LA LE NOIR
LA LE NOIR ET SON MARI A L'HOTEL DE BOURGOGNE (1625-1629). SES CRÉATIONS PROBABLES DANS LES PREMIERES PIECES DE MAIRET : C< CHRYSKIDE », « SYLVIE », « SILVANIRE ».
Revenons aux comédiennes françaises.
La première, semble-t-il, qui ait eu de la réputation et du talent, après Marie Venier, était la femme d'un acteur, lui-même très estimé, Charles Le Noir. Cette Le Noir, car elle portait le nom (ou le pseudonyme) de son mari au théâtre comme à la ville, nous est connue surtout par quelques lignes de Tallemant des Réaux, à la fois élogieuses et malicieuses. Encore le passage concerne- t-il la femme, et non l'artiste. Ou plutôt, à propos de l'actrice, Tallemant parle principalement et presque uniquement de la femme ; et, si ce qu'il raconte, faux, vrai, ou vrai tout ensemble et faux, amuse et peut même susciter des hypothèses intéressantes, — ce qu'on tiendrait le plus à savoir : les qualités particulières de la comédienne, les « créations » où elle réussit le mieux, l'époque de sa retraite, comme celle de ses débuts à Paris, c'est justement ce que l'auteur des Historiettes ou bien ignorait, ou n'a pas songé à nous dire.
Voici l'insuffisant et néanmoins précieux passage, amené par quelques mots relatifs à Mondory devenu « insensiblement le chef d'une troupe composée de Le Noir et de sa femme, qui avaient été au prince d'Orange » :
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Cette Le Noir était une aussi jolie petite personne qu'on pût trouver. Le comte de Belin, qui avait Mairet à son commandement, faisait faire des pièces, à condition qu'elle eût le principal personnage ; car il en était amoureux, et la troupe s'en trouvait bien. (1)
C'est tout, avec cette note : « Le Noir mourut, et sa femme s'en tira [se retira du théâtre] » ; ce qui laisse à désirer, au point de vue chronologique.
En tout cas, Le Noir vivait encore au commencement de 1637. Le 17 mars de cette année-là, avec la femme du célèbre tragédien Bellerose, il tient sur les fonts le dernier enfant de Turlupin. Et c'est donc, au plus tôt, après le triomphe du Cid — où elle n'eut aucune part, n'étant plus, on le verra, de la troupe de Mondory, qui joua le chef-d'œuvre, — que la Le Noir se serait retirée...
Mais le Testament de feu Gaultier-Garguille nous donne une des indications qu'on regrette de ne pas rencontrer chez Tallemant :
Le Noir et sa femme sont assez judicieux en leur métier pour n'avoir pas besoin d'avis; toutefois, comme leur bon ami, je les avertirai, en passant, lui de garder toujours sa gravité et elle ces petites douceurs et ces gaillardises qui la rendent agréable à tout le monde.
Douceurs et gaillardises !... La jolie petite personne, pouvons-nous traduire, excellait, tour à tour dans la farce, la pastorale et la tragi-comédie, les trois genres entre lesquels se partageait la faveur du public au temps où nous reporte le comique Testament...
Elle avait dû courir la province, avec ces comédiens du prince d'Orange qu'on aperçoit à Nantes dès 1618. N'ai-je point même émis l'idée que, si la lettre de Tristan
(1) Historiette de Mondory. — Toutes les fois, désormais, que je citerai Tallemant sans renvoyer à une Historiette, c'est de celle de Mondory qu'il s'agira.
« à une belle comédienne » de 1620 n'est pas un exercice de rhétorique, elle put avoir été inspirée par la Le Noir encore toute jeune. Le certain est que ces comédiens, dès 1625, sont à l'Hôtel de Bourgogne. Le 3 août, ils louent le fameux théâtre abandonné en 1622 par les acteurs royaux (Valleran, Gros-Guillaume, Gaultier-Garguille, Turlupin, etc.,). Peut-être même, a supposé M. Rigal, onWls ce déjà pour camarade Guillaume Desgilberts, sieur de Mondory (1) ». Mais, en ce moment, ce n'est pas Mondory qui nous intéresse. C'est la Le Noir avec les poètes qui, probablement, trouvèrent en elle une interprète exquise — exquisement précieuse — en cette décade 1625-1635 où l'histoire littéraire s'émeut à voir éclore le grand théâtre du XVIIe siècle. C'est la Le Noir, avec Mairet, avec Corneille lui-même, le Corneille de Mélite, de la Veuve, et d'abord avec le Théophile de Pyrame et, sans doute, le Racan des Bergeries. — Rotrou, lui, dès avant 1628, travailla pour la troupe royale.
Vers la iîn de 1(525, Théophile écrivait à son ami Des Barreaux :
Une bonne nouvelle de notre ami Pyrame est venu nie réjouir le cœur ; c'est de Pyrame qui a été reçu aux applaudissements unanimes de la Cour.
Or, seule, à cette date, la Le Noir m'apparaît comme ayant pu être conviée, par les organisateurs de cette représentation, à exprimer l'amoureuse et pitoyable héroïne du dit Pyrame. Elle n'est encore, pour le public parisien, qu'une étoile naissante ? Oui, mais elle n'a pas de rivale ; sûrement, du moins, elle n'a pas d'égale, voulût-on que la Valliot, dont je parlerai, fît déjà partie de la compagnie du Roi (ce qui n'est pas inadmissible) ; et la troupe, la bonne
(1) Op. cit., p. 67.
