LA VILLIERS
LA VILLIERS DANS « MEDEE », DANS LA « MARIANE » DE TRISTAN, ET DANS « LE CID », AVEC MONDORY. — LA VIL- LIERS A L'HÔTEL DE BOURGOGNE JUSQU'A SA RETRAITE.
Entre le départ de la Le Noir pour l'Hôtel et l'attaque d'apoplexie qui chassa Mondory de la scène (août 1037), la Villiers resta seule, à côté de lui, comme tragédienne de premier plan. Les « deux si excellentes personnes » qu'ils « se firent à l'envi l'un de l'autre dans leur métier », pour rappeler le mot de Talleinant, formèrent ainsi, pendant plus de cinq années, une sorte de ménage tragique qui eût pu durer des années encore. Toutes les autres « étoiles » étaient rue Mauconseil, où nous les trouverons bientôt. On ne voit même pas que le fondateur du Marais ait réussi à engager pour les seconds rôles de femme, dans la tragédie ou la tragi-comédie, une artiste d'un véritable talent.
Ayant donné le nom des acteurs (1) envoyés par Louis XIII rue Mauconseil, en même temps que la Le Noir et son mari, la Gazette du 15 décembre 1634 annonce bien que, « ne désespérant point pour cela du salut de sa petite république», Mondory « tâche à réparer son débris et ne fait pas moins
(1) Les deux frères Jodelet et l'Espy, Alizon et Jacquemin Jadot.
espérer que par le passé de son industrie ». Et Tallemant de nous apprendre à son tour :
Dans peu sa troupe valait encore mieux que l'autre, car lui seul valait mieux que tout le reste.
Il est de tradition qu'il prit avec lui Baron, le futur père de l'illustre comédien Michel Baron, mais on n'aperçoit pas, je le répète, qu'il ait eu la chance d'amener au Marais une comédienne capable d'y remplacer la Le Noir. On ne rencontre même dans aucun texte le nom de l'actrice qui, en 1635, dans Médée, tint le second personnage féminin, celui de Creuse.
Que la « gouvernante » de celle-ci, Gléone, et la « suivante » de Médée, Nérine, aient été représentées par des hommes, soit! (1) Mais Creuse, à qui l'ingrat et ambitieux Jason s'apprête à sacrifier la magicienne, le fut certainement par une femme. — L'antipathique médiocrité du rôle est, d'ailleurs, pour nous consoler de n'avoir pu découvrir l'interprète.
Quant à l'héroïne, n'en doutons pas, ce fut la Villiers. Mieux : j'ai idée, à cause du sujet, que Corneille n'écrivit sa première œuvre tragique qu'afln d'offrir à la remarquable artiste une occasion de se placer définitivement hors de pair en s'élevant au-dessus des étoiles de l'Hôtel de Bourgogne, les Valliot, Beaupré, Bellerose, comme Médée elle-même — eût pu dire un « précieux » du temps — s'élève, ses ven^ geances accomplies, sur son « char volant », au-dessus de Jason et de ses « impuissantes clameurs ».
Le « merveilleux » du rôle aurait été ainsi, dans la pensée même de Corneille, non seulement une « beauté », mais un symbole de la supériorité de la Villiers sur ses
(1) Dans la troisième partie du Roman comique, le poète acteur Roquebrune dit du candidat-comédien Ragotin : a II no saurait représenter un roi, non plus qu'une confidente».
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rivales de l'autre théâtre ; symbole, au moins, de la supériorité ambitionnée par elle, sinon reconnue par le public.
Les deux dernières Médée célèbres, en France, n'ont été composées que pour une actrice : celle d'Ernest Legouvé pour la Ristori, celle de Catulle Mendès pour Sarah Bernhardt. C'est que l'atroce sujet mythologo-passionnel de Médée, suivant l'observât ion de M. Auguste Dorchain, (1) « est le type de ce qu'on appelle au théâtre un faux bon sujet » : on le croit bon parce qu'il comporte un rôle « à effets » pour une reine de la rampe, mais ce rôle absorbe en soi tout l'intérêt du drame ! Devant la figure centrale, quelle autre ne pâlirait, ne fût-elle pas odieuse?
Mondory, cependant, joua Jason.
Jason, Massinisse et Brutus [le Brutus de la mort de César, de Scudéry] vivent aujourd'hui — écrivait Balzac à Boiarobert, le 3 avril 1635 — en la personne de l'homme dont vous mo parlez si avantageusement el que j'ai admiré autant de fois que je l'ai ouï. Il est vrai que dans la représentation de ces trois héros, il suffit qu'il soit le digne organe de trois excellents esprits qui leur ont rendu la vie, mais il est vrai aussi que la grâce dont il prononce donne un degré de bonté aux vers qu'ils ne peuvent recevoir des poètes vulgaires... Le son de sa voix, accompagné de la dignité de ses gestes, anoblit les plus communes et les plus viles conceptions. 11 n'est point d'Âme si bien fortifiée contre les objets des sens à qui il ne fasse violence, ni de jugement si fin qui se puisse garantir de l'imposture de sa parole. De sorte que, s'il y a en ce monde quelque félicité pour les vers, il faut avouer qu'elle est dans sa bouche et dans son récit ; et que, comme les mauvaises choses y prennent l'apparence du bien, les bonnes y trouvent leur perfection.
Mémorable panégyrique où l'éloquent rhéteur aurait pu, nous semble-t-il, faire allusion à la principale partenaire de Jason comme de Massinisse. N'aimait-il pas la Yilliers ? Ou bien n'avait-elle pas encore à ses yeux assez de prestige pour mériter d'un juge de son importance une ligne d'éloge ? J'ai
(1) Op. cit., p. 158.
peur que le silence de Balzac n'ait rendu M. Dorchain luimême injuste envers la tragédienne, car il prétend que, si la pièce de Corneille n'eut pas un succès durable, ce fut probablement « faute » d'une Médée « assez prestigieuse ». Il ajoute, ne le calomnions point : « On ignore qui joua le rôle d'original » (1). Mais, je le répète, le choix s'impose.
C'est donc la Villiers qui eut à jeter à Nérine le cri — demeuré fameux — de l'effrayante et superbe thaumaturge orientale : « Moi, dis-je, et c'est assez ! » après avoir déclamé le monologue, par endroits sublime, où l'épouse abandonnée, trahie, évoque tout son passé d'amour, de crimes, et, pour sa vengeance, invoque les Enfers puis le Soleil.
