lante fait une autre Cléopâtre pour la troupe royale ». « Une autre » par allusion à celle de Mairet, dont ils se sont vanté de connaître le plan.
(1) Les femmes de la plus haute société, en France, se travestissaient, du reste, intrépidement, lorsqu'elles croyaient avoir intérêt à le faire : par amour, jalousie, ou pour toute autre raison. Ainsi, vers 1644, la comtesse de Bossut, ne pouvant plus douter de la perfidie de M. de Guise, déclare au jeune marquis d'AUuye : « Je me veux déguiser en homme et après me venger de ce déloyal » (Tallemant, Historiette du marquis d'AUuye). Quelques années auparavant (1637), la duchesse de Chevreuse traversait tout le royaume à cheval sous des habits masculins. Et Richelieu, qui avait peur de son génie d'intrigue, faisait inutilement courir après elle. (V. Arvède Barine, la Jeunesse de la Grande Mademoiselle, p. 239-240 et surtout Louis BatilTol, la Duchesse de Chevreuse, où cette fuite de la belle ennemie du Cardinal est racontée avec une exactitude amusante.)
AU XVII'"e SIECLE 129
d'un succès de ce genre — très conciliable avec un grand succès dramatique — que satisfit Benserade en écrivant sa première pièce. Une de ces Métamorphoses d'Ovide que le poète français — prédestiné — devait mettre un jour en rondeaux, sur l'ordre de Louis XIV, lui fournit le sujet, dont le caractère mythologique ne pouvait atténuer qu'à des yeux complaisants la profonde perversité. Et la Bellerose, au scandale ravi du meilleur monde (ou je m'abuse fort) tint le rôle extraordinaire d'une jeune fdle habillée en garçon depuis son enfance, crue garçon sauf par elle et par sa mère, et qui, follement amoureuse de la jolie Iante, l'épouse! Un miracle, à la fin, arrange tout. Isis, dea ex machina, fait du costume d'Iphis une vérité, du mari femme, désolé de son impuissance, un mâle. Mais il faut entendre le récit de la nuit de noces, de la bouche d'Iphis interrogée par sa mère :
D'un baiser j'apaisais mes amoureuses fièvres Et mon âme venait jusqu'au bord de mes lèvres. Dans le doux sentiment de ces biens superflus J'oubliais celui même où j'aspirais le plus. J'embrassais ce beau corps dont la blancbeur extrême M'excitait à lui faire une place en moi-même. Je touchais, je baisais...
Et mon cœur me disait par de secrets soupirs Qu'il ne rencontrait pas le but de ses désirs.
Deux ou trois ans après avoir été Iphis, la Bellerose dut être la froide puis tendre chasseresse Atalante de Méléagre, « tragédie » du toujours cher Benserade, imprimée en 1640-1641, et qui, souvent très faible, renferme un rôle assez dramatique : celui de la mère de Méléagre. Un Bacine, faisant une Atalante pour la Cliampmeslé, n'eut pas eu trop de tout son sentiment de la poésie grecque. Gomment Benserade — à qui sa meilleure inspiration dicta la seule petite pièce de vers par où son nom surnage, le
sonnet de Job (1) — eût-il pu exprimer cette poésie légendaire des forêts de la Grèce mythologique?
Mais c'est assez insister sur les succès dus, vraisemblablement, à la comédienne par le « Voiture prolongé » (2) qui forçait alors ses gentilles qualités dans la voie où elle allait enfin rencontrer Corneille!
Malheureusement, comme interprète du grand homme, on ne la découvre que dans Rodogune. Et j'ai déjà dit de quelle empreinte elle marqua ce personnage complexe, tonte élégance morale, d'abord, toute noblesse et tendresse, et qui subitement devient une espèce de monstre. Menacée dans sa vie, Rodogune ne demande-t-elle pas aux deux frères dont elle est aimée la tète de leur mère, Cléopâtre? Presque aussitôt, du reste, elle s'apaise; déclarant à celui qu'elle aime et qui, non plus que son frère, ne veut la tenir d'un matricide :
Votre refus est juste autant que ma demande.
Autant que ma demande!
Cléopâtre, c'était, n'en doutons plus, la Villiers.
Mais, avant Rodogune, pourquoi ne pas faire de la Bellerose la seconde Camille de Corneille, l'impression d'Horace ayant livré la pièce à l'Hôtel en 1641? Si la Villiers fut la seconde Sabine, il faut nécessairement attribuer à la Bellerose cette reprise du rôle de Camille, où elle dut se réjouir d'avoir à lutter d'énergie farouche avec sa camarade de la veille, la Beaupré. Et pourquoi n'aurait-elle pas été aussi, en 1643, la seconde Emilie de Cinna, toujours avec la joie d'engager contre la Beaupré un duel d'interprétation où la gloire se mesurait au péril ? Après Rodogune, ne put-elle être, dans Don Sanche d'Aragon, la jeune,
(1) Je laisse de côté ses ballets composés pour la cour de Louis XIV. — Ingénieux, à coup sûr, ils firent illusion aux contemporains.
