EN PROVINCE MARIE FERRÉ. — UNE TRAGEDIENNE A BORDEAUX
On lit dans un ouvrage d'Emile Zola, le Naturalisme au théâtre, qu'une femme ayant osé, sous Henri IV, monter sur les planches, « cette audace causa un scandale affreux ». Où ? Zola eût répondu : « à Paris ». Mais, si on lui avait demandé la justification de l'anecdote, il se fût trouvé dans un embarras d'où il n'aurait pu sortir. Cette anecdote amusante, et qui, vraie, serait fort instr :ctive, ne se rencontre, en effet, dans aucun texte. Elle a cependant sa vérité morale, si je puis dire; et c'est qu'on vit plus tard à Paris qu'en province des comédiennes françaises. Selon toute probabilité, du moins, on n'en vit guère ou même on n'en vit pas à Paris avant le règne de Henri IV; la province en applaudissait depuis assez longtemps.
Fait bien curieux, ce retard de la capitale ainsi devancée par le reste du pays. Mais ce qui rend la chose encore plus notable, c'est que le répertoire des troupes de campagne, vers la fin du seizième siècle, était lui-même en avance sur les vieux genres toujours cultivés à l'Hôtel de Bourgogne, le seul théâtre régulier existant alors à Paris. (Les Confrère»
do la Passion l'avaient fait bâtir sur l'emplacement de l'hôtel des anciens ducs de Bourgogne — démoli vers 1513 — au coin des rues Mauconseil et Française)
L'Hôtel de Bourgogne qui, de 1548 à 1578, fut occupé par les Confrères, s'en tenait aux mystères, aux moralités et aux farces ; les troupes errantes offraient à leurs publics, outre des farces et des mystères, des tragi-comédies et des tragédies (1). Et pour jouer les héroïnes, il y avait, dans plusieurs de ces bandes nomades, des actrices, alors que tous les rôles de femmes, semble-t-il, étaient encore tenus, au fameux Hôtel, par des hommes travestis et masqués.
Dès 1545 — donc sous François Ier — à Bourges, nous voyons la femme d'un bateleur, Marie Ferré, s'engager dans une troupe dirigée par un nommé Antoine de l'Esperonnière « joueur d'histoires ». Pendant un an, elle le suivra dans toutes les « villes, places et lieux » où ce l'Esperonnière voudra tenter fortune. Avec lui, « chacun jour durant le dit temps», elle jouera «des antiquailles de Rome, consistant en plusieurs histoires, morales, farces et soubresauts... en telle manière que chacun qui assistera (sic) y prendra joyeuseté et récréation » : elle en a fait le « serment ». Lui, de son côté, promet de la « nourrir, alimenter, et hospitaliser bien et dûment », et de lui « payer la somme de douze livres tournois ». Si elle reçoit des cadeaux (habillements ou argent), elle devra les partager avec Gaillarde, femme du directeur — et comédienne, aussi, peut-on croire,
(1) V. Le Théâtre français avant la période classique (1901), par Eugène Rigal (ouvrage qui fut presque un événement et qu'il faudra toujours consulter), p. 6. — V. aussi la Pastorale dramatique en France à la fin du XVI' et au commencement du XVII" siècle (1905), par Jules Marsan, p. 176—177. M. Jules Marsan renvoie d'ailleurs à un travail de M. Gustave Lanson, paru en 1903 dans la Revue d'histoire de la France, sous ce titre : Comment s'est opérée la substitution de la tragédie aux mystères et moralités. — M. Lanson nous montre des comédiens de profession à Béthune, en 1500 (sous Louis XII) ; il ajoute qu'au milieu du XVI" siècle on aperçoit «un peu partout» des troupes ambulantes.
— à moins que la représentation ou les représentations ne se soient données « en chambre », c'est-à-dire chez des particuliers: alors tout ce qu'elle aura reçu d' « aucunes personnes» sera pour elle.
De ce curieux contrat passé devant notaire, un historien du théâtre, M. Germain Bapst, a cru pouvoir induire « qu'en 1545 il y avait déjà des troupes de comédiens comprenant une ou plusieurs comédiennes jouant la tragédie classique et la farce». (1)
La tragédie classique? Non. Elle ne fut inventée qu'en 1550, par Théodore de Bèze qui, cette année-là ou l'année suivante, fit représenter — à Lausanne — sa tragédie sacrée d'Abraham sacrifiant. Et c'est Jodelle — tout le monde le sait
— qui, en 1552, à l'Hôtel de Reims (à Paris), en présence de Henri II et de sa cour, avec un succès prodigieux, inaugura par sa Cléopâtre la scène tragique française. Encore l'Hôtel de Reims n'était-il pas un théâtre (2). — Non plus, il va de soi, le collège de Boncour (derrière Saint-Etiennedu-Mont) où la Cléopâtre obtint, peu après, un second triomphe. Et ce n'est pas une femme qui fit Cléopâtre, mais l'auteur lui-même, assisté de ses amis, Rémi Belleau, La Péruse, etc., dans les autres rôles.
M. Germain Bapst aurait dû écrire simplement : « des tragédies», — les «histoires» représentées par l'Esperonnière ayant dû être, pour la plupart, assez tragiques. Le tragique se poussait même très loin, quelquefois, dans la représentation d'une « histoire » ou d'un mystère. Ainsi, à Tournai, en 1549, devant le futur Philippe II, l'acteur chargé du rôle d'Holopherne fut décapité sur la scène par Judith, laquelle d'ailleurs était un jeune garçon. Il est vrai que la
(1) Essai sur l'Histoire du Théâtre (1893).