Des lèvres de la Villiers sortirent ces vers si énergiquement cornéliens :
Jason me répudie! Et qui l'aurait pu croire? S'il a manqué d'amour, manque-t-il de mémoire? Me peut-il bien quitter après tant de bienfaits ? M'ose-t-il bien quitter après tant de forfaits ? Sachant ce que je puis, ayant vu ce que j'ose, Croit-il que m'offenser ce soit si peu de chose ? Quoi ? mon père trahi, les éléments forcés, D'un frère dans la mer les membres dispersés, Lui font-ils présumer mon audace épuisée ? Lui font-ils présumer qu'à mon tour méprisée Ma rage contre lui n'ait pas où s'assouvir, Et que tout mon pouvoir se borne à le servir ? Tu t'abuses, Jason, je suis encor moi-même...
C'est de la jeune amoureuse de l'Illusion comique, Isabelle, et de sa servante, Lyse, que M. Dorchain aurait pu écrire en toute vérité : On ignore qui les représenta en 1636.
Mais ici une question se pose d'abord. Où fut créée cette
(1) Ibidem.
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pièce qualifiée par Corneille lui-même d' « étrange monstre » ; cette pièce composée, disait-il encore en la publiant, d'un prologue, d'une comédie « imparfaite » [inachevée] et d'une tragédie, «tout cela, cousu ensemble», faisant «une comédie » ? Le savant M. Marty-Laveaux, (1) MM. Lanson et Dorchain répondent : au Marais, mais M. Rigal : à l'Hôtel. (2) Pourquoi? Pour deux raisons : 1° un des personnages, le magicien Alcandre, raconte au père du jeune Glindor que celui-ci, après avoir tàté de plusieurs métiers, « se hasarda » un jour « à faire
Des chansons pour Gaultier, des pointes pour Guillaume
[Gaultier-Garguille et Gros-Guillaume] ; 2° il y a, dans le Mémoire de Mahelot, sous le titre erroné de Mélite, un dessin et une description du décor de cette Illusion. Or, la pièce ne fut imprimée qu'en 1639 et le Mémoire, commencé d'après M. Rigal en 1633, ne va, toujours d'après M. Rigal, que jusqu'à la fin de 1636. Mais, 1", pourrait-on répliquer, l'hommage aux deux illustres bouffons ne pouvait plus être une réclame pour le théâtre de la rue Mauconseil, les deux étant morts, le premier en 1633, le second en 1634 ; 2°, il faudrait prouver que la décoration donnée par Mahelot ne date pas de 1639, année où l'Illusion comique put être reprise par la troupe royale... Et voici deux arguments qui me paraissent décisifs contre la thèse de M. Rigal :
a) Le personnage le plus curieux de Y Illusion est le « capitan gascon » Matamore, miles gloriosus d'un lyrisme épique dans ses fanfaronnades et de la plus comique poltronnerie. — (Ce n'était pas, du reste, un personnage original, même en France, où il était venu, sous deux formes, par deux routes différentes : l'une italienne, l'autre espagnole. On le trouve,
(1) Œuvres de P. Corneille (Collection des Grands écrivains de la France, librairie Hachette), t. II, p. 425426.
(2) Op. cit., Appendice, p. 317, note.
par exemple, au seizième siècle, dans les Contents d'Odet de Turnèbe, où il s'appelle Rodomont, et dans les Néapolitaines de François d'Amboise où il se nomme Dom Dieghos. On le trouve, au dix-septième, avant l'Illusion, dans la Comédie des Comédies de du Peschier, où il est le Paladin, et dans le Railleur de Mareschal — pièce étonnante de verve, par endroits — où il s'appelle Taillebras. (1) Corneille, en le reprenant avec génie, l'a immortalisé). — Or, il y avait à Paris, en 1636, un acteur qui portait le nom de Matamore (Mata-Moros en espagnol), mais il n'appartenait pas à l'Hôtel, dont le tranchemontagne avait choisi le pseudonyme de Fracasse (2) ; il appartenait au Marais! On lit dans Tallemant : C'est Mondory « qui fit venir Bellemore, dit le Capitan Matamore, bon acteur ». On lit aussi, dans la préface du Véritable Capitan Matamore de Mareschal, pièce imprimée en 1640, mais qui semble être de 1637 ou 1638 : « J'ai tâché de peindre au naturel ce vivant Matamore du théâtre du Marais, cet original sans copie, ce personnage admirable ». — M. Rigal ne connaissait-il pas ces textes? Il les cite (p. 186-187) ! S'il n'en tint pas compte en rédigeant sa note sur l'Illusion, dans l'Appendice de son livre, c'est qu'il était hypnotisé par le Mémoire de Mahelot.
b) Ullusion comique finit sur une apologie du métier de comédien, personnifié dans Clindor; et cette apologie a bien l'air d'un hommage de reconnaissance adressé par l'auteur à l'homme d'exceptionnelle valeur intellectuelle et artistique qui avait compris le mérite, alors sans analogue, de sa première comédie, et qui, tout de suite, l'avait « montée », ouvrant ainsi le chemin de la gloire à l'inconnu de la veille.
(1) Il y aurait à citer, après le Matamore de l'Illusion, l'Artabaze des Visionnaires de Desmarets de Saint-Sorlin, le capitan du Parasite de Tristan l'Hermite et le Châteaufort du Pédant Joué de Cyrano de Bergerac.
(2) V. le Testament de Oaultier-Garguille,
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Quelle dette Corneille aurait-il eu à payer aux comédiens de l'Hôtel? Pourquoi aurait-il choisi leur théâtre pour y proclamer la noblesse de leur profession? Ce faisant, il se serait même rendu coupable d'une éclatante ingratitude envers Mondory.
Nul doute, selon moi, par conséquent. L'Illusion fut jouée d'original au Marais. Je ne crois cependant pas que la Villiers ait été Isabelle, quoiqu'Isabelle devienne actrice au cinquième acte, où elle joue avec Clindor un fragment de tragédie. Dans les trois actes qui précèdent, chez elle, ou plutôt chez son père, Géronte, elle est charmante, si on veut, — elle a de l'esprit et parfois une tendre éloquence — ; mais cette amoureuse de dix-huit ou vingt ans est, comment dire? d'un « déluré » nouveau dans les comédies de Corneille, d'un « déluré » gaulois ou italien, lorsqu'elle s'enfuit du logis paternel avec son « amant », sa servante, un geôlier séduit par celle-ci et... « les écus du bonhomme » Géronte. Et je ne vois pas la Médée de 1635, qui allait être la Chimène de 1636-1637, incarnant cette espèce de Colombine bourgeoise, moralement trop pareille à la Colombine née peuple, il me semble, — si bien disante, pourtant, si gracieusement spirituelle, — qui organise si drôlement la fuite de sa maîtresse et vole les clefs du père, car c'est elle, Lyse, qui les vole, mais Isabelle n'hésite pas un instant à les prendre : elle est ravie.
