A L'HOTEL DE BOURGOGNE ET AU MARAIS
ETOILE VAGABONDE, LA BEAUPRÉ PASSE DE L'HÔTEL AU MA- RAIS, VERS 1640. ELLE VA MOURIR EN HOLLANDE.
Cette Beaupré qui fut, presque certainement, — au Marais, — la première Camille d'Horace et la première Emilie de Cinna, à été souvent confondue avec sa nièce, Marotte Beaupré, qu'on aperçoit, en 1658, dans la troupe voyageuse de Molière, et qui entra au Marais en 1662.
Cette Marotte, à son tour, a été souvent confondue avec Marotte Ragueneau, fille du fameux pâtissier — poète puis comédien — laquelle, actrice des plus médiocres et sans beauté, eut cependant l'heur de plaire au célèbre La Grange dont elle devint la femme en 1672. (Est-ce à l'affection de La Grange qu'elle dut de se voir confier par Molière, en 1671, le rôle de la comtesse d'Escarbagnas ?) Elle s'appelait, au théâtre, Mlle Létang ou de Lestang et ne prit sa retraite qu'en 1692. Son mariage établit entre elle et l'autre Marotte — supposé que celle-ci vécût encore — des liens très étroits de parenté, car la Beaupré II épousa le frère de La Grange, le comédien Verneuil (1). Corneille s'intéressa un moment
(1) Le vrai nom de Verneuil et de La Grange était Varlet. — Verneuil était l'aîné.
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à cette seconde Beaupré. En avril 1662, il écrivait à l'abbé de Pure :
L'estime et l'amitié que j'ai depuis quelque temps pour Mademoiselle Marotte me fait vous avoir une obligation très singulière de la joie que vous m'avez donnée en m'apprenant son succès et les merveilles de son début. Je l'avais vue ici [à Bouen] représenter Amalasonte [tragédie de Quinault] et en avais conçu une assez haute opinion pour en dire beaucoup de bien à M. de Guise quand il fut question, vers la mi-carème, de la faire entrer au Marais. Mais ce que vous m'en mandez passe mes plus douces espérances.
Avec ce qu'en dit là Corneille, tout ce qu'on sait d'elle c'est qu'elle était très jolie. Fût-elle vivante encore en 1673, lors de la réunion de la troupe du Marais et de celle du Palais-Royal (après la mort de Molière), elle ne faisait alors partie ni de l'une ni de l'autre. — Un historien du théâtre, plus hardi que savant, Lemazurier, affirme qu'elle joua au Marais « jusqu'en 1669 » (1) ; mais, non seulement la preuve manque : Lemazurier est de ceux qui ont confondu les deux Marotte.
Quant à notre Beaupré, s'il m'a paru qu'elle ne débuta point dans la troupe royale mais y arriva précédée d'un commencement de célébrité (2), c'est surtout à cause d'un passage du Segraisiana, qui, en nommant Corneille, la montre au théâtre un certain nombre d'années avant 1630 (3). « La Beaupré, excellente comédienne de ce temps-là, et qui a joué aussi dans les commencements de la grande réputation de M. Corneille », dit Segrais immédiatement après avoir parlé des Bergeries de Racan, jouées, selon nous, on se le rappelle, vers 1625.
En 1740, MUo Paul Poisson écrivait, de son côté, dans le Mercure de France :
(1) Galerie historique des acteurs du Théâtre français (1810).
(2) V. le chapitre IX.
(3) La première édition parisienne du Segraisiana est de 1721. — Segrais, né en 1024, mourut en 1701.
C'est une des premières actrices qui aient joué en femme [traduiduisons : une des premières femmes ayant joué des rôles féminins].
Elle ajoutait par ignorance :
C'est en quoi consistait son plus grand mérite.
Cruelle injustice contre laquelle les frères Parfait s'élevaient dès 1745, dans leur Histoire du Théâtre français (t. V), — sans savoir qu'elle avait été au Marais. — Ils ne la voyaient qu'à l'Hôtel...
Bref, en admettant, comme je l'ai fait, qu'elle fût un peu plus jeune que la Valliot, cet « un peu » n'empêcherait pas de comprendre qu'en 1649 elle put être traitée de « vieille et laide » par un Tallemant; et c'est donc, au bout du compte, entre 1625 et 1645 qu'il faudrait encadrer la belle et la plus longue partie d'une carrière dont la fin semble avoir été pitoyable, puisque la Beaupré, finie pour Paris, dut s'exiler et que, vers 1657, elle courait les Pays-Bas. On pense qu'elle y mourut.
