LA VIE PRIVEE DES ACTRICES FRANÇAISES DEVANT L'OPINION
LA « BELLE COMEDIENNE » DE TRISTAN l'hERMITE (1620). — RUDES PROPOS DE TALLEMANT. — UNE APOLOGIE MORALE DES ACTRICES DE SON TEMPS, PAR SCUDERY (1634).
Toute la France ne se peut lasser de vous admirer, mais, pour moi, je ne fais autre chose que vous plaindre, et de môler secrètement des larmes aux ordinaires applaudissements que vous exigez des peuples.
Ainsi commence, galamment pompeuse et mélancolique, une lettre adressée « à une belle comédienne, en l'année 1620 » par Tristan l'Hermite, le futur auteur de Mariane, de Panthée, de la Mort de Senèque, pour ne citer ici que ses trois premières tragédies.
Mais comment s'appelait cette comédienne ? Où Tristan l'Hermite l'avait-il vue ? Quel âge pouvait-elle avoir en 1620 ? J'ai interrogé le meilleur historien du poète, M. Rernardin. Il n'a pas consolé mon ignorance en m'avouant la sienne. La lettre, bien lue, autorise cependant les suppositions suivantes :
La belle comédienne devait appartenir à une assez bonne troupe de campagne (1) et être encore très jeune,
(1) Gomme celle, par exemple, du prince d'Orange (Maurice de Nassau). MUu de Ilohan, qui la vit à Nantes en 1618, écrivait à lu
bien qu'elle jouât depuis plusieurs années — puisqu'elle avait pu se faire admirer déjà en maints endroits. « Toute la France » est, évidemment, une façon lyrique de parler, pour dire : la province. Elle devait être jeune — et pauvre on va le voir, malgré l'applaudissement « des peuples », — et vertueuse ; et enfin, c'était une tragédienne (ceci n'est plus une conjecture).
L'estime que je fais de votre mérite — poursuivait Tristan, immédiatement après sa première phrase — me donne beaucoup do pitié de votre condition, qui n'a de la grandeur qu'en apparence, et des disgrâces en effet. Je voudrais que vous fussiez véritablement ce que vous ne faites que représenter, et que vous ne vous défissiez jamais des titres avantageux que vous prenez quelquefois. Je trouve qu'une couronne sied bien sur votre tête, et que vous avez si bonne grâce à tenir un sceptre que vous en devriez toujours porter. Mais vous avez reçu trop d'avantages de la Nature pour être favorisée de la Fortune. Cette marâtre de la Vertu ne donne guère de ses prospérités aux personnes qui en sont dignes comme vous. Il paraît qu'elle craint de mêler ses biens, qui sont étrangers, avec ceux qui vous sont propres, de peur qu'en les voyant ensemble on ne discerne trop bien les richesses qui sont temporelles de celles qui ne sont point sous sa puissance. Et j'appréhende fort que, vous déniant les faveurs dont vous êtes digne, elle vous envoie les malheurs que vous ne méritez pas. Au moins, si vous êtes capable de recevoir enfin de l'amour, vous qui en donnez à tout le monde, souvenez-vous bien de prendre garde au choix que vous ferez d'un amant, et de ne vous engager pas avec un esprit brutal ou stupide, de peur que vous ne portiez longtemps la peine de votre élection, et que vous ne vous repentiez trop tard d'avoir mis une chose aussi précieuse entre les mains d'une personne qui n'en connaisse pas la valeur.
duchesse de la Trémoille : « Nous avons vu de fort bons comédiens qui se disent à M. votre frère ». Elle ajoutait — c'est intéressant aussi — : « Ils sont très honnêtes, ne disent aucune mauvaise parole, non seulement devant nous, mais encore dans la ville, à ce que l'on m'a dit. » — Notons, d'ailleurs, qu'en 1620, Tristan l'Hermitc fut à Bordeaux. Il est très possible qu'il y ait vu et fréquenté soit ces très bons comédiens, soit d'autres, parmi lesquels se serait trouvée sa « belle comédienne » ... qui était, peut-être, la Lé Noir dont je parlerai plus loin. Peut-être, en supposant que l'actrice connue sous ce nom ne fût pas encore mariée.