Je m'avoue, du reste, incapable de présenter une candidate pour ce rôle d'Isabelle. Pour celui de Lyse également. Quelle délicieuse jeune femme méritait de recevoir ces compliments de Clindor-Mondory :
Si l'on brûle pour toi, ce n'est pas sans sujet,
Je ne connus jamais un si g-entil objet.
L'esprit beau, prompt, accort, l'humeur un peu railleuse,
L'embonpoint ravissant, la taille avantageuse,
Les yeux doux, le teint vif, et les traits délicats,
Qui serait le brutal qui ne t'aimerait pas?
J'ai bien songé un instant, pour le rôle de cette exquise
friponne, à la petite Saint-Amour Frerelot, qui fut quelque temps au Marais, vers l'époque dont il s'agit ici. D'après Tallemant, c'était « une des plus grandes gourgandines de Paris » (1). Ce dut être, sur les planches, un « gentil objet ». J'ai songé de même, et pour Isabelle comme pour Lyse, à la spirituelle et alors très jeune et jolie Beauchàteau qui « créa » quelques mois plus tard l'Infante du Cid. (Peut-être aurais-je pu me demander si cette Beauchàteau n'avait pas été engagée par Mondory peu après le départ de la Le Noir et n'avait pas joué la Creuse de Médée)... Mais, enfin, des songeries, qu'est-ce en histoire?
Sur la Villiers dans le Cid nous avons un texte. Mais la Mariant de Tristan PHermite vit les chandelles du Marais avant le Cid; elle les vit au printemps de 1636; et, avant d'être Chimène, la Villiers fut donc cette héroïque et touchante Mariane, femme du soupçonneux, jaloux et sanguinaire Hérode, qui, la croyant adultère, la fait décapiter, puis, la sachant innocente, se répand, durant tout le cinquième acte, en lamentations et en « fureurs ».
Plusieurs témoignages sont venus jusqu'à nous de l'énorme succès de Mondory dans Hérode. Le premier en date est de Tristan lui-même, dans l'Avertissement de sa seconde tragédie, Panthée (1639), écrite, comme Mariane, pour le puissant artiste, mais représentée après la retraite forcée de ce « miraculeux imitateur », ainsi que prononce le dit Avertissement. C'est même à la maladie de l'ex-Hérode que le poète attribuait le demi-échec de Panthée; en quoi il n'avait pas entièrement tort; mais c'est une vérité aussi que la nouvelle pièce, donnée à la fin de 1637 ou tout au commencement de 1638, avait très justement paru fort
(1) Historiette, de Boisrobert.
inférieure à Mariane, «tragédie cornélienne par la profondeur du tragique et par la véritable éloquence de certaines tirades et de certains dialogues, une des plus fortes œuvres de second degré que possède le théâtre français » (1).
Sans cette espèce d'apoplexie dont il n'est pas encore guéri parfaitement, — gémissait l'auteur, parlant de Mondory, — il aurait fait valoir Araspe aussi bien qu'Hérode.
Et il est évident que « l'illustre acteur » à qui « l'antiquité » eût décerné « des couronnes », élevé « des statues», — je cite toujours Tristan, — éclipsa triomphalement dans Mariane la malheureuse Villiers, dont le rôle se trouvait coupé net, avec le cou de l'héroïne, entre le quatrième acte et le dernier. Eût-elle été admirable en des scènes précédentes, il lui fallait bien, dès lors, abandonner le triomphe au <( patron ». Mariane, du moins, n'apparaissait plus qu'à travers le récit de son supplice et les plaintes formidables du tyran juif, plus épris, peut-être, de la morte qu'il ne l'avait jamais été de la vivante. Ce récit même n'avait pour but que d'exciter, de déchaîner dans l'âme frénétique de l'assassin toutes les furies d'un remords, d'un désespoir auprès duquel celui d'Oreste, dans Racine, semble d'un gentilhomme sachant encore « se tenir » lorqu'il devient fou. (Oreste, aussi bien, n'a pas tué son adorée). Les montagnes ou les avalanches d'alexandrins que dressait ou précipitait devant soi le monstre hurlant de repentir, maudissant ses criminels conseillers — sa sœur et son frère, — appelant sur sa tête la colère du peuple, s'hallucinant au point de demander qu'on lui amenât l'épouse dont l'absence
(1) Emile Faguet, Histoire de la littérature française, t. II, p. 79. — Très intéressantes, d'autre part, les pages consacrées à Mariane par Bernardin dans son Tristan l'Hermite (1889). Mais ce qu'il faut lire surtout, c'est la tragédie elle-même dans l'édition récente et critique qu'en a publiée M. Jacques Madeleine (Société des textes français modernes, librairie Hachette).
le torturait, ou bien, rendu au sentiment de la réalité, voyant sa victime « au rang des dieux », « chaste hôtesse du ciel », et finissant par tomber, épuisé, dans un évanouissement pareil à la mort qu'il avait réclamée ; tout ce gigantesque monologue psycho-pathologique, à peine interrompu par de sinistres dialogues, c'est du Shakespeare — en un français très inégal malheureusement ! — Et cela ne fatiguait point le public, mais le charmait en le remuant jusques au fond du cœur.
Quand Mondory jouait la Mariane, — assurera vers la fin du siècle le Père Rapin, — le Peuple n'en sortait jamais que rêveur et pensif, faisant réflexion à ce qu'il venait de voir et pénétré en même temps d'un grand plaisir. (1)
Preuve suprême que la pauvre Villiers avait cessé d'exister pour les spectateurs lorsque les derniers spasmes de Mondory les renvoyaient pleins de terreur, de pitié... et d'enthousiasme.
C'est en jouant ce cinquième acte que Mondory devait être, un jour, comme foudroyé. La pièce ne s'en maintint pas moins au répertoire jusqu'aux premières années du dixhuitième siècle ; et, sans doute, la reprit-on à l'Hôtel, ainsi que le Cid, dès que la Villiers, désertant le Marais privé de son chef, eût porté rue Mauconseil son talent et son nom.
Car la Villiers entra à l'Hôtel dès 1637. Monllleury y était déjà, et put recueillir l'héritage du maitre-trag.1dien disparu.