Il résulte, en tout cas, des témoignages de Tallemant, de Segrais, qu'à l'heure où elle passa de l'Hôtel au Marais, pour y créer — si je ne continue pas de me tromper — le rôle de Camille, elle déclinait déjà comme femme. Elle pouvail encore, certes, paraître bien aux chandelles et jouissait auprès du public d'un prestige égal, sinon supérieur, à celui de la Bellerose ; elle n'avait pourtant plus devant elle qu'un bref espace de temps où justifier physiquement des passions de héros jeunes.
Elle vécut au Marais une première année splendide d' «adorable furie», grâce à ces deux chefs-d'œuvre : Horace et Cinna, que Corneille donna coup sur coup, en 1640, comme pour mieux racheter le silence de trois ans gardé par ses rancunes et ses inquiétudes. (1) Puis, elle fut, croirais-je,
(1) Au Cid persécuté Cinna doit sa naissance, devait écrire Boileau
la Pauline de Pofyeucte, (1) et, j'oserais presque l'affirmer, l'une des deux héroïnes de la Mort de Pompée. Puis, je ne sais plus...
D'après Tallemant, elle aurait tiré sa dernière révérence au public parisien vers 1651 (2). Malgré elle, sans doute. Oui, invita, non invita, puisqu'elle alla promener à l'étranger le fantôme, peut-être besoigneux, de la Beaupré que Paris avait tant de fois applaudie sous Louis XIII et plus tard.
A l'Hôtel, la Comédie des Comédiens de Gougenot nous la fait voir jeune et déjà triomphante, tenant des rôles de «reine» et d' «impératrice» ... Quelles avaient été ses principales créations ?
Evidemment, comme la Valliot et la Bellerose, elle avait dû jouer du Mairet, du Rotrou, du Gombauld, du Scudéry, etc., et aussi du Hardy. Elle dut, comme ses deux émules, se métamorphoser successivement en dix, en vingt, en trente héroïnes de la légende, de l'histoire, et de ces pays de rêve où des bergères, nées princesses quelquefois, cultivaient de si délicats sentiments, exprimés avec tant de grâce « précieuse » . Elle put être une Sylvie, une Thisbé,
(Epitre VU). On lit, d'autre part, clans une lettre de Chapelain à Balzac, du 15 janvier 1639 : « Corneille... ne fait plus rien et Scudéry a, du moins, gagné cela, en le querellant, qu'il l'a rebuté du métier et lui a tari sa veine. Je l'ai, autant que j'ai pu. réchauffé et encouragé à se venger... en faisant quelque nouveau Cid qui attire encore les suffrages de tout le monde... » Horace n'eut pas le succès du Cid, mais Cinna fut un triomphe.
(1) Ai-je à le répéter ? C'est sans aucune sorte de preuve que l'édition Lefèvre attribue à la Duclos la création du rôle de Pauline. Cette Duclos aurait été la grand-mère de la célèbre Duclos du XVIII* siècle.
(2) « Cette Beaupré quitta le théâtre il y a six ans », dit l'Historiette de Mondory.
une Proserpine, une Déjanire, une Ariane, une Iphigénie, une Mariane, une Didon ; tous ces personnages, et combien d'autres, fréquentant les planches de la rue Mauconseil (1). Mais la pièce, très curieuse, où je serais particulièrement tenté de la « chercher », parce que notre Beaupré fut l'amie de l'auteur, c'est la Mort de Mithridate, du périgourdin La Calprenède, représentée en 1635.
La Beaupré, lisons-nous dans Tallemant, avait « fait amitié » avec Mme Boiste, qui recevait « à table » le poète et l'actrice (2); et La Calprenède, dans la préface de sa tragédie (imprimée en 1637), ayant adressé des félicitations enthousiastes à la comédienne qui avait été sa Bérénice, femme de Pharnace, et la plus importante des quatre héroïnes de l'œuvre, il paraît naturel de se demander si ce n'est pas elle qui créa ce rôle considérable ; si ce n'est pas elle, par suite, qui put savourer ces louanges :
Je ne mentirai point quand je dirai que les actions de cette femme [Bérénice] ont donné à ma tragédie une grande partie du peu de réputation qu'elle a, et que celle qui les a représentées dans les meilleures compagnies de l'Europe a tiré assez de larmes des plus beaux yeux de la terre [ceux notamment d'Anne d'Autriche, à qui la pièce était dédiée], pour laver cette faute [la faute de l'auteur coupable d'avoir donné au lâche Pharnace une épouse de la noblesse d'âme et du courage de Bérénice].