J'ai tout cité, la fin de cette lettre étant doublement curieuse si l'on pense à l'âge qu'avait alors Tristan, né en 1599 ou en 1600. Ce jeune homme de vingt ans ne tient-il pas le langage d'un homme mûr ? Il est vrai que, sous la sagesse du conseil, se déguisait peut-être une déclaration : « Vous qui donnez de l'amour à tout le monde... » !
Tristan eut toujours du goût pour la société des comédiens — et, j'imagine, des comédiennes.
A propos du passage où son roman autobiographique nous le montre en relations, dès sa dixième année, avec la troupe de Valleran, j'aurais pu, néanmoins, signaler cette chose notable : il ne parle d'aucune actrice, comme si, vraiment, aucune ne fît, en 1609 ou 1610, partie de la bande ; aucune, du moins, qui méritât même une allusion à ses qualités. — Marie Venier était à l'Hôtel d'Argent. — Et ce silence de l'ex-page, rapproché des éloge* décernés à la comédienne de 1620 (si l'on peut rapprocher un silence de quoi que ce soit), rehausse encore, il me semble, l'intérêt de la lettre,., à moins (car l'hypothèsj n'est pas impossible, et j'aurais dû y songer plus tôt) à moins qu'on ne voie dans cette lettre un simple exeicice littéraire, un petit « discours moral », soi-disant adressé à une princesse de théâtre, pour que la curiosité du lecteur, piquée, lui fît plus piquantes les antithèses de l'ingénieux morceau.
Mais, aussi bien, considérée de la sorte, l'épitre ne cesserait pas de nous être ici un document. N'aurionsnous pas à la retenir comme la première dissertation connue inspirée à un témoin par l'importance croissante de l'Actrice, en France, au commencement du dix-septième siècle ?
Il va, d'ailleurs, sans dire que je n'envisage cette importance que du point de vue théâtral. La situation de la Comédienne dans la société, ou plutôt en marge de la
société, sous Louis XIII, voudrait, de son côté, un examen qui, hélas ! n'est pas facile. On n'a sur les relations des artistes avec les « dames » des châteaux ou des villes, en ce temps-là, que peu de renseignements. Et ils sont tous indirects, en quelque sorte, étant ceux qu'on peut glaner dans le Roman comique- C'est, au Mans, la femme du lieutenant de prévôt la Rappinière hébergeant la « compagnie » et d'abord la recevant «avec force compliments». — «En moins de rien », elle et la Caverne « furent de si grandes camarades qu'elles s'entr'appelèrent ma chère et ma fidèle». — C'est une «dame de Tours» s'intéressant à la l'Etoile ; puis, près de Bonnétable, la l'Etoile s'étant démis un pied, c'est la femme du seigneur d'un village la faisant conduire au Mans dans sa propre litière. Ce sont les trois comédiennes de la troupe et leurs compagnons très gracieusement accueillis, près du Mans, « dans une maison des plus belles du pays », par « un des plus riches bourgeois de la ville », qui a voulu offrir à une élégante assemblée, pour les noces de sa pupille, le divertissement d'une comédie. Ils sont venus avec une « opératrice » espagnole, Inezilla, qui est également bien reçue et que des « dames du Mans » prennent le soir dans leurs carrosses pour le retour. Cependant, des bourgeoises et des femmes de plus haute condition pouvaient en vouloir aux comédiennes, dont la jeunesse, la beauté, les succès d'artistes excitaient fort les hommes dans ces villes de province. (1) C'est aussi la Caverne racontant que, lors de son séjour chez le baron de Sigognac, un curé du voisinage vint les voir, elle et sa mère, «accompagné de sa nièce,
(1) Ainsi, la Rappinière devient « amoureux de Mademoiselle de l'Etoile en lui voyant jouer Chimène». Et le roman dit plus loin, à propos des représentations qui ont eu lieu chez le marquis d'Osé : «la l'Etoile et Angélique donnèrent de l'amour aux cavaliers et de l'envie aux daines».