(2) Cet hôtel était, sans douto, celui de l'archevêque de Reims, situé rue du Paon,
victime était un condamné à mort, et la bourrelle-bourreau un condamné... à une peine moindre, évidemment.
On comprend, au surplus, que ce rôle d'exécuteur n'ait pas été confié à une femme, et le cas de cetle Judith de Tournai ne saurait donc servir à prouver qu'aucune actrice n'eût été admise par le public dans le personnage de l'héroïne biblique, si le dénouement était resté fictif.
Tout de même, en écrivant qu'il y eut certainement, au seizième siècle, des actrices dans plus d'une troupe ambulante, je n'ai pas voulu prétendre qu'elles fussent nombreuses. D'abord, ces troupes elles-mêmes, si elles étaient peut-être plus nombreuses qu'on ne l'a cru, n'étaient point innombrables. Et elles se composaient chacune d'un très petit nombre d'associés (ou de salariés). Au dix-septième siècle encore, les compagnies de ce genre ne comptaient guère que huit ou dix membres. Le Roman comique, tableau fidèle de la vie de ces comédiens errants, suffirait pour nous l'apprendre. Que dis-je? Il y avait juste six personnes dans la troupe dont faisaient partie les parents d'une des comédiennes de Scarron, la Caverne, mère d'Angélique ; et c'est avec ce personnel qu'il fallait réussir à jouer des œuvres comme la Bradamante de Robert Garnier, sa plus belle pièce avec les Juives ; cette Bradamante dont les « entreparleurs », c'est-à-dire les personnages, sont au nombre de quatorze, — non compris « les ambassadeurs de Bulgarie » !
Mieux ou pis : au début du Roman, le jeune Destin, son vieux camarade La Rancune et la Caverne jouent — à eux trois — la Mariane de Tristan l'Hermite ; cette Mariane qui, en 1636-1637, avait, à Paris, suivant un cliché d'histoire littéraire, « balancé » le succès du Cid. « Mllc de la Caverne fit des merveilles dans les rôles de Mariane et de Salomé ; La Rancune satisfit tout le monde dans les autres rôles », hormis celui d'Hérode, rempli par Destin.
Nous savons d'ailleurs que la troupe même de Molière,
alors qu'elle parcourait la France, dut recourir parfois à des artifices de cette espèce. Dans une représentation de l'Andromède de Corneille, à Lyon, en 1652 ou 1653, Madeleine Béjart dut prendre les deux rôles d'Andromède et de Junon, son frère aîné, Joseph, ceux du Soleil et de Timante, son autre frère, Louis, ceux de Mercure et d'un page, la de Brie ceux de Vénus, de Cyraodoce et d'Aglante, etc..
Mais pourquoi M. Germain Bapst, après avoir estimé que, dès le milieu du seizième siècle, plus d'une troupe comprenait « une ou plusieurs comédiennes», finit-il par voir dans l'engagement de Mario Ferré une surprenante exception ? Avant la découverte et la publication du contrat, par un archiviste du Cher (1), en 1888, on assurait : « Pas d'actrice encore, d'actrice française, au temps de la Benaissance !» — et l'archiviste est venu prouver qu'on se trompait. Soyons prudents. N'affirmons rien qui puisse nous exposer au démenti brutal d'un nouveau texte inédit.
Au reste, si j'osais, je dirais que le contrat n'a pas l'air de se croire tellement exceptionnel. Les conditions qu'il renferme n'y paraissent point comme étonnées d'ellesmêmes : bien plutôt, elles donneraient l'impression qu'elles se savaient conformes à un usage plus ou moins récent, mais déjà fixé, ou presque fixé entre gens de théâtre. On nous produirait demain un autre contrat de la même époque, rédigé à peu près de même, cela ne me surprendrait pas.
La seule vérité certaine, présentement encore, c'est la rareté des documents.
Ces documents si rares ont le malheur, en plus, de ne jamais satisfaire la curiosité qu'ils éveillent. Ainsi, Marie Ferré, connue uniquement par le « marché » de 1545, n'est pour nous qu'un nom et une date. Et, après elle, on n'aperçoit pas d'autres actrices avant 1580 et 1592.
(1) M. Boyer (Mémoires de la Société historique du Cher),
On « aperçoit » est même un mot ambitieux, relativement au passage, à Saint-Maixent, en mai 1580, de « deux jeunes femmes venant de Parthenay », avec trois ou quatre « joueurs de tragédies et instruments de musique », ainsi que le raconte, sans plus, le Journal des sieurs Leriche. En 1592 seulement, à Bordeaux, à côté d'un acteur qui fut célèbre, et dont j'aurai plus d'une fois à parler, Valleran, nous apparaît une actrice devant laquelle des renseignements précis et d'un véritable intérêt permettent de s'arrêter. C'était une tragédienne ; et si Théodore de Banville avait pu connaître les pages où le bordelais Gaufreteau, homme de marque en sa ville, conseiller au Parlement, commissaire aux requêtes du Palais, a tracé d'elle un portrait charmant et, ce n'est pas douteux, sincère, on croirait que le poète de Florise s'inspira de cette image pour dessiner et peindre l'adorable héroïne de sa comédie. (1)
Il y a cette différence entre Florise et la tragédienne de Bordeaux que celle-là est et demeure comme une vestale de la Tragédie et que celle-ci était mariée. Mais la jeune prêtresse voyageuse de Melpomène que Banville fait triompher des tentations de l'Amour et d'un mariage offert par le plus séduisant des jeunes comtes, en un château du pays de Loire, vers 1600, est plutôt un exquis symbole lyricodramatique qu'une créature vivante ; et c'est une vraie femme que nous présente Gaufreteau dans l'épouse irréprochable et l'actrice « merveilleuse »... qu'il a eu le tort de ne pas nommer : car, hélas ! elle est sans nom pour nous.