(2) Mot de Sainte Beuve sur Benserade.
AU XVIIm« SIÈCLE 131
éloquente et généreuse, romantiquement généreuse Isabelle, reine de Gastille, qui épouse l'héroïque aventurier, né prince, héritier d'un trône, je ne l'oublie point, mais, dont elle s'est éprise, par admiration, alors qu'elle le croyait de « basse naissance » ? Ne put-elle être, enfin, la fière et si tendrement dévouée Laodice de Nicomède?
Et si, de Corneille, je revenais à ce Rotrou dont je n'ai pas encore assez parlé, que de beaux rôles m'apparaîtraient dans son théâtre pour une Bellerose, depuis la Déjanire ou l'Iole d'Hercule mourant jusqu'à la Gassandre de Venceslas, cette jeune duchesse aimée par les deux fils du roi, — comme Rodogune par les deux fils de la reine, — et par l'un jusqu'au crime. Pourquoi n'aurait-elle pas été cette Gassandre et cette Iole ou cette Déjanire ? Pourquoi, non plus, en 1634 ou 1635, la charmante Parthénie de l'Innocente infidélité? Puis, et mieux, en 1637 ou 1638, l'exquise, la noble, la si touchante Laure de Laure persécutée, drame d'amour, de jalousie, de douleur où passe un souffle à la Shakespeare, et qu'on a justement rapproché de Beaucoup de bruit pour rien?
La mazarinade où la Bellerose est appelée « cette Cléopatre, cette Rodogune », la qualifie, en troisième lieu, « cette impératrice de nos jeux » ; nous montrant bien, par cet ultime hommage, qu'elle avait alors dépassé toutes ses rivales d'antan... Mais les impératrices peuvent traverser des heures difficiles, manquer tout à coup d'argent, par exemple; et, précisément, c'est ce qui serait arrivé à la Bellerose en cette année 1649 où sévissait la Fronde, cruelle aux « jeux ».
Elle se voit — poursuivait le pamphlet — dans un état bien contraire à sa pompe théâtrale. Elle est réduite, il y a déjà assez longtemps, à ne se plus mirer que dans un losange de vitre cassée ou dans un seau d'eau claire parce qu'il a été nécessaire qu'elle ait vendu son miroir pour avoir du pain.
Plaisanteries un peu trop burlesques, tout de même, pour nous attendrir à fond sur la misère de la dite.
Ne nous émeuvent pas davantage ces deux octosyllabes de la mazarinade : qu'en l'absence de l'abbé de la Rivière, son amant, (1)
Ne gagnant plus rien sur la Seine Elle trafique sur le Rhin.
Car cela ne signifie pas — ai-je besoin de le noter? — que les troubles de 1648-1649 obligèrent l'actrice à remonter sur le chariot de Thespis et à faire une « tournée » jusqu'en Alsace; l'évident calembour grivois met au compte de la géographie, contre la femme, une accusation de vénalité dont nous ne sommes pas juges, ignorant tout de sa vie, sauf sa liaison — probable — avec Benserade.
Le certain est que les théâtres fermèrent dans le Paris de la première Fronde ou Fronde parlementaire, et qu'il y eut pour la troupe royale, comme pour celle du Marais, un moment assez dur. On lit dans une autre mazarinade de 1649 : Imprécation comique ou la plainte des Comédiens sur la guerre passée :
Hellerose que l'on révère
Comme un saint qu'on ne fête guère,
De Villiers, l'Espy, Beauchâteau,
Savant comme un cheval moreau,
Baron, dont la grande éloquence
A contenté toute la France,
Et tous mes autres compagnons
Nous ressemblons les champignons (sic)
Qui, n'étant pour chose très seure (sic)
(1) Cet abbé de la Rivière fut longtemps le favori de Gaston d'Orléans. Mais ce prince, qui avait voulu lui faire donner le chapeau de cardinal, l'exila à Aurillac vers l'époque dont il s'agit dans mon texte. Il est amplement parlé de cette disgrâce dans les Mémoires de MIue de Motteville et dans ceux de Monglat. C'était un homme d'esprit et d'intrigue. — Il devint plus tard évêque-duc de Langres.
AU XVIIm« SIÈCLE 133
Cueillis et en temps et en heure, Pourrissent ou, faute d'humeur, Deviennent sans suc ni vigueur.