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une bonne et agréable fille, avec qui, dit-elle, j'avais fait une intime connaissance. » Un autre curé, dans ce pays manceau, soupe avec Destin, Léandre et la Rancune, et leur fait «cent contes plaisants». Le lendemain, si je ne me trompe, Angélique ayant été retrouvée après un enlèvement dont je n'ai pas à m'occuper, « ce bon curé lui fit donner une chambre chez sa sœur » — laquelle, il est vrai, n'est qu'une riche fermière, veuve. Plus mémorable, en réalité, est le document Gaufreteau, établissant que, dès la fin du seizième siècle, une artiste d'un talent exceptionnel et d'une conduite exemplaire pouvait être « la bienvenue dans les plus honnêtes maisons » d'une grande cité comme Bordeaux. Le fait, néanmoins, dut être assez rare, même sous Louis XIII. Non qu'une actrice moralement irréprochable se trouvât à grand 'peine. Scarron n'était pas un naïf et toutes les actrices du Roman comique, depuis la mère de la Caverne jusqu'à sa fille, sont « honnêtes » ; et, si l'action du roman commence vers 1640, la mère de la Caverne avait, ne l'oublions pas, débuté vers 1600 ! Pourtant, avouons-le, l'alliance d'un véritable talent et d'une vertu incontestable, voilà, sans doute, ce qui ne se fût pas rencontré dans toutes les « jeunes premières » et tous les « grands premiers rôles » féminins. Moins fréquente encore, j'imagine, était l'alliance de ces deux choses et d'une troisième, vantée par Gaufreteau comme un des charmes de sa très belle tragédienne : cette politesse d'une « conversation » faite pour le monde et semblant ignorante des familiarités et grossièretés du langage des comédiens entre eux.
C'est à remarquer, cependant : ni les actrices, ni les acteurs du Roman comique, non pas même le vieux et envieux La Rancune, avec tous ses vices, sa « médisance qui ne s'épuisait point » et son « humeur querelleuse », ne parlent grossièrement. Et j'ai cité plus haut, dans une note, l'éloge, par M"8 de Rohan, de comédiens, qui, ex-
cellents, avaient, de plus, la réputation de ne prononcer aucun vilain niot.
Il est vrai que Tallemant nous trace un tout autre portrait des comédiens et comédiennes qu'on vit à Paris au début du dix-septième siècle. (Preuve, d'ailleurs, que plus d'une actrice, sous le règne de Henri IV, et non pas la seule Marie Venier, s'était imposée au public parisien).
Il y avait alors deux troupes à Paris ; c'étaient presque tous filous et leurs femmes vivaient dans la plus grande licence du monde. C'étaient des femmes communes, et même aux comédiens de la troupe dont elles n'étaient pas. (1)
Il se peut qu'il ait terriblement exagéré. Cependant notre L'Hermite ne craignait pas d'écrire, dans le Page digracié, sur les comédiens qu'avait hantés sa peu scrupuleuse enfance: «Tous ces débauchés...» Mais on se rappelle qu'il semblait n'avoir vu dans cette troupe aucune femme. Et, dès 1634, — donc bien avant que Tallemant (né en 1619) se fit l'écho d'accusations déjà anciennes et probablement très excessives, — Scudéry, dans sa Comédie des Comédiens, se faisait, lui, le champion de l'honneur des actrices de son temps.