On peut même s'étonner que La Calprenède n'ait exprimé de reconnaissance qu'à une seule de ses interprètes, au risque de blesser profondément les trois autres — sans compter son Mithridate et son Pharnace. — La Beaupré lui était-elle ce que la Bellerose était à Benserade? (3) « Amour, quand tu nous tiens !... » — La Bellerose
(1) V. les titres des pièces imprimées de Hardy et de celles de Rotrou.
(2) Historiette de l'abbé Tallemant.
(3) Dans un poème satirique de 1635 : l'Entrée de Gaultier-Gar-
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et la Valliot, avec une camarade qui fut, peut-être, la Le Noir, ne purent pas ne pas jouer dans cette Mort de Mithridate... où tous les personnages féminins, chose remarquable, sont héroïques.
Les quatre font au vieux lion vaincu, traqué, finalement réduit au suicide, une couronne sublime de fidélités passionnées jusqu'à la mort. Avec Bérénice — d'autant plus admirable qu'elle a aimé Pharnace et qu'elle lui pardonnerait de tout son grand cœur s'il déposait les armes au lieu de s'obstiner dans sa trahison, — c'est l'invincible amazone Hypsicratée, femme de Mithridate, et ses deux filles, Mithridatie et Nise. — Toutes les quatre s'empoisonnent; et leur lente agonie, jonchant la scène de cadavres autour du roi que le poison ne peut tuer et qui doit se frapper de son épée, forme un tableau d'une singularité sauvage, dont nos romantiques de 1830 eussent eu presque le droit de s'emparer pour « éreinter » Racine et son Mithridate, au dénouement tout moral, très noble, mais froid. Ce tableau n'est pas, d'ailleurs, le dénouement de la Mort de Mithridate. Un autre tableau le suit, non moins saisissant et d'une conception, ma foi! géniale. Mithridate a ordonné au chef de sa cavalerie de placer son cadavre sur un trône, afin que son fils, vainqueur, l'y voie dans l'appareil encore de la royauté; et ce chef a eu l'idée de mettre sur un trône voisin l'épouse; et, lorsque Pharnace pénètre dans la salle, c'est pour y contempler ces deux muets vengeurs de son crime, avec Bérénice à leurs pieds — Bérénice qu'il aime toujours ! — Et le désespoir du
guille en l'autre monde, Orphée parait « marqué de mille plaies » ; sur quoi Gaultier fait ses réflexions.
Nos poètes, dit-il, sont bien d'une autre humeur; Ils ne se feront point mettre le corps en pièces Faute d'aimer la femme. Ils ont tous leurs maîtresses, Et plutôt trois que deux...
mari, s'ajoutant au remords du parricide, accable enfin le traître qui sait n'avoir été qu'un instrument aux mains de Rome. Ah! que tout cela, s'il y avait eu dans La Calprenède un véritable poète et non un lourd faiseur d'alexandrins rocailleux (la pièce est horriblement écrite), aurait pu être beau!
La Mort de Mithridate ne nous sert qu'à mesurer ce qu'il eût été possible à un Shakespeare français, à un Corneille même, plus poète, plus artiste, plus indépendant surtout, d'apporter à notre théâtre, avant le règne absolu de l'esprit classique.
Revenons à la Bérénice de l'Hôtel. Si ce fut bien la Beaupré, et si elle mérita pleinement d'être célébrée par l'auteur à l'exclusion de ses rivales, nous devrions pouvoir l'appeler Bérénice comme on appela la Bellerose Cléopâtre... Mairet associait dans l'éloge la Cléopâtre de Benserade et la Mort de Mithridate, en semblant même préférer celle-ci — et il n'avait pas tort !