Evoquons donc l'actrice dans ce rôle de Mariane, où elle fut, j'imagine, moins écrasée par Montileury que par Mondory. Malgré la trop considérable disproportion des effets réservés au protagoniste et à la reine, sa victime, il n'est pas méprisable, ce rôle. Même, si la pièce, quoi que j'aie dit de son shakespearianisme final, est « corné-
(1) Réflexions sur la Poétique d'Aristole (1674).
lienne », c'est surtout, il me semble, par la grandeur d'âme et les fiers propos de Mariane, soit lorsque, accusée d'abord d'avoir voulu empoisonner Hérode, « meurtrier » de son père et de son frère, elle dédaigne de se défendre, lui jetant :
Tu flattes mon désir en menaçant ma yie
soit lorsque, l'époux haï l'ayant enfin condamnée à mort, elle se prépare dans sa prison à monter sur l'échafaud. — La prétendue adultère prend alors l'aspect d'une sainte à l'approche du martyre. Les stances de sa méditation funèbre ont un accent non juif, mais chrétien :
Auteur de l'univers, souveraine puissance
Qui, depuis ma naissance, M'a toujours envoyé des matières de pleurs, Mon âme n'a recours cpj'à tes bontés divines.
Au milieu des épines, Seigneur, fais-moi bientôt marcher dessus des fleurs.
Et c'est bien une sainte martyrisée qui nous est peinte sur l'échafaud :
Elle joignit les mains, leva les yeux en haut Conjurant à genoux la divine puissance De rendre manifeste à tous son innocence.
Puis elle offrit sa gorge et cessa de parler. Et lors l'exécuteur, la voyant ainsi prête, D'un prompt éclair d'acier lui fit voler la tôte.
Le frontispice des premières éditions — une gravure d'Abraham Bosse — nous montre l'héroïne dans la scène où Hérode la confronte avec l'échanson qui, sur l'ordre de la haineuse et féroce Salomé, sœur du despote, a émis l'accusation d'empoisonnement. Mais pouvons-nous reconnaître la Villiers dans cette grande femme debout au pied de l'estrade royale, les épaules et les seins découverts au-dessus d'une tunique descendant sur une longue jupe,
les cheveux frisés sous un diadème surmonté d'une corne d'où pend un long voile, — le front haut et tout le visage (dessiné presque de face) dédaigneusement impassible ? Elle est bien faite, si elle n'est pas jolie : les lignes du visage sont un peu lourdes. Elle peut avoir trente ans. Et puisque la Villiers, selon Tallemant, n'était pas « trop belle »; puisque, selon nous, elle aurait débuté — à Paris (après un apprentissage ambulant, supposerais-je volontiers) — entre 1625 et 1630, il ne serait pas absurde de considérer cette Mariane comme un portrait. Rien ne prouve, cependant, que la figure ne soit pas de fantaisie, à l'exception, je l'admets, du costume. Et une troisième hypothèse serait également légitime : il y aurait quelque chose de l'actrice dans les traits du visage, le dessin du corps n'étant dû qu'à l'imagination de l'illustrateur, — à moins, encore, qu'il ne faille retourner la conjecture.
De même, cet Hérode assis là sur un trône d'où il se penche, le profd mince, le regard aigu, vers l'accusée, est-ce Mondory ? ou une « imitation » très libre de l'acteur?... ou n'avons-nous sous les yeux qu'une « création » d'Abraham Bosse?... Enfin, la Saiomé assise à la gauche de son frère, sur l'estrade, et qui, petite et ronde, a l'air, ma foi ! d'une assez méchante femme, fut-elle ou non crayonnée à la ressemblance d'une boulotte du Marais qui aurait eu cet air ou aurait su se l'infliger d'après le caractère du personnage ?
Il est un peu cruel d'avoir à se résigner à tant d'incertitude devant une estampe qui nous devrait être une lumière.
Un des ennemis suscités à Corneille par le prodigieux coup d'éclat du Cid, — le principal de ces ennemis avec Mairet, — Scudéry, est l'auteur du texte, beaucoup trop bref, hélas! d'où il résulte que la Villiers créa le rôle de
Chimène. Il semble même en résulter que cette fois-là, et peut-être n'était-ce pas la première, elle fut admirée à l'égal de Mondory, le rôle se prêtant à ses qualités de force comme de tendresse passionnée. Scudéry écrivait dans sa Lettre à l'Illustre Académie (1637) :
Mondory, La Villiers et leurs compagnons n'étant pas dans le livre comme sur la scène, le Cid imprimé n'était plus le Cid que l'on a cru voir.
Mairet, de son côté, sans nommer la Villiers, l'égalait implicitement à son chef, lorsque, louant en bloc actrices et acteurs, il reprochait ironiquement à Corneille de n'avoir pas, lui, si « ingénieux », trouvé le moyen de « faire mettre en taille douce » dans l'ouvrage imprimé « les gestes, le ton de voix, la bonne mine et les beaux habits de ceux et de celles » qui avaient « si bien » trompé le public sur la valeur du Cid (1). (Epitre familière.)
Mais pourquoi Mairet a-t-il refusé à la postérité ces renseignements décisifs, que sa plume nous eût facilement légués et dont nous serions reconnaissants à sa haine devenue copieusement instructive? La seule « précision »... probable... qui puisse, dans une faible mesure, atténuer notre chagrin de ce silence du jaloux, est relative au costume de la Villiers-Chimène. Elle devait avoir — à peu près comme la Mariane d'Abraham Bosse, c'est-à-dire à la mode du temps (du temps où la pièce fut représentée) — « le corsage court et rond, le sein découvert, la grande, ample et raide jupe à queue, les talons hauts, les cheveux crêpés et bouffants ou retombant en boucles » (2). De même, l'Infante. Les couleurs seules, et la variété des ornements, leur plus ou moins de richesse, pouvaient établir entre les costumes des deux femmes quelques différences; avant le
(1) La tragi-comédie fut éditée sans frontispice.
(2) Emile Picot, Bibliographie cornélienne, p. 37.
moment, bien entendu, où la mort de don Gomès couvrait la Villiers du long voile de deuil sous lequel une gravure de 1660 nous fait voir une Chimène agenouillée devant le roi pour lui demander justice (1).
Est-il absolument certain, cependant, que les tragédiennes jouaient toujours en costumes de Cour? Si oui, soyons moins affirmatif pour les tragédiens. Le costume d'Hérode, dans le frontispice de Mariane, prétend à une sorte d'exactitude historique. Pareillement, celui des juges qui forment, dans cette gravure, le conseil du tyran. On peut se demander si le costume de Rodrigue n'affichait pas une prétention analogue. En tout cas, ce n'est pas comment les protagonistes étaient habillés, mais la manière dont ils avaient compris et composé leur rôle, dont ils l'avaient joué, qu'il faut le plus regretter de ne pas savoir.