Il prêtait à la Beausoleil, femme d'un comédien de la Comédie, et comédienne, une amusante et véhémente protestation contre les « impertinences » des fâcheux de coulisses, sottement persuadés, s'écriait la demoiselle (toute actrice était demoiselle), « que la farce est l'image de notre vie, et que nous ne faisons que représenter ce que nous pratiquons en effet» :
Ils croient que la femme d'un de vous autres [les acteurs] l'est
(1) Historiette de Mondory.
indubitablement de toute la troupe; et imaginant que nous sommes un bien commun, comme le soleil et les éléments, il ne s'en trouve pas un qui ne croie avoir droit de nous faire souffrir l'importunité de ses demandes. (1)
Et la Beausoleil de railler alors, et joliment, ces importuns, avec leurs différentes grimaces et prétentions : le fat qui vient « dans nos chambres [nos loges] branler les jambes toute une après-dinée sur un coffre, sans dire mot, seulement pour nous montrer qu'il a des moustaches et qu'il les sait relever »; le faux bel-esprit, nourri de bagatelles, et qui « tranchant de l'oiïicieux, voudra placer une mouche sur la gorge, à dessein d'y toucher, tenir le miroir, attacher un nœud, mettre de la poudre aux cheveux »; enfin, et surtout, le soi-disant connaisseur littéraire, critique impitoyable « des poèmes que nous avons représentés. » La vive peinture de ce dernier personnage ramenait l'actrice à l'apologie morale des femmes de sa profession : — Aucun auteur « n'échappe à la langue » de ce censeur, qui, « faisant ainsi le procès à tant de bons esprits sans les ouïr en leur défense, montre qu'il est aussi mauvais juge en matière de vers, que le sont en la connaissance de l'honnêteté des femmes ceux qui nous soupçonnent d'en manquer ».
Et ce panégyrique mêlé de satires fut, sans doute, applaudi au théâtre du Marais, où Mondory donna la pièce pour la première fois, puis à l'Arsenal, dans une
(1) Onze ou douze ans plus tard, la comédienne Marcelle, dans le Saint-Genest de Rotrou, émettra des plaintes analogues. — V. aussi dans le Roman comique le chapitre où les deux jeunes comédiennes sont aux prises avec les « plus échauffés godelureaux » du Mans. On trouvera ces textes dans mon livre intitulé : Les Maîtresses et la Femme de Molière, pp. 17-18. On y trouvera cri plus, p. 16, un portrait de Madeleine Béjart dans sa loge, par le Scudéry du roman d'Almahide, où elle se nomme Jebar. Almahide est de 1660-1663, mais, selon moi, c'est la Madeleine Béjart de Vlllustre Théâtre (1643-1645) que Scudéry a voulu peindre.
fête très brillante à laquelle assistèrent la reine Anne d'Autriche et une partie de la Cour. (1) ...
Mais la vérité vraie ne serait-elle pas dans ces quelques lignes d'une brochure plaisante, le Testament de feu Gaultier-Garguilte (1634) :
Nos actrices qui, à l'envi les unes des autres, font des merveilles... se divertiront quelquefois, si bon leur semble, aux discours amoureux de ceux qui se passionnent pour elles, lorsque sur le théâtre elles représentent la passion qu'elles ne ressentent aucunement, avec permission de pouvoir, avec honneur, recevoir les présents qu'on leur fera, et de prendre de quel côté qu'il vienne (sic) sans se soucier des sottes opinions du inonde.
« Avec honneur » ? Mettons, si vous voulez : en bornant leur complaisance à ne refuser point ces cadeaux. Même entendue ainsi, la malice, assez innocente, apporte un correctif sérieux — et juste, soyons-en sûrs, — au plaidoyer de Scudéry. Elle est bien loin cependant de confirmer les rudes propos de Tallemant, — lesquels, au reste, si je dois le répéter, concernent seulement les comédiennes des premières troupes françaises qui jouèrent à l'Hôtel de Bourgogne ou sur un autre théâtre parisien.
(1) V. la Gazette de Renaudot, 1634 : «L'Extraordinaire du XXX novembre ».
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