La Beaupré ne dédaigna pas la farce. La Bellerose non plus, soyons-en sûrs (1). Mais aucune trace n'est demeurée de la Bellerose « farceuse » . C'est pourquoi la tragédienne seule a eu mon attention. Sur le talent de la Beaupré dans la farce, on manque aussi d'indications; mais le récit que fait Tallemant d'une « assez plaisante chose » arrivée, selon lui, en 1649, au Marais, prouve qu'elle resta fidèle au genre bouffe autant peut-être qu'à n'importe quel autre jusqu'à la fin de sa vie artistique :
Sur le théâtre — raconte, en effet, Tallemant — elle et une
(1) Bellerose y jouait bien! Tallemant nous le garantit (comme le Testament de Gaultier) en remarquant que Mondory a le premier » s'avisa de n'y point paraître.
jeune comédienne se dirent leurs vérités. « Eh bien ! » dit la Beaupré, « je vois bien, Mademoiselle, que vous voulez me voir l'épôe à la main ». Et, en disant cela, c'était à la farce, elle va quérir deux épées point épointées. La fille en prit une, croyant badiner. La Beaupré, en colère, la blessa au cou et l'eût tuée si on n'y eût couru.
Dans « la fille » on a voulu reconnaître la jolie Catherine des Urlis qui avait été, à quinze ou seize ans, l'une des premières associées de Madeleine Béjart et de Molière (1643). Sauvai, témoin oculaire du duel, ne nomme même pas la Beaupré; il dit seulement :
J'étais aux petits comédiens du Marais, lorsque deux comédiennes se battirent sur le théâtre après s'être querellées à la farce (1).
Ce qui ne permet certes pas d'ajouter un nom au récit de Tallemant, mais ne permet pas davantage d'en rayer celui de la vieille étoile. Et les deux écrivains disent expressément : à la farce !
Parmi les vérités — ou les calomnies — qui auraient exaspéré l'ancienne Bérénice, y avait-il celle dont une niazarinade se fit l'écho en mettant dans la bouche de Jodelet cette accusation d'alcôve et d'hôpital :
Elle m'a confessé que tout le mal qui la perdit ne lui vint que de quelque grand monsieur (que je ne vis oncques que par ses justes) (2). Elle me le communiqua. Basse vieillesse a ses incommodités (3).
N'insistons pas.
(1) Antiquités de Paris, t. II p. 578.
(2) Ses louis d'or.
(3) Dialogue de Jodelet avec l'Orviétan, cité par Monmerqué et Paulin Paris, 3e édition des Historiettes, t. VII, p. 189. D'autre part, on lit dans l'Historiette de Mondory : « Jodelet parle du nez pour avoir été mal pansé de la vérole ».
J'ai trouvé dans le Recueil Conrart le méchant quatrain à « pointes » que voici, avec son « envoi » préliminaire :
A la Beaupré, comédienne, qui avait mauvaise couleur parce qu'elle avait ses fleurs.
Beaupré, dont la couleur modère mes ardeurs, Que votre sort vous rend bien différent des autres! Ils ne sont jamais beaux que quand ils ont leurs fleurs, Vous ne l'êtes jamais quand vous avez les vôtres. (1)
Evidemment la Beaupré, de tempérament violent (je ne songe point à l'amoureuse qu'elle put être) s'était attiré des inimitiés qui ne l'épargnèrent point.
Avide, en plus, elle disait, si l'on en croit le Segraisiana :
M. Corneille nous a fait un grand tort. Nous avions ci-devant des pièces de théâtre pour trois écus, que l'on nous faisait en une nuit; on y était accoutumé et nous gagnions beaucoup. Présentement, les pièces de M. Corneille nous coûtent bien de l'argent et nous gagnons peu de chose. Il est vrai que ces vieilles pièces étaient misérables; mais les comédiens étaient excellents et ils les faisaient valoir par la représentation.
Plaintes qui seraient, dans une histoire économicolittéraire du théâtre au dix-septième siècle, un document à examiner.
Les « grands comédiens » ou comédiens royaux avaient exploité les auteurs tant et autant qu'ils l'avaient pu. Mais la concurrence d'un nouveau théâtre régulier, avant même que Mondory se fût installé rue Vieille-du-Temple, eut naturellement pour résultat de hausser le prix de la marchandise livrée par les poètes. D'où, en partie, n'hési-
(1) T. XVIII, p. 33 (Bibliothèque de l'Arsenal, Manuscrits).