J'étonnerai peut-être en disant qu'après l'entrée de la Villiers à l'Hôtel, il est impossible de lui attribuer avec assurance la création d'un personnage, voire seulement la reprise d'un rôle créé par une rivale.
Toute la seconde et la plus longue partie de sa carrière, puisque la Villiers ne se retira du théâtre qu'en 1660, est tombée dans l'oubli. Nous n'en savons, du moins, qu'une chose, importante, il est vrai : cette carrière n° 2, et d'environ vingt-deux ans, fut brillante jusqu'au bout. En 1670, l'ex-tragédienne mourut, et le gazetier en vers Robinet crut devoir lui consacrer ce qu'on appellerait aujourd'hui un petit article nécrologique, lequel nous atteste qu'elle n'était pas encore oubliée. Oraison trop courte et d'un vague navrant ! N'y est mentionné de façon précise aucun des succès remportés par l'ancienne Chimène
(1) Le Théâtre de Pierre Corneille, 3 vol. (1060).
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en cet Hôtel de Bourgogne où l'avaient accompagnée son mari et Baron. — Dans la nacelle caronesque, rimait le gazelier avec son ordinaire platitude, la Mort
Une doinoiselle a fait cboir, Que jadis il faisait beau voir Pour sa grâce et sa bonne mine Dans les grands rôles d'héroïne Qu'elle a faits longtemps à l'Hôtel.
Cette illustre comédienne Et non moins illustre cbrétienne Par son décès des plus pieux Oui fait croire que dans les cieux On aura colloque son âme, De de Villiers était la femme, Qui fut tout aussi singulier Dedans le comique métier, Composant même en vers et prose...
Mais maintenant il se repose Faisant, je crois, tout ce qu'il faut Pour monter, à son tour, là-haut. (1)
Si bien, en somme, ou si mal, que l'éloge de l'artiste défunte se trouvait presque sacrifié à celui de la pieuse mourante, puis au désir de flatter le survivant, l'acteurauteur de Villiers. Celui-ci, du reste, ne se pressa pas de rejoindre « là-haut » son ex-compagne : il ne s'y décida qu'en 1681. « C'était, écrira M11" Paul Poisson dans le Mercure de France, en 1740, un petit homme qui jouait les seconds rôles comiques, et les jouait très bien ; il avait la voix claire, légère, et beaucoup de finesse dans son jeu. » Il réussit particulièrement dans les valets grotesques, sous le nom de Philippin, qu'il donnait lui-même aux valets de ses pièces. (La plus considérable est le Festin de Pierre ou le Fils criminel, tragi-comédie en cinq actes et en vers, dédiée à Corneille et antérieure de six ans au Don Juan de Molière). S'il avait ici un autre titre à notre intérêt que
(1) Lettre du 6 décembre 1670.
d'avoir eu la Villiers pour femme, nous ajouterions qu'il était encore à l'Hôtel en 1668 et qu'en 1663 il eut le fâcheux honneur d'être « imité », c'est-à-dire raillé, par Molière dans l'Impromptu de Versailles, comme acteur tragique. — Son théâtre ne vaut pas cher. On doit, aussi bien, n'y ranger, avec sa tragi-comédie, que deux petites comédies en vers : l'Apothicaire dévalisé (1660) et les Ramoneurs (1662) (1).
Une autre pièce, Les Trois Visages, est perdue. Mais, encore un coup, la Villiers seule nous intéresse ; et l'ignorance ne décourageant pas toujours la curiosité, l'irritant parfois, j'ai fait tous les efforts possibles pour tâcher d'entrevoir, dans une pièce quelconque, l'invisible qu'est demeurée pour mes recherches l'ex-grande associée de Mondory.
Vingt fois rompu, mon fil d'Ariane était cependant celui-ci :
Mairet, Tristan, Rotrou et Corneille furent, sûrement, au nombre des auteurs qui eurent pour interprète à l'Hôlel cette transfuge du Marais. L'un des quatre, au moins, a pu lui rendre un hommage de reconnaissance, dont nous profiterions !
Je ne parle pas des pœtœ minores qui lui durent peutêtre, entre 1638 et 1660, autant qu'à un Bellerose, à un Floridor ou à un Montfleury, autant qu'à une Beaupré ou à une Bellerose, l'illusion d'un peu de gloire.
Leur silence à tous — si un texte ne m'a pas échappé — est désolant : car enfin, c'est entre 1645 et 1650 que Rotrou, par exemple, donna ses trois belles tragédies de Saint-Genest, de Venceslas et de Cosroès, avec son amusante et charmante comédie de Don Bernard de Cabrère;
(1) Telle est, du moins, l'opinion de M. Gendarme de Bévotte dans le Festin de Pierre avant Molière, p. 138-144 (Société des Textes français modernes, 1907).
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c'est en 1644 que Tristan fit jouer par la troupe des Béjart et de Molière la meilleure de ses pièces (Mariant exceptée), la Mort de Sénèque, et il n'est pas interdit de penser que ce vigoureux et pathétique ouvrage où Madeleine Béjart fut admirable et que Molière reprit assez souvent à Paris après ses douze années de voyages, tenta l'Hôtel, y eut la chance de représentations éclatantes. Quant à Corneille, — si nous laissons de côté Maire t avec ses pitoyables derniers drames, — n'est-ce pas à cet Hôtel, qu'avant la retraite de la Villiers il apporta Rodogune (1644 ou 1645), Héraclius (1647), Don Sanche d'Aragon (1649 ou 1650), Œdipe (1659) et, probablement, Nicomède, antérieur d'environ huit ans à Œdipe ? N'est-ce pas à l'Hôtel qu'il eut à se féliciter de voir reprendre — après le Cid — Horace, Cinna, Polyeucte et la Mort de Pompée « créés » au Marais (1640- 1643), on en a la preuve formelle pour la Mort de Pompée, Polyeucte et Cinna, (1) et l'on doit le supposer pour Horace. Toutes œuvres où la Villiers, soit assez jeune encore pour des rôles d'amantes ou d'épouses jeunes, soit condamnée par le temps aux grands rôles tragiques de veuves et de mères, put trouver sa place, et la remplir avec un charme, une science, un bonheur dignes de sa renommée.