On la disait fille d'un avocat de Paris, jetée au théâtre « contre ses intentions » par un époux « d'humeur débauchée », qui avait eu envie de « courre le pays » sans bourse délier et s'était fait acteur à cette fin. (2) Elle ne parut
(1) La Chronique de Gaufreteau n'a été publiée qu'en 1876 ; Florise est de 1870.
(2) Cet acteur, en 1592, était le chef de la troupe.
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jamais dans la farce. «Très belle créature» d'ailleurs. Si elle réprésentait « quelque reine ou princesse, il ne lui manquait que la naissance ; car à sa mine, à son geste, à sa parole, vous l'eussiez prise pour telle. Sa grâce principalement était excellente lorsque son personnage était une recherchée et languissante... »
Valleran l'aimait, qui, lui aussi, avait un talent «merveilleux » (dans la farce comme dans la tragédie ou la tragicomédie) (1) ; et cet amour se trahissait parfois sur la scène, où, visiblement, ce n'était plus le comédien, mais l'homme qui adressait à sa camarade «œillades» et «soupirs». Elle y fut toujours insensible, de même qu'aux soins passionnés de plusieurs jeunes bordelais épris « autant de sa douce et honnête conversation que de sa beauté». Elle les recevait chez elle, mais pour « être entretenue de discours sérieux » et ne leur tolérait aucune parole licencieuse. Enfin, elle donna d'elle une « si bonne opinion... qu'elle fut la bien venue dans les plus honnêtes maisons de Bordeaux. »
Plus tard, en Dauphiné ou « en Avignon », elle perdit son mari et quitta le théâtre. On sut à Bordeaux que « retirée à Paris, auprès de ses parents », elle y vivait « fort honorablement»; et c'est le dernier mot sur elle du magistrat chroniqueur
Déplorons-lo. On voudrait savoir dans quelles villes cette femme si intéressante avait joué avant son arrivée à Bordeaux ; aussi, et surtout, quelles tragédies lui valurent à Bordeaux même l'admiration de tous. Un poète qui fut singulièrement fécond, Alexandre Hardy, allait bientôt se
(t) C « était un grand homme de bonne mine», dit Tallemant (Historiette de Mondory). Et Tristan, dans le Page disgracié (1643), — du moins d'après la clef de la* réédition (16o7) — le présente en ces termes: «Excellent par sa belle taille, sa bonne mine et sa forte voix». Il le met cependant un peu au-dessous d'un autre comédien dont j'aurai à reparler, Vautray, «pour la majesté du visage et l'intelligence».
mettre au service de la troupe dont 1' « insigne comédien » Valleran était « l'âme et le meneur » sans porter « le nom de chef» (1); mais justement il est à croire qu'en 1592 Hardy n'avait encore rien écrit pour cette troupe. L'homme de France qui a le mieux étudié la vie et l'œuvre du pauvre poète à la veine inépuisable, M. Eugène Rigal, fait commencer sa carrière vers 1593. Il faut donc supposer que notre tragédienne devait au moins une partie de son répertoire aux tragiques de la Renaissance; mais aucune pièce n'est à désigner plutôt qu'une autre comme ayant eu sûrement sa place dans ce répertoire.
C'est tout de même pour nous l'occasion de le noter : contrairement à une opinion trop répandue, soutenue même par M. Rigal (2), les poètes tragiques de la Renaissance écrivaient bien leurs pièces dans l'espoir qu'un jour ou l'autre elles seraient représentées ; et, de fait, plusieurs — beaucoup, peut-être — le furent avant 1600 ou peu après, non seulement dans des hôtels princiers, dans des châteaux ou des collèges, mais sur des places publiques par des acteurs de profession.
Au château de Blois, dès 1556 ou 1559, est jouée la Sophonisbe de Mellin de Saint-Gelais, laquelle, bénéficiant d'une faveur analogue, voire supérieure à celle qui avait honoré la Cléopâtre de Jodelle, a pour interprètes, devant Henri II, outre l'auteur et un de ses amis, les filles de Catherine de Médicis et d'autres dames et damoiselles de la cour (Brantôme). Au château de Rouen parait la Lucrèce de Nicolas Filleul, vers 1566; dans des collège parisiens, son Achille, après le Jules César de Grévin (vers 1560). Et c'est, sans doute, par des gens du monde, comme nous dirions, qu'est jouée à Caen la Sophonisbe de Montchrétien, avant 1596.
(1) Chronique de Gaufreteau.
(2) Op. cit., p. 119-128 et 140,
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Les Gabaonites de Jean de la Taille le sont, en 1601, par des collégiens, en province ; les Juives de Garnier l'avaient été, l'année précédente (on ne sait où) par une confrérie provinciale. Mais, d'autre part, il est avéré que l'Ecossaise (Marie Stuart) de Montchrétien le fut, à Orléans, en 1603, par une troupe dont nous connaissons le directeur, Thomas Poirier, dit La Vallée (1) ; et M. Lanson, dans l'important travail que j'ai déjà cité, a pu déclarer : « Il est certain que Châteauvieux (l'italien Gosimo délia Gamba, dit Châteauvieux) joua des comédies et des tragédies devant Charles IX et devant Henri III », donc avant et après 1574, ayant ainsi le pas, très sensiblement, sur Valleran et notre tragédienne de Bordeaux, du Dauphiné et d'Avignon.
Le poète dramatique Trotterel prétendait en 1615 avoir vu « plus de mille tragédies en divers lieux » !