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tons pas à le noter, l'abondance soudaine de cette marchandise. Les écrivains en vers, et d'autres, se mirent presque tous, par « nécessité », à travailler pour le théâtre. Le bon et quelquefois délicieux lyrique Maynard le constatait avec peine, — en repoussant pour son compte la tentation argentée, sinon dorée, venue des deux scènes rivales. — S'adressant aux Muses, il se déclarait prêt à quitter le Parnasse :
Je hais ce mont, j'en veux descendre.
Vous n'avez plus de favori Que la faim ne force à vendre Ses ouvrages à Mondory.
On admire votre besogne, Mais vous n'avez ni feu, ni lieu, Et n'était l'Hôtel de Bourgogne Vous ne vivriez qu'à l'Hôtel-Dieu.
Or, Corneille fut bien le premier auteur exigeant. Son génie, ses succès répétés, dès avant le Cid, lui conférèrent assez vite une autorité financière, qui profita, par contrecoup, à ceux qui avaient le droit d'être un peu exigeants, eux aussi. Il devint, en fait, une sorte de chef de syndicat, — sans qu'il y eût, ai-je à l'observer? l'ombre d'une tentative d'association entre poètes soucieux de leurs intérêts. — L' «avare » de Tallemant rendit ainsi à l'art des services que l'injure du mémorialiste a cachés à presque tous les historiens et critiques. — Les uns s'apitoient sur la prétendue « misère » du grand homme, les autres se plaisent à dauber sur son « amour de l'argent ». — La Beaupré (est-ce une excuse pour elle ?) ne fut pas seule, parmi les comédiens, à lui en vouloir, malgré tous ses titres à leur reconnaissance : titres moraux et matériels, car il va de soi que les pièces de Corneille auxquelles pouvait penser la Beaupré, entre 1040 et la Fronde, non seulement relevèrent la condition sociale de ceux et de celles qui eurent l'honneur de les représenter, mais furent, somme toute, pour
les deux « républiques » concurrentes d'un excellent rendement. La Beaupré, en affirmant le contraire, se trompait (soyons courtois) ; comme se trompait encore, en 1668, avec une insolence, en outre, de « cabot » infatué, ou de valet de comédie, l'acteur-auteur Raymond Poisson. Dans le Poète basque, en effet, par son camarade et porte-parole Hauteroche, ne faisait-il pas immoler, artistiquement et pécuniairement, le génie du « plus fameux » des poètes au merveilleux talent des interprètes ? Oui, ce Raymond Crispin, sur le théâtre de l'Hôtel, — après une première tirade de Hauteroche contre les « auteurs fameux » qui, selon lui, ne devaient en réalité leurs succès qu'aux « enchanteurs », leurs interprètes, — osait désigner, aussi nettement que s'il l'avait nommé, comme l'obligé, à tous égards, du tripot, le vieux Maître, dans cette réplique du même Hauteroche au poète basque : La « gloire » de ces auteurs, « Monsieur, ne vient que du théâtre » [c'est-à-dire des acteurs] :
Sans ce grand fief qui fait leur plus beau revenu, Le nom du plus fameux ne serait pas connu; Et leurs pièces enfin, qu'ils croient sans égales, Iraient en manuscrit aux beurrières des Halles. (1)
Prétendre, pourtant, que les dramaturges les plus célèbres — Corneille entre tous — devaient aux acteurs « gloire » et « fortune », c'était confesser que ceux-ci gagnaient bien quelque chose et non le « peu de chose » de la Beaupré.
Le temps n'était pas encore venu où l'indignation de
(1) Raymond Poisson, heureusement, fut puni. La petite comédie échoua. On dirait, même, qu'il reçut personnellement du public scandalisé un avertissement sévère; car, dans la dédicace de la pièce imprimée, en avouant l'échec (non sans esprit, je le reconnais, mais en valet qui console par sa verve son amour-propre bâtonné) il crut devoir s'incliner à deux ou trois reprises devant le Corneille a du Menteur, du Cid », de « Rodogune, Cinna et Pompée ».
La Bruyère burinera : « Le comédien couché dans son carrosse jette de la boue au visage de Corneille qui est à pied » ; mais le temps était passé depuis de longues années pour les « grands comédiens », hommes et femmes, des luttes malaisées pour l'existence qu'avait connues, sous Louis XIII, la troupe errante.
Une vérité, d'ailleurs, à laquelle j'ai fait allusion en parlant du relèvement de la condition sociale des gens de théâtre, à partir de 1630 environ, aurait dû émouvoir, plus que toute autre étoile (après la Villiers), la Camille et l'Emilie de 1640. Je me suis servi de cette vérité pour attribuer au Marais la création de l'Illusion comique, mais l'Hôtel aurait eu le droit de s'en parer comme le Marais. La voici, telle que la proclamait, en 1636, le magicien Alcandre, à la double gloire du métier d'auteur et du « noble » métier d'acteur.
A présent le théâtre
Est en un point si haut que chacun l'idolâtre; Et ce que votre temps voyait avec mépris Est aujourd'hui l'amour de tous les bons esprits. L'entretien de Paris, le souhait des provinces, Le divertissement le plus doux de nos princes, Les délices du peuple et le plaisir des grands. Et ceux dont nous voyons la sagesse profonde Par ses illustres soins conserver tout le monde Trouvent dans les douceurs d'un spectacle si beau De quoi se délasser d'un si pesant fardeau...
Etc.
C'est à la dernière scène de Vlllusion que le magicien, dont les cent ans ont l'éloquence d'un Cid, instruit de la sorte le brave bourgeois Pridamant, père désolé, puis ravi, du comédien Clindor. Et transporté par ce panégyrique — qui est une date — Pridamant s'écrie, parlant de son fils :
Je vois trop de combien
Le métier qu'il a pris est meilleur que le mien. Il est vrai que, d'abord, mon âme s'est émue :
J'ai cru la comédie au point où je l'ai vue ;
J'en ignorais l'éclat, l'utilité, l'appas,
Et la blâmais ainsi ne la connaissant pas.
Clindor a trop bien fait.
Pareillement, donc, avaient bien fait les Isabelles de ces Clindors ! Pareillement, pour le moins. Car, souvent préférées par le peuple et les grands à leurs associés masculins d'un talent égal au leur, elles partageaient avec eux la recette, en toute égalité, après chaque représentation. Nous le montre cette même scène de l'Illusion où « tous les comédiens » de la tragédie jouée devant Pridamant reparaissent pour compter « de l'argent sur une table » et en prendre « chacun leur part ».
Saura-t-on jamais, de façon précise, où, quand et comment mourut la Beaupré ?
En tout cas, on s'explique qu'en dépit de son âge, de sa fatigue, de la maladie peut-être, et poussée, croirais-je, par la nostalgie des applaudissements moins que par une pauvreté de vieille cigale avide mais imprévoyante, elle n'ait pas reculé devant la perspective d'une « tournée » en Hollande. Les Provinces-Unies, étonnamment prospères, furent, si j'ose dire, l'Amérique d'une partie du dixseptième siècle pour nos troupes de campagne. Amérique parfois décevante ; mais on n'a pas oublié que les Le Noir avaient appartenu à la troupe du prince d'Orange (Maurice de Nassau) ; et c'est en Hollande — où « représentaient » déjà la Caverne et Angélique — que débute le Destin du Roman comique, avec sa chère l'Etoile.
Or, en 1657, précisément, un document curieux, cité par Henri Chardon (1), nous découvre à La Haye et à
(1) La Troupe du Roman comique dévoilée, p. 166.
Bruxelles une compagnie française dirigée par Filandre, comédien nommé par Tallemant comme ayant « de la réputation ». La Beaupré n'aurait-elle pas suivi ce Filandre ?
Le certain est que sa disparition ne fit aucun bruit. Qu'était-ce, à l'époque, qu'une « étoile » démodée, achevant de s'éteindre en lointain pays ? Aux yeux de l'historien que j'essaie d'être (parmi quelles ténèbres !) il y a du pathétique dans cette fin mystérieuse.
Avec leur pension de retraite, la Villiers, la Bellerose terminent leur existence en bourgeoises. Passionnément aimée jusqu'à son dernier souffle, la Valliot l'exhale aux bras de son d'Armentières. Mais celle-ci, cette ex-gloire succombant, à l'étranger, sur une route, qui sait ? ou sur un lit d'hôpital, si ce ne fut point sur des tréteaux où elle aurait traîné, dans un suprême effort, ce jour-là, son misérable corps défaillant, n'est-ce pas pitié ? Une sorte de funèbre charme romantique n'en doit-il pas demeurer sur sa mémoire ?