Alors que je me perdais en conjectures, espérant aboutir à des « précisions » qui toujours me fuyaient, je m'entêtai surtout — pourquoi ? — à me figurer l'actrice dans ces grands personnages de veuves ou de mères : l'héroïque et généreuse Gornélie de la Mort de Pompée, le monstre d'ambition qu'est la Cléopâtre asiatique de Rodogune, l'astu-
(1) Cette preuve est un projet de lettres patentes dicté ou rédigé par Corneille, en 1643, à l'effet d'assurer aux comédiens du Marais, tant qu'il plairait à l'auteur, l'exclusive exploitation des dites tragédies, qu'il avait « fait représenter» par eux. Cinna ne parut imprimé qu'en 1643, évidemment après le refus d-u projet par le Conseil du Koi, car la requête fut repoussée.
cieuse et redoutable Arsinoé de Nicomède, si \raie, même au sens « réaliste » du mot.
Je me demandais également si à une certaine heure la Villiers n'avait pas été dans Cosroès la furieuse et superbe Sira, reine de Perse, — Arsinoé splendidement tragique avant l' Arsinoé parfois comique de Corneille : car Sira, par ambition maternelle, est dévorée, contre son beau-fds, Siroès, d'une haine qui éclate dès la première scène avec une violence sauvage ; et, capable des pires crimes, elle sait, vaincue, braver le sort, expier.
Mais à quoi bon indiquer ici quelques-uns des problèmes autour desquels j'ai inutilement tourné ? Tout au plus, aurais-je dû céder à la tentation de résoudre celui que pose devant nous une des principales éditions des œuvres de Corneille au dix-neuvième siècle, l'édition Lefèvre, en attribuant à la Villiers la création, dans Horace, du rôle de Sabine. Cette assertion serait une hypothèse fort plausible si l'on pouvait établir qu'Horace, comme on l'a souvent prétendu, fut joué d'original rue Mauconseil. Mais, avec M. Auguste Dorchain, je crois que Rodogune fut le premier ouvrage confié par le poète à la troupe royale. (1) Cinna, Polyeucte et la Mort de Pompée ayant été représentés d'abord rue Vieille-du-Temple, je ne vois pas la raison qui aurait poussé Corneille, entre le Cid et Cinna, à se montrer infidèle au théâtre de ses débuts, pour y retourner quelques mois plus tard. On est, au contraire, autorisé à l'y montrer fidèle, tant qu'il lui fut possible, par une phrase de Tallemant disant qu'après l'entrée de Baron et des Villiers à l'Hôtel,
d'Orgemont et Floridor, avec la Reaupré, soutinrent la troupe du Marais, à laquelle Corneille... donnait ses pièces.
(1) Op cit., p. 285.
Tallemant explique le choix du dramaturge par la « politique » qui lui faisait vouloir « qu'il y eût deux troupes ». Et il le traite, à ce propos de « grand avare ». (1) Mais, sans examiner le reproche d'avidité jeté ainsi au grand homme, — il ne fut jamais riche, eut toujours besoin d'argent et connut des moments difficiles, (2) — admettons ceci : jusqu'à Rodogune, il aida fidèlement de son génie 1"S comédiens du Marais, afin qu'il pût, en effet, y avoir deux troupes (3). N'était-ce pas, avant tout, l'intérêt de sa gloire, que ses pièces fussent reprises non seulement en province, mais à Paris, après avoir été créées rue Vieilledu-Temple. J'imaginerais même volontiers, au sujet d'Horace, que, désireux de sauver le Marais, mais n'y trouvant point pour sa nouvelle œuvre assez d'interprètes de talent, il entreprit ou facilita les négociations qui y firent venir la Beaupré. — Ou je m'abuse, ou elle était encore rue Mauconseil en 1639. — Mais peu importe la façon dont les choses se passèrent. Horace, donné, selon toute vraisemblance, rue Vieille-du-Temple, voilà l'important ! Et si donc la Villiers joua Sabine, ce ne fut qu'après la création du rôle, sur les anciens 1 rétaux de Mondory, par une actrice... dont nous ignorons le nom. La Beaupré dut
(1) La Bruyère affirmera : « Il ne juge de la bonté de sa pièce que par l'argent qui lui en revient».
(2) Il ne fut jamais dans la misère, quoi qu'on ait dit, mais il eut de lourdes charges.
(3) Le désir de Corneille qu'il y eût deux troupes se manifeste dans une lettre de lui, d'avril 1662. Inquiet de la détresse du Marais à ce moment, il conjurait l'abbé de Pure d'appeler «MM. Boyer et Quinault» au secours du malheureux théâtre. Et pour sa part il promettait de ne pas renoncer « aux acteurs qui le soutiennent ». Cela sans vouloir, disait-il « tourner le dos à MM. de l'Hôtel, dont je n'ai aucun lieu de me plaindre et où il n'y à rien à craindre quand une pièce est bonne ». Lui-même avait, en 1660, aidé le Marais avec la Toison d'or, sa seconde tragédie à machines, puis, tout récemment (février 1662), avec Sertorius.
« créer » Camille, comme le veut, au reste, l'édition Lefèvre.
Et, en définitive, sur les vingt-deux dernières années de la vie théâtrale de la Villiers, il me faut revenir à cette triste constatation : les piquent seulement d'une vague lueur rétrospective les indigents et ridicules octosyllabes de Robinet.
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LA BEAUCHÀTEAU
UTILE ACTRICE DE SECOND PLAN, AU MARAIS D ABORD, PUIS A L'HÔTEL DE BOURGOGNE. — LA FEMME D'ESPRIT.
En 1637, Scudéry écrivait dans ses Observations sur le Cid :
Doua Urraquc [l'orgueilleuse et piteuse Infante] n'y est que pour faire jouer la Beauchàteau.
Et Corneille, vingt-trois ans plus tard, l'avouait en ces ternies :
Aristote blâme fort les épisodes détaches et dit que les mauvais poètes en font par ignorance et les bons en faveur des comédiens pour leur donner de l'emploi. L'Infante du Cid est de ce nombre. (1)
Curieux petit passage auquel je pensais en me demandant, à propos de Médée et de l'Illusion comique, si la jeune actrice n'était pas déjà chez Mondory en 1635-36 et n'avait pu tenir les rôles de Creuse et d'Isabelle (ou de Lyse).
Si je viens de répéter qu'elle était jeune, ce n'est pas qu'on sache la date de sa naissance. Mais on sait : 1° qu'elle mourut en 1683; 2" qu'en 1663 elle faisait encore — à l'Hôtel (2) — la Camille d'Horace; 3° qu'en 1674
(1) Premier discours sur la tragédie.