A ce propos — à propos aussi des « tragédiens de S. M. le roi de France » qu'on rencontre à Bâle en 1604, et dont le chef était David Florice, — un érudit, M. Haraszti, assure que les ouvrages, d'ailleurs « très grossiers et très oratoires », d'un des auteurs de la fin du seizième siècle, Nicolas de Montreux (sa pièce la moins ignorée est Joseph le chaste), furent représentées « sur des théâtres en plein air » (2). Mais pourquoi insisterais-je quand M. Rigal luimême nous montre le comédien Charles Sautron jouant à Francfort, en 1595, la Soltane (Sultane) de Gabriel Bounin (3), et Valleran, dès 1593, jouant à Rouen, à Strasbourg, à Langres, à Metz, des drames bibliques et les pièces de Jodelle » : toutes œuvres qui, vraisemblablement, avaient été déjà représentées à Bordeaux par l'admirable acteur et sa non moins admirable partenaire.
(1) M. Rigal mentionne cette réprésentation, op. cit. p. 133.
(2) Tyr et Sidon, tragédie de Jean de Schelandre, Introduction par Haraszti (1908, Société des Textes français modernes).
(3) La Soltane parut, imprimée, en 1561.
Il PREMIERES ACTRICES FRANÇAISES
Toutes, — sauf la fameuse comédie de Jodelle, Eugène, si Gaufreteau n'a pas exagéré en affirmant que la « très belle créature » ne paraissait que « dans les tragédies ou tragi-comédies »; car Eugène, avec ses monologues et dialogues octosyllabiques (comme la Trésor ière et les Esbahis de Grévin, la Reconnue de Rémi Belleau ou les Escoliers de François Perrin) n'est, au fond, qu'une farce d'un style soigné et assez heureux. — Donnée à l'Hôtel de Reims le même jour que la Cléopâtre, elle reçut de son royal et aristocratique auditoire un joyeux accueil. — Et si, à Bordeaux, comme dans les autres villes énumérées par M. Rigal, Valleran put triompher sous le nom de l'ultracynique abbé Eugène, nous n'avons probablement pas à essayer de nous figurer notre anonyme tragédienne sous les traits de la coquine Alix, femme du niais Guillaume et maîlresse de l'abbé, cette Alix qui avait été d'abord au gentilhomme Florimond et que le chapelain, messire Jean, nous peint en ces termes:
Alix, dis-je, plus grand (sic) putain Qu'on puisse voir en aucun lieu, Et qui veut, sans crainte de Dieu, Se bâtir aux cieux une porte, Par l'amour qu'à tous elle porte, Exerçant sans fin charité. (1)
Une Cléopâtre, une Didon (dans la Didon se sacrifiant de Jodelle), une Sophonisbe, sans doute, et une Bradamante, une Cornélie, une Porcie (la Gornélie et la Porcie de Garnier), quelques autres illustres ou touchantes héroïnes encore, voilà, en définitive, ce que dut être délicieusement ou magnifiquement la pure servante du grand art que Paris, semble-t-il, n'eut pas l'heur d'applaudir. Peut-être aussi fut-elle l'étrange et terrible « Sollane » de Bounin,
(1) La Trésorière de Grévin ressemble fort à Eugène. Elle est de 1558. V. Lintilhac Histoire générale du théâtre en France, t. II (19j6).
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cette mère que sa passion pour ses enfants rend sauvagement et interminablement éloquente et si criminelle. Elle ne peut vivre, cette folle de la jalousie maternelle, qu'au prix de la mort du favori de son époux, ministre doué de toutes les vertus mais odieusement calomnié par l'espèce de louve hurlante que le sultan croit sans preuve, en tyran lâche et féroce. (Ajoutons que les énormes et rocailleux discours de cette enragée s'encombrent d'un effrayant fatras mythologique)...
Mais n'abusons pas trop de l'hypothèse !
HÏÏH»!
AU xvir* SIÈCLE
A PARIS, MAKIK VENIER, DITE LAPORTE. EN PROVINCE, COLOMBE VENIEH ET LA MERE OE LA CAVERNE
Nous passons de la province à Paris, et du seizième siècle au dix-septième, avec Marie Venier, dite Laporte, la première actrice qu'on ait pu, jusqu'ici, découvrir sur une scène parisienne.
Un contemporain nous la montre, au plein de sa célébrité — en 1616, — à l'Hôtel de Bourgogne. L'abbé de Marolles raconte, en effet, dans ses Mémoires, qu'en 1616 on menait parfois à « la Comédie » le collégien de quinze ans qu'il était à cette date, — « lorsque, dit-il, cette fameuse comédienne appelée Laporte montait encore sur le théâtre et qu'elle se faisait admirer de tout le monde avec Valleran, et que Perrine et Gaultier étaient des originaux qu'on n'a jamais su imiter ».