Lamentations donnant, d'ailleurs, à penser que Bellerose ne renonça pas absolument à la « comédie » dès 1(543, comme on l'affirme généralement. Tallemant, remarquons-le, n'assigne aucune date à l'achat par Floridor de la « place » et des « habits » de Bellerose (1). Ou plutôt, du paragraphe qui précède la mention de ce marché — paragraphe où des renseignements relatifs à la Beaupré sont datés de 1649 et de 1651 — il résulterait, ce me semble, que l'achat en question n'eut lieu qu'après cette année 1651. Rien ne prouve même que le récit du marché ne soit pas une erreur de Tallemant, un « potin » de coulisses recueilli sincèrement par lui sur la foi... d'on ne sait qui. Laissons donc, malgré son intérêt pour l'histoire du Marais ou de l'Hôtel, ce petit problème, qu'il me suffit d'avoir indiqué.
Tallemant dit encore, dans une note imprécise chronologiquement, elle aussi, mais assez curieuse :
Bellerose s'est fait dévot, mais sa femme n'a point quitté.
Se fit-elle dévote à son tour? Si oui, elle ne se pressa point, puisqu'elle ne « quitta » qu'une fois devenue trop monumentale pour continuer. Turris eburnea, sed turris.
C'est exactement le 30 avril 1660 que « Nicole Gassot » céda sa place — contre promesse d'une pension de 1000
(1) Les frères Parfait certifient, eux, qu'en 1643 Floridor fut chargé, au Marais, de l'emploi d'orateur, tenu précédemment par d'Orgemont (op. cit., vol. V, p. 102). Floridor n'entra, sans doute, à l'Hôtel que pour jouer Hodogune (1644 ou 1645, sinon même 1646). — V. l'Appendice.
livres — à « Victoire Guérin, femme de Raymond Poisson » (1).
Devançant toujours la Bellerose, Bellerose mourut en 1(570. Les Poisson en profitèrent sans retard pour estimer trop lourde la charge assumée par eux du vivant du mari. Raymond se hâta d'adresser à Louis XIV, en des stances hardiment familières, une requête où il allait jusqu'à prier le roi de payer pour lui. « J'ai six enfants » gémissait-il, moitié sérieux, moitié plaisant. Puis, rappelant le contrat de 1660, il s'écriait, avec son amusant cynisme :
Quand je mis la main à la plume
Pour ^rifîonner ce.s maudits traits,
La lîellorose avait un rhume
Qu'elle avait fait venir exprès.
Qui l'aurait cru, Sire? Je signe
Sur la bonne foi de sa mine Qui dans sept ou huit jours promettait son trépas.
C'était une flatteuse espérance, Mais, Sire, elle et son rhume étaient d'intelligence :
La maîtresse n'en mourut pas.
Il ne poussait pas la rancune jusqu'à «souhaiter» le trépas faussement promis;
Mais, lorsque la terre la prendra,
Qu'on dise ce qu'on voudra,
Je crois que j'en serai fort aise.
Et, chose assez étonnante, la requête fut sérieusement accueillie. Non que Louis XIV se soit substitué aux débiteurs; mais le Conseil réduisit la pension à 600 livres. En sorte, comme l'a observé M. Campardon, que la Bellerose ayant encore vécu deux lustres (2), « la somme dont Poisson la frustra se monte à 4000 livres environ, total fort important pour l'époque ».
(1) Campardon, les Comédiens du Roi, p. 226.
(2) Elle mourut en 1679 ou 1680,
Il est vrai que les héritiers de Bellerose avaient assuré à sa femme, par-devant notaire, l'usufruit de tous les biens qu'il pourrait laisser « au jour de son décès ». Gela, marquait l'acte, « en reconnaissance des bons traitements et assistances que la dite demoiselle fait au sieur de Bellerose et l'espérance qu'elle continuera » (décembre 1657).
La gloire aussi n'a été pour la Bellerose qu'un bien viager. Sans Tallemant, quelques érudits seuls connaîtraient son nom comme ceux de la Valliot et de la Beaupré. Encore Tallemant n'est-il pas assez lu dans cette Historiette de Mondory qui a sauvé leur mémoire d'un oubli total et, à coup sûr, injuste.
« Rosse » parfois, il témoigne cependant qu'elles forent toutes les trois des « étoiles » et que la Bellerose, j'ai osé l'écrire, en fut une de première grandeur. Remercions-le de sa malice instructive. Ce ne sont pas toujours les plus bienveillants qui rendent à l'histoire le plus de services. Elle a besoin des satiristes, des mémorialistes affamés d'anecdotes et mal disposés à l'enthousiasme. Sans eux, elle aurait les « pâles couleurs » ou nous cacherait la vie réelle des temps sous de rigides et solennelles draperies. Regrettons seulement (pie le rude auteur des Historiettes n'ait accordé à nos comédiennes, dans sa fresque aux mille ligures, qu'un tout petit coin ou des notes.