(2) La date de son entrée à l'Hôtel est inconnue.
elle appartenait encore à la troupe royale. Enfin il me parait que l'acteur Beauchàteau ne l'épousa point avant 163-1. Or, généralement, les comédiennes se mariaient très jeunes.
La Comédie des Comédiens de Gougenot nous fait voir rue Mauconseil, dès 1632, le futur mari. Gougenot le met en scène comme un « galant homme » et un bel homme, très «capable», ami de Bellerose, qui, suivant leur commun désir, l'engage, avec l'assentiment presque enthousiaste de la Valliot et de la Beaupré. — « Il sera un amoureux », s'écrie la Valliot, « car la partie qui nous manquait ne se pourrait trouver en apparence mieux peinte qu'au visage et aux actions de M. de Beauchàteau ». — Il est gaiement célébré, d'autre part, en 1634, dans le Testament de feu Gaultier-Garguille, où figure, pour un legs, « notre Beauchàteau, qui ne trouve point de chasteté capable de lui résister, qui n'est vu que pour être aimé, qui, jaloux de son métier, est exact jusqu'au dernier point ». — Tous compliments, sauf l'ultième, s'adressant plutôt à un célibataire beau garçon qu'à un homme marié.
Il s'appelait de son véritable nom Ghâtelet (François) ; la Beauchàteau, du Pouget (Madeleine). Ils eurent, semblet-il, beaucoup d'enfants. Jal (1) leur en a découvert trois du 25 mars 1643 au 5 mai 1645, — ce qui leur en donnerait un tous les huit mois environ, dans ce court espace de temps, si les documents découverts par Jal n'étaient pas des actes de baptême et si nous ignorions qu'à l'époque dont il s'agit ici on attendait parfois près d'un an avant de faire baptiser un enfant. (2) — Puis Jal peut avoir mal lu ou mal
(1) Dictionnaire.
(2) Le deuxième enfant, Etienne, était âgé de neuf mois et demi lorsqu'il fut porté à l'église Saint-Sauveur.
Le troisième, François-Mathieu, fut un petit prodige. On le
copié une des trois dates. C'est, d'ailleurs, un fait très connu que les actrices du dix-septième siècle ne redoutaient pas la maternité. La magnifique du Parc eut plusieurs enfants; Armande Béjart aussi; la ravissante Baron (mère de Michel Baron) en eut au moins six ; la Beauval dix ou douze. « Et leurs couches, ai-je noté ailleurs (1), ne suspendaient guère leur activité professionnelle. C'étaient des gaillardes ». Tout de même, il y avait des gens pour juger excessive cette « fécondité du ventre » — ainsi que s'exprimait crûment l'abbé de Pure, un « précieux » ! — parce qu'elle n'était pas sans nuire à la beauté du corps et du visage. L'abbé osait même formuler le vœu que, « s'il se pouvait », les demoiselles de théâtre fussent « toujours filles ou, du moins, jamais mères » (2).
Vers 1657, Tallemant parlait de la Beauchâteau comme d'une «sûre comédienne».
célébra sous le nom du « petit Beauchâteau », lorsque, à douze ans, il eut la joie de publier ses poésies dans un in-4° magnifiquement illustré et recommandé par une préface en prose d'un Maynard et par quantité d'éloges en vers, dûs à Brébeuf, Boisrobert, Scarron, l'acteur de Villiers, Colletet (le fils), etc. J'ai compté jusqu'à soixantedouze de ces éloges liminaires, réunis sous le titre d'Approbation des Muses. L'ouvrage lui-même était intitulé: la Lyre du jeune Apollon ou la Muse naissante du petit de Beauchâteau, dédiée au Roi (16j7). Malheureusement, on n'y trouve rien d'intéressant sur la mère ou le père du bambin, qui, dans sa dédicace, promettait à Louis XIV d'être « un jour le fidèle trompette de sa gloire et de ses vertus » ; et ses poésies, généralement très brèves, — coups d'encensoir rimé», si l'on peut dire, à je ne sais combien de personnages du plus haut rang, — sont presque toutes d'une banalité navrante. Ce qui, du reste, n'étonne pas. Mazarin lui accorda mille livres de pension. Christine de Suède voulut le voir. Sur ce qu'il devint, lire à l'Appendice un curieux passage d'une lettre de Boileau à Brossette. Nul doute qu'il tourna mal.
(1) Les Maîtresses et la Femme de Molière (1914), p. 160.
(2) Idée des spectacles anciens et nouveaux, 1668.
Elle ne manque jamais — assurait-il — et fait bien certaines choses.
Lesquelles ?
Ses qualités ne lui valurent point l'indulgence de Molière dans V Impromptu de Versailles. Il l'imita jouant Camille, pour se moquer du « visage riant qu'elle conserve, disait-il, dans les plus grandes afflictions ». — Il n'épargna pas, non plus, Beauchâteau déclamant les stances du Cid; et, ainsi, devant le public amusé du Palais-royal, l'époux n'avait rien à envier à l'épouse, — appelée, d'autre part, dans une lettre de Racine (en 1663 également) la « déhanchée ».
Corneille, lui, fut toujours bienveillant pour une actrice évidemment de second ordre, mais estimée et dont la sûreté lui était utile. En mars 1659, comme elle avait repris, dans Œdipe, le personnage de Jocaste, abandonné par la créatrice tombée malade (la Villiers ? la Bellerose ?), il écrivait à l'abbé de Pure, avec la certitude, il va sans dire, qu'elle en serait instruite et flattée :
Je suis ravi que Mn° de Beauchâteau ait si bien réussi. Votre lettre n'est pas la seule que j'en ai vue. On a mandé du Marais (1) à mon frère qu'elle avait étouffé les applaudissements qu'on donnait à ses compagnons, pour attirer tout à elle ; et M. Floridor (2) me
(1) Cette mention du Marais surprend un peu. Elle ne doit pas nous troubler : c'est bien à l'Hôtel qu'Œdipe fut représenté — avec un succès prodigieux — le 24 janvier 1659. Cet énorme succès de la très faible tragédie dura jusqu'à la fin du siècle.
(2) Chef alors de la troupe royale. ïallemant raconte : « Floridor, las d'être au Marais avec do méchants comédiens, acheta la place de Bellerose avec ses habits, moyennant vingt mille livres; cela ne s'était jamais vu. La pension que le Roi donne aux comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, le chef tenant part et demie, est ce qui faisait donner cet argent » — Tallemant n'aimait pas Floridor : a C'est un médiocre comédien quoi que le monde en veuille dire; il est toujours pâle; cela vient d'un coup d'épée qu'il a eu autrefois dans le poumon; ainsi point de changement de visage ».