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troupe qu'elle dirige avec son mari est probablement supérieure dans le « genre sérieux » à cette compagnie royale, qui a momentanément perdu de son prestige en désertant l'Hôtel pour errer dans Paris, ou voyager, en quête d'applaudissements et de métal nourricier.
Quant à supposer que la représentation, non d'un ballet, mais d'une pièce de théâtre, à la cour de Louis XII!, put être donnée par des personnages de cette cour, et non par des comédiens et comédiennes de profession, c'est impossible. Selon toute vraisemblance, donc, — une marge étant laissée au hasard d'une découverte qui renverserait ma conjecture, — c'est la Le Noir qui fut, devant l'aristocratique chambrée de 1625, sous le nom de Thisbé, la jeune possédée de l'amour-passion, dont l'ardeur, tout ensemble, et les concetti étaient si bien faits pour ravir les spectateurs lettrés de cette époque.
On ne pourrait, par conjecture aussi, refuser à notre actrice et à ses camarades l'honneur de cette journée qu'en m'opposant le droit moral des comédiens royaux à jouer devant le Roi. Objection sérieuse, mais qui ne le serait vraiment que si ces derniers, encore un coup, avaient su garder leur rang, au lieu de le laisser prendre. (1)
J'userai de mon hypothèse jusqu'à cette conséquence : M"e Le Noir fut, à la ville même, à l'Hôtel, en 1625, la « créatrice » de Thisbé, car, je l'ai noté déjà, (2) rien ne prouve que la tragédie, comme on le répète volon-
(1) Disons plus et mieux. A une époque où la troupe royale, définitivement réinstallée à l'Hôtel, y réussissait brillamment, — au commencement de l'été de 1633, — ce n'est pas elle, c'est la troupe de Mondory que Richelieu appelle à Forges (Normandie) pour y divertir Louis XIII, Anne d'Autriche, lui-môme et leur suite. De même, encore, à l'Arsenal, en novembre 1634, no sont-co pas les «comédiens de Mondory» qui jouent devant la reine et tout ce qu'il y a déplus éclatant à la Cour, dans la fête dont j'ai parlé.
(2) Chap. II, à propos de MUe Laporte.
tiers, ait vu d'abord « les chandelles » en 1617. Le fait qu'elle parut imprimée pour la première fois en 1623 dans un recueil (Seconde partie des Œuvres de Théophile) semble établir qu'elle n'avait pas encore été représentée à cette date. (1) Généralement, sinon toujours, lorsqu'un auteur publiait une pièce ayant déjà paru sur la scène, c'était dans un volume qu'elle remplissait entièrement avec les « proses » ou les vers qui la concernaient (Dédicace, Avis au lecteur, Eloges confraternels, souvent). On n'a jamais pensé, du reste, qu'une troupe quelconque se soit avisé de monter Pyrame pendant les deux procès qui aboutirent, le premier, à la condamnation de Théophile au bûcher pour crime de lèse-majesté divine (août 1623), le second à sa condamnation au bannissement (1er septembre 1625) ; et nous devons même admirer que ses protecteurs — il en avait dans la plus haute noblesse, le duc de Montmorency et M. de Liancourt, notamment — aient réussi à offrir au banni (qui, d'ailleurs, ne s'exila point) la sorte de revanche éclatante que lui fut la représentation de son chef-d'œuvre devant le Roi. On ne peut, en effet, expliquer cette étonnante réponse de la Cour à l'arrêt si récent du Parlement que par une véritable conjuration des principaux protecteurs du « libertin », victime, non pleinement innocente, d'une réaction religieuse.
Mais, si c'est bien la Le Noir qui « créa » Thisbé, c'est, évidemment, son mari qui « créa » Pyrame ; et cela suffirait pour leur assurer une place dans l'histoire du théâtre. Car Pyrame a, sans doute, ses défauts, qu'il serait absurde de ne pas reconnaître : maniérisme excessif et, çà et là, ridicule de l'expression, simplicité et brièveté, très excessives aussi, de l'action, abus du monologue au dernier acte,
(3) Mon opinion sur ce point est également celle du savant historien du Procès de Théophile, M. Frédéric Lachèvre. Je le sais par une conversation que j'ai eue avec lui.
qui ne se compose même que de deux monologues énormes ; mais les mérites sont d'un ordre rare : poésie vraie, et alors nouvelle, dans les duos d'amour, sentiment très vif de la nature, associée au drame passionnel, vigueur de certains vers politiques, par avance « cornéliens ». Et, comme la pièce eut un succès prodigieux, qui la porta de Paris dans la France entière et la maintint longtemps au répertoire des troupes nomades, elle exerça, des années durant, sur la littérature dramatique une influence qui achève de faire d'elle la première grande œuvre liminaire de notre dix-septième siècle, au théâtre, avec la célèbre pastorale de Racan et la Sylvie de Mairet.
La Le Noir mettant, par exemple, toute sa grâce à moduler ces vers :
Les