Ce Gaultier, c'était Gaultier-Garguille, « l'imparagonnable » bouffon ; et Perrine — la prétendue et soi-disant épouse du cynique farceur dans la Querelle, ultra-licencieuse, de Gaultier-Garguille et de sa femme (1615 ou 1616), — c'était un acteur déguisé en poissarde et masqué. (1)
(1) M. Emile Magne, dans une savante et savoureuse a Notice » sur Gaultier-Garguille, veut que Perrine fût Gros-Guillaume «dont la corpulence favorisait le déguisement en l'une de ces harengères au
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Que jouait donc la « fameuse Laporte » ? M. Rigal a répondu : la farce, elle aussi. (1)
Et je ne prétendrai pas qu'elle ne paraissait point à la farce. Le cas d'une actrice n'y paraissant jamais dut être, à Paris comme en province, extrêmement rare. Toutes les farces, d'ailleurs, n'étaient pas aussi brutalement épicées, ni aussi foncièrement immorales, que la Querelle — «énorme», eût dit Flaubert, — qui met aux prises cette basse prostituée de Perrine et son ivrogne d'époux complaisant, soudain repenti et lui enjoignant, avec quel luxe de mots crus et de métaphores ordurières ! d'abandonner le métier. Dans les deux farces tabariniques reproduites par Edouard Fournier en son Théâtre français au XVIme et au XVII™ siècle, les gros mots <u les images trivialement polissonnes ne manquent pas ; mais, d'ordinaire, les scènes où figure une femme continuent simplement la tradition de notre littérature populaire du Moyen-Age, continuée déjà par les « nouvelles » et la comédie de la Renaissance. Aucune débauche verbale dans le langage de la rouée mais honnête Francisquine de la première farce ; aucune, en la seconde, dans les quelques propos de la jeune Isabelle, fille de Lucas. Des jeunes filles ou des femmes de
verbe haut en couleur que les Mazarinades nous découvriront plus tard » (p. 40). Je me rangerais volontiers à cette opinion si je ne lisais dans un éloge de Tabarin, le célèbre bateleur de la place Uauphine, — éloge qui se trouve dans ses Œuvres — : « L'on a vu Gaultier-Garguille avec son loyal serviteur Guillaume, assisté de la dame Perrine, qui ont joué des plus fameuses facéties qu'on puisse désirer; mais je dirai qu'ils étaient trois personnes à représenter icelles, et Tabarin avec son chapeau en représente autant... » Et, sans doute, il ne peut s'agir de la Querelle, puisque cette farce est un dialogue, mais il ressort bien du passage que «dame Perrine» était un acteur... dont les historiens du théâtre n'ont pas encore réussi à dénouer le masquo. Au surplus, on lit dans Marottes cette phrase presque aussi décisive: «Perrine qui, de son temps, sous Valleran et Laporte [le mari], fut un personnage incomparable ».
(1) Op. du, p. 172.
cette sorte pouvaient être représentées n'importe où par des comédiennes jusqu'à un certain point soucieuses, dans la bouffonnerie même, de leur dignité artistique. Je crois, cependant, que Marie Venier fut surtout une tragédienne, se fit, du moins, applaudir surtout dans le répertoire et les nouveautés tragiques de son temps. La phrase de Marolles, d'où M. Rigal a lire sa réponse, me parait, au contraire, autoriser ma conjecture. Si nous prenons la peine de la bien lire, n'oppose-t-elle pas, dans une véritable antithèse, le genre où triomphaient Perrine et Ga .ltier à ceux dans lesquels excellaient ensemble le comédien et la comédienne cités d'abord ?
Certes, Valleran» 1' « amoureux » passionné, était, en outre, on le sait, un farceur de premier ordre. Et, comme il l'avait fait dans ses voyages, il manifesta ce double talent à Paris, dès 1599, année où nous le voyons à l'Hôtel de Bourgogne pour la première fois. Il était même très habile à saisir, en des improvisations à l'italienne, ce que nous appellerions les potins de la ville. — « Il joue tous les jours après le repas [l'après-midi], une comédie en vers [on nommait très bien comédie tout ouvrage dramatique sérieux], et débite ensuite une farce sur ce qui -peut être arrivé de drôle à Paris, soit en fait d'amourettes ou d'autres anecdotes du même genre », notait, en 1599 précisément, Thomas Platter, de Bàle, dans sa Description de Paris. Platter ajoute que cette farce ou ce « récit » improvisé en partie était « en vers sans rimes ou en prose », et que le spectacle faisait quotidiennement salle comble. Mais il se pourrait que, plus tard, Valleran eût à peu près abandonné la partie comique des représentations à des acteurs comme Gros-Guillaume, Gaultier-Garguille et Perrine, pour se consacrer à la tragi-comédie, à la ] astorale et à la tragédie ; ou que, du moins, lorsqu'il jouait avec Marie Venier, ce fût le plus souvent dans une pièce « sérieuse ».
Le cas de Perrine ne donne-t-il pas, du reste, à penser
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que, dans nombre de farces, le public parisien, malgré l'extrême grossièreté de ses principaux éléments (filous, laquais, écoliers, filles, servantes, « beurrières » et autres marchandes du commun), eût été choqué de voir une femme.
En province où, selon toute apparence, Marie Venier avait débuté, elle avait pu se sentir obligée de ne refuser aucun emploi. A Paris, c'est comme tragédienne, si je ne me trompe, qu'elle se fit la réputation dont parle Marolles.
— Mais on ne sait donc sur elle que ce qu'en dit cet abbé ? — Pas beaucoup plus, malheureusement. On ignore même quand elle prit le nom de Laporte, pseudonyme professionnel de l'excellent comédien qui l'épousa on ne sait où, ni quand, .. et qui n'est guère mieux connu qu'elle. Il s'appelait en réalité Mathieu Lefebvre.
On l'aperçoit à Bourges, en septembre 1607 ; et l'on a au?si la preuve qu'il avait précédemment « occupé » l'Hôtel de Bourgogne «comme associé avec Valleran (1)»; mais pas plus à Paris qu'à Bourges, on ne voit alors, près de lui, Marie Venier. Il n'est question d'elle, ni dans les documents relatifs aux démêlés de « Mathieu Lefebvre, dit Laporte » avec les Confrères de la Passion, restés propriétaires de l'Hôtel (janvier 1608), ni dans les quelques lignes où le chroniqueur l'Estoile raconte, en octobre 1607, qu'on vient de lui envoyer « un écrit intitule : Prologue de La Porte, comédien, prononcé à Bourges, le 9 septembre, contre les Jésuites qui les voulaient empêcher de jouer sous peine d'excommunication à tous ceux qui iraient... » L'Estoile juge le c< discours gauffé et mal fait, digne d'un bouffon et comédien, remarquable seulement par le sujet » ; et il y revient l'année suivante pour insister sur l'intérêt de ce sujet ; mais nulle allusion, cette fois non plus, à la femme du « bouffon » ; ce qui n'est pas étonnant, il va sans dire, mais nous dépite malgré tout.
(1) Eudore Soùlié, Recherches sur Molière, p. 155.
Observons néanmoins, à ce propos, qu'avant de monter sur « le chariot de Thespis », ou de jouer à Paris (il est peu probable qu'il y ait fait ses premières armes comiques), Laporte avait composé, outre des « poèmes facétieux », des pastorales et des tragédies. Il s'en accusait plus tard, dans un moment de repentir sincère ou simulé, se reprochant davantage encore d'avoir été acteur et obtenant ainsi, de Louis XIII, des lettres patentes qui le réhabilitaient, autrement dit : lui rendaient possible l'accès de tous « honneurs, privilèges, prérogatives et prééminences » dans la bonne ville de Sens, où il avait, ainsi que sa femme « arrêté sa demeure » (1619) (1).
On ne trouve les époux l'un à côté de l'autre, pour la première fois, qu'en 1610, « en la maison appelée l'Hôtel d'Argent » (près de la Grève), théâtre irrégulier et illégal, les Confrères de la Passion ayant seuls, à Paris, le droit de « représenter » ou de louer leur salle à des comédiens. Si quelque troupe s'installait ailleurs, elle devait payer aux Confrères une redevance. C'est même une condamnation à verser a soixante sols par chacun jour qu'ils avaient représenté et représenteraient au dit Hôtel d'Argent», qui réunit enfin dans un texte Laporte « et damoiselle Marie Venier, sa femme » (2).
Cette condamnation fut prononcée contre eux a et leurs compagnons » — dont n'était point Valleran, qui n'avait pas quitté l'Hôtel de Bourgogne avec Laporte en 1607. Celuici et Marie Venier l'y rejoignaient peu après (1612 au plus tard), et y restèrent, peut-on croire, jusqu'à leur retraite.
Mais quelles pièces jouèrent-ils à l'Hôtel d'Argent?...
Chose étrange, d'ailleurs : les lettres de réhabilitation obtenues par Laporte en 1619 déclarent qu'il s'est retiré du théâtre avec sa femme « depuis dix ans en ça » ; et non
(1) Campardon, Les Comédiens du Roi (1876), p. 281.
(2) E. Souliè, op. cit., p. 155.
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seulement, on vient de le voir, ils jouaient encore tous deux en 1610, et elle (lui aussi, peut-être) en 1616, mais en 1619, un autre acteur, Jacques Mabille, faisant baptiser sa fille, lui donnait pour marraine, à Paris, « Marie Venièrc (sic), femme de noble homme Mathieu Lefebvre, comédien du Roi. » (1).
D'autre part, il est naturel de se demander si la mère de la petite fille, Anne Biche, épouse de Mabille, n'appartenait point elle-même à la gent comique. J'ai vainement cherché à le savoir. Il m'aurait plu de montrer à l'Hôtel de Bourgogne, ou sur quelque autre scène parisienne, une camarade de Marie Venier.
Mais ce qui m'aurait plu surtout, c'eût été de savoir si cette dernière eut, à l'Hôtel, la joie de créer le rôle d'Arthénice dans les Bergeries de Racan ou celui de Thisbé dans Pyrame et Thisbé, cette tragédie de Théophile sur laquelle pèse injustement le souvenir d'un trait de mauvais goût immortalisé par Boileau :
Ah ! voici le poignard qui du sang de son maître S'est souillé lâchement ; il en rougit, le traître !
M. Louis Arnould, dans son remarquable Racan (1896), n'hésite pas à faire de M"° Laporte la principale interprète des Bergeries. Mais ce n'est là qu'une hypothèse fondée sur une autre — je veux dire sur le choix de l'année 1619 pour la date de la représentation de cette très littéraire, très poétique pastorale. Or, la date même de la composition des Bergeries est incertaine. Quant à Pyrame, c'est sans aucune raison valable que les frères Parfait le font paraître sur la scène en 1617. Et, en définitive, j'inclinerais à croire que Marie Venier ne put jouer rue Mauconseil — avec du Garnier et peut-être du Grévin, du Montchrétien, du Jean de la Taille, du Montreux, etc., — que du Hardy
(1) Jal, Dictionnaire : Comédiens inconnus.
ou du Théophile perdu pour nous, du Théophile des pièces bâclées par le futur charmant poète au temps des « folies de sa jeunesse », suivant son mot ; pièces qu'il n'a jamais songé à publier. Né vers 1590, le futur auteur de Pyrame fut, en effet, dans sa jeunesse désordonnée, poète à gages — aux gages de l'Hôtel de Bourgogne. C'est lui que nous peint Tristan l'Hermite dans son Page disgracié (1), tel qu'il le vit en 1609 ou 1010, la tète et les pieds aux mains de huit ou dix acteurs, qui, « sous une treille, en leur jardin », le portent avec de « grands éclats de rire » parce qu'il a refusé de jouer à la boule et qu'ils ont résolu de l'y contraindre. Tristan n'était alors qu'un enfant d'une dizaine d'années ; mais son amour précoce pour la poésie, sa mémoire prodigieuse, l'ardeur avec laquelle il déclamait les « plus beaux vers dont on fît estime en ce temps là » — il en savait « plus de dix mille » — lui avaient acquis la sympathie de cette troupe de l'Hôtel qui représentait trois ou quatre fois la semaine devant Henri IV, au Louvre. Page, au surplus, du jeune marquis de Verneuil, ce fds naturel du roi et d'Henriette d'Entragues, il eut assez d'autorité pour « apaiser le différend ». Et le poète délivré l'en remercia « en termes extraordinaires. Ce n'étaient qu'hyperboles et traits d'esprit nouvellement sorti des écoles et tout enflé de vanité ».
C'est vers l'époque dont il s'agit ici que Théophile — d'après une tradition très discutable — écrivit une Pasiphaé, publiée sans nom d'auteur en 1627. Si l'on pouvait s'assurer qu'elle est bien de lui et qu'elle fut jouée (selon l'éditeur, elle ne l'avait jamais été), on pourrait, plus sérieusement que dans Pyrame ou les Bergeries, y évoquer Marie Laporte.
Quoi qu'il en soit, Mathieu Lefebvre étant mort, sa veuve acheva, si l'on veut, de le réhabiliter en se remariant
(1) Koman autobiographique remarquablement sincère.
avec un avocat au Parlement de Paris, Jean Rémond. Mais on ne sait la date ni du premier ni du second de ces deux petits événements. (1) Ce qui est sûr, c'est qu'elle était Mmo Jean Rémond lorsque Laffemas, le futur terri ble agent de Richelieu, lui intenta un procès en diffamation (1627). Et ce procès a l'avantage de nous montrer Marie Venier à l'aris plus tôt que ne l'y font voir les « titres et papiers de l'Hôtel de Rourgogne » : dès 1606. Je n'aurais pas, du reste, attendu jusqu'à maintenant pour le dire si le procès n'intéressait, en somme, l'histoire de Laffemas beaucoup plus que celle de notre actrice. Le personnage qu'un tîls irrespectueux devait traiter un jour de « vieux bourreau » s'était plaint que Marie Venier prétendit « lui avoir vu jouer la comédie sous le nom de Beausemblant », du temps de Henri IV; et un sieur Buffequin « feinteur et artificieur des comédiens », déposa qu'en effet, vers 1606-1607, il avait vu Laffemas, « lors de la compagnie de Valleran », jouer, sous le nom de Beausemblant, « des tragédies au Sabot d'Or, rue Saint-Antoine ». Tallemant des Réaux fait allusion, dans son historiette du célèbre juge, à des accusations de ce genre ; mais c'est pour les repousser, et sans nommer Marie Venier : « La vérité est qu'il faisait assez bien Gros-Guillaume, qu'il avait joué plusieurs fois, mais en particulier, comme tout le monde peut faire. Je doute même, comme quelques uns ont soutenu (sic), qu'il ait suivi une troupe, amoureux de quelque comédienne, et que, par hasard, il lui soit arrivé de monter sur le théâtre une ou deux fois pour l'amour d'elle. » (2).
(1) Le premier, eu tout cas, parait s'être produit entre 1620 et 1625. Dans la IX0 Satire de Gourval-Sonnet, le «débauché», promu allumeur do chandelles et portier à l'Hôtel par Jean Farine, se dit :
Ainsi fit de son temps le renommé Laporte.
Or la Satire est de 1626.
(2) On lit encore dans Tallemant : « Montauban, autre avocat,
Et, assurément, le procès de 1627 rend difficile la conjecture qui mettrait le nom de Marie Yenier sur cette comédienne, dirai-je hypothétique ?
En tout cas, Laffemas, par qui Victor Hugo fait chercher le Didier de Marion Delorme dans la troupe de campagne où Marion s'est engagée avec son beau ténébreux ; Laffemas ayant, tout jeune, « cabotine » à la suite d'une actrice plus ou moins jeune et jolie, c'est une vision amusante. (1)
Et significative : car c'est une nouvelle preuve du prestige qu'exerçait déjà, sous Henri IV, la femme fde théâtre...
La date de la mort de Marie Venier est aussi inconnue que la date de sa naissance. Et quant à sa beauté, à un moment quelconque de sa vie, — supposé que cette Laporte ait été belle, comme on peut le croire, — un Arsène Houssaye eût osé peut-être nous la peindre ; mais il eût tiré tout le portrait de sa seule imagination. Résignonsnous à ne savoir, en définitive, de cette « fameuse comédienne » qu'une chose, à peu près indubitable : elle fut la première étoile du ciel dramatique parisien, — l'admirable tragédienne célébrée par le Bordelais Gaufreteau n'ayant, semble-t-il, je le repète, jamais joué à Paris.
qui plaidait contre lui, dit : « On me demandera si je le reconnaîtrais bien? Non: il était toujours enfariné; mais il avait un gros poireau velu à la fesse gauche, qu'on voyait bien clairement quand, pour faire rire, il montrait son cul. S'il plaisait au Conseil d'ordonner qu'il vînt en un coin mettre chausses bas, etc. » Le chancelier de Sillery se mit à rire et dit : « Montauban, vous êtes un goguenard. » Lallemas plaida lui-même sa cause et la gagna. » — On l'appela cependant le Mazarin enfariné après qu'il eut publié des vers contre la Fronde.
(1) V. Appendice.
Marie Venier avait une sœur, Colombe, qu'on aperçoit confusément, de 1610 à 1613, dans une troupe en voyage, dirigée par Vautray, qui, pas plus que Valleran, n'était encore oublié au milieu du siècle. — Valleran, dit Tallemant, « avait avec lui un nommé Vautray, que Mondory a vu et dont il faisait grand cas ». Tristan aussi, on s'en souvient, dans le Page disgracié, a parlé de ce Vautray, « illustre pour l'expression des mouvements tristes et furieux. C'était le Roscius de cette saison » (1610). — Mariée à un de ses camarades, Fleury Jacob, Colombe Venier fut une épouse à plaindre. Ses malheurs conjugaux, il est vrai, l'ont sauvée d'un oubli total, l'en ont tirée plutôt, par la main, comme pitoyable ici, de l'érudition, vers la fin du siècle dernier. Son talent, si elle en eut, n'a laissé aucune trace. Même, à juger l'actrice d'après l'unique document où la femme et l'actrice nous apparaissent, on déciderait qu'elle fut très médiocre. Mais prenons garde. Ce document, ce sont les Lettres de rémission accordées par Louis XIII, en septembre 1613, à cinq comédiens, Vautray et ses compagnons — parmi lesquels le futur Gaultier- Garguille, — que leur ex-associé Fleury Jacob avait fait condamner au bannissement perpétuel par le Parlement de Toulouse, en les accusant d'avoir séquestré la Colombe... qu'il avait, le libertin, abandonnée; et, on le sent bien, les pauvres acteurs s'étaient appliqués à se rendre et à la rendre elle-même, dans leur supplique au Roi, aussi dignes de compassion que possible.
Elle avait, à côté d'eux, « vécu et gagné sa vie » de son « mieux », c'est-à-dire, n'est-ce pas, de son moins mal (1). Et peut-être, au contraire, leur avait-elle été indispensable.
J'ai inutilement essayé d'élucider ce point — et un
(1) Campardon, op. cit., p. 279-280.
autre, par où l'histoire de la malheureuse nous serait d'un intérêt encore anecdotique mais plus large.
Fleury Jacob, selon toute probabilité, fut le père d'un des plus célèbres tragédiens du dix-septième siècle, Montfleury (né Jacob), qui créa le rôle d'Orcste dans Andromaque, et en mourut, dit-on. Si l'on pouvait établir que ce Montfleury, ou Zacharie Jacob, vint au monde en 1611, comme on l'a très raisonnablement conjecturé, il suivrait de là qu'il eut, sans doute, pour mère Colombe Venier; ce qui, entre parenthèses, ferait de Marie la tante de cet illustre, si plaisamment raillé par Molière, dans l'Impromptu de Versailles, pour son extraordinaire corpulence et sa déclamation « de démoniaque », après avoir été burlesquement insulté par Cyrano de Bergerac, des années auparavant, dans une lettre restée célèbre (qui ne fut peut-être jamais envoyée, car ce n'était peut-être qu'un exercice de rhétorique).
Et si l'on songe que l'homme immortalisé par ces deux terribles ennemis, puis par Edmond Rostand (1), fit souche de comédiennes — deux de ses filles entrèrent au théâtre — et qu'Antoine Jacob Montfleury, son fils, auteur dramatique, s'efforça de le venger des railleries de Molière en répondant à l'Impromptu de Versailles par l'Impromptu de l'Hôtel de Condé, — voilà notre Colombo, mère et grand' mère, dans la gloire.
Aussi bien, à l'époque où elle promenait ses humbles peines d'épouse délaissée, il est certain que l'Actrice s'était multipliée en province.
Rappelons-nous les pages du Roman comique où la Caverne raconte son enfance. Ce récit nous reporte au temps qui m'occupe ; plus haut même, par son début : « Je suis née comédienne, fille d'un comédien, à qui je
(1) Inutile de préciser. L'étincolant premier acte de Cyrano est présent à toutes les mémoires.
n'ai jamais entendu dire qu'il eût des parents d'autre profession que la sienne. » Quatorze ou quinze ans après le mariage de ee comédien, issu de comédiens, avec la jeune bourgeoise dont il a fait une comédienne, celle-ci (la mère de la Caverne) nous est montrée — vers 1615, incitons, — jouant la tragédie et la farce, avec un plein Bttccès, devant « force noblesse périgourdine », chez le baron de Sigognac (dont le château n'est pas celui de la Misère, comme dans le roman de Théophile Gautier, le Capitaine Fracasse) ; et non seulement ces gentilshommes se cotisent pour la retenir au château, où « nous jouâmes, dit la Caverne, un mois durant », mais il y a, dans la maigre troupe, une autre comédienne, chargée des « seconds rôles »; et si la Caverne dit : « nous jouâmes », c'est qu'en effet, elle-même participait aux représentations, toute fdlette qu'elle était encore. Si bien que voici, en somme, vers 1615, j'y insiste, trois actrices dans une troupe composée, à ce moment-là, de six personnes...
Rappelons-nous aussi que le père de la Caverne ayant été assassiné, Sigognac s'éprend de la veuve au point de lui offrir le mariage. C'est curieux. — Et regrettons que la suite de l'histoire n'ait pu être écrite par Scarron, qui laissa en mourant son chef-d'œuvre inachevé ; mais dans la troisième et dernière partie qu'écrivit OfTray, j'aurais tort de ne pas noter que, s'étant enfuie du château (pour ne devenir ni la maîtresse ni la femme d'un homme « tout à fait esclave de ses passions » et capable de la haïr « sa fantaisie passée »), la veuve rencontre, dans la petite ville où elle s'arrête d'abord, deux comédiens qui lui proposent de se joindre à eux avec sa fille, car « un de leur compagnons avec sa femme les a quittés ». — « Ma mère, continue la Caverne, accepta l'offre qu'ils nous firent, et l'on fut d'accord qu'elle aurait les premiers rôles, et Vautre femme qui était restée les seconds ; et moi je ferais ce que l'on voudrait...» Si bien (j'ai souligné les mots décisifs), si
bien que voici encore trois actrices dans une nouvelle petite troupe.
Offray, certes, n'a pas à nos yeux l'autorité de Scarron; je croirais Volontiers cependant qu'il n'y avait plus en France, au temps qu'il évoque à son tour, de compagnie « comique » sans plusieurs femmes.
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