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confirme tout ce que vous m'en avez mandé. Je n'en suis point surpris et il n'est rien arrivé que je ne lui aie prédit à elle-même, en lui disant adieu, quand je sus l'étude qu'elle faisait de ce rôle. Je crois qu'elle prendrait bien autant de soin pour faire réussir un original qu'elle en a fait à remplir la place de la malade.
Quatre ans plus tard, dans Sophonisbe (1663), il lui confia, en effet, un « original », mais ce n'était qu'un personnage de second plan, Eryxe, princesse africaine inventée par le poète, qui eût mieux fait cette fois d'avoir moins d'imagination, car cette ancienne « maîtresse » de Massinisse est une figure mal dessinée, et elle ne cesse d'avilir le lâche héros, malheureusement opposé dans cette pièce ultra-médiocre au fier et pathétique Numide de Mairet.
Sophonisbe, ce fut la des Œillets, qui était alors la meilleure tragédienne de Paris — la meilleure excellemment — et qui la resta jusqu'à la triomphante reprise du rôle d'Hermione par la Ghampmeslé en 1670. Petite et sans beauté, mais ayant le don et la science, on la traitait couramment d'inimitable, de divine. Je n'ai pas, bien entendu, à m'occuper longuement, comme elle le mériterait, d'une artiste qui ne débuta qu'en 1658 à l'Hôtel, après avoir fourni en province une carrière... sur laquelle nous n'avons aucun renseignement. Avant d'être l'admirée Sophonisbe de 1663, elle avait été la reine Viriate de Sertorius (1662), et, en 1667, elle créa dans Andromaque ce rôle d'Hermione que la maladie la contraignit de laisser à la nouvelle venue qui allait bientôt la faire oublier de Racine lui-même. M. Edmond Pilon a même voulu que la douleur artistique de la des Œillets, en assistant au triomphe de sa remplaçante, se doublât d'une douleur d'amoureuse vaincue dans le cœur du jeune poète par le charme et le génie de cette Marie Desmares, femme du comédien Champmeslé. (1) Le certain est qu'elle résolut de voir la reprise à' Andromaque,
(1) Revue de Paris, i« juin 1918.
et la légende lui prête un mot «triste et doux» (1) qu'elle aurait prononcé à l'issue de la représentation : « Il n'y a plus de des Œillets ». Elle mourut peu après, en octobre. Elle n'avait pas cinquante ans.
La Beauchâteau à qui ne manqua ni la beauté, ni, à coup sûr, la santé, eut la réputation d'une femme d'esprit. On lit dans les Nouvelles nouvelles de Donneau de Visé, à propos de Sophonisbe justjment :
Je vous entretiendrais de son esprit si je ne craignais de sortir de mon sujet, et si je n'appréhendais que la quantité que j'aurais à vous en raconter ne me fît demeurer trop longtemps sur une si riche et si vaste matière.
Témoignage confirmé par celui de l'acteur-auteur Raymond Poisson faisant dire de cette Beauchâteau, dans le Poète basque (comédie en un acte et en vers, 1668) :
Pour une femme, elle a de l'esprit comme un diable.
Bien plus : d'après l'A qui lira placé en tête d'une nouvelle de Scarron, la Précaution inutile, la spirituelle comédienne aurait été, en partie, l'auteur d'un î pièce attribuée à Quinault par le « privilège » de la première édition (1655).
L'heureux succès des Coups de l'Amour et de la Fortune — affirme Scarron — est dû à M1'5 de Beauchâteau qui en a dressé le sujet, à feu M. Tristan, qui en a fait les quatre premiers actes, et à moi qui en ai fait le dernier à la prière des comédiens qui me le lirent faire pendant que M. Tristan se mourait... Je garde encore le brouillon de M"0 de Beauchâteau et le mien.
Mais le savant historien de Tristan, M. Bernardin,
(1) Edmond Pilou.
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observe que ces lignes ne purent paraître qu'en 1661, — un an après la mort de Scarron, — et qu'un des nombreux ennemis de Quinault les ajouta peut-être à l'avertissement préparé par l'auteur de la Précaution inutile pour une seconde publication de cette nouvelle (1).
Impossible, par conséquent, de se fier au texte qu'on vient de lire. C'est dommage.
L'estimée comédienne donnait des leçons de déclamation à des femmes du monde. Du moins, elle en donna, on le sait par Tallemant, à l'ultra-précieuse Mm" de Saint- Ange (2). Et le « Petit Beaucliàteau » se fit l'interprète de la gratitude maternelle envers cette marquise, née Servien, dans une « épigramme » sur un portrait de la belle « peinte en Flore par Monsieur Hens» :
Hens, qu'on devrait nommer l'Apelle de uos jours,
De quoi t'avises-tu d'emprunter le secours
De cent diverses fleurs pour orner Enemonde?
Ne te suffit-il pas de celles de son teint ?
En peux-lu rencontrer de plus belles au monde?
L'éclat de tes couleurs près d'elles est éteint.
Pour mieux nous exprimer cette jeune merveille
Fais-en la mère de l'Amour.
Ce dieu de qui la force à nul autre est pareille Dans ses yeux a choisi «on trône et son séjour. Et tu remporteras une entière louange Si tu peux, comme il faut, dépeindre ce bel ange.
Ces vers sont parmi les meilleurs de la Muse naissante ! Mais le renseignement fourni par Tallemant est d'un autre intérêt. N'engage-t-il pas à penser que toutes les actrices célèbres du temps donnaient, elles aussi, des leçons à des mondaines ?
(1) Op. cit., p. 306.
(2) Historiette des Scudéry et de Madame de Saint-Ange.
On ne sait pas quand la Beauchâteau prit sa retraite. Mais ce fut avant ce qu'on appelle « la réunion de 1G80 », c'est-à-dire avant la fondation de la Comédie-Française par la fusion des deux troupes existant alors à Paris : celle de la rue Mauconseil et celle de la rue Guénégaud (cette dernière formée elle-même, en 1673, par la jonction de la troupe du Marais et de celle de Molière, récemment disparu).
L'ancienne Infante du Cid s'était retirée avec la pension ordinaire de 1000 livres. Elle mourut à Versailles (1).
Il va de soi qu'elle n'avait eu sur le développement du théâtre aucune influence; et je n'ai pas à regretter, comme pour la Villiers, d'avoir trouvé dans les contemporains si peu de chose relativement à l'artiste : la femme seule eût mérité d'un chroniqueur un portrait de quelques pages.
(1) Registie de la Grange, 6 janvier 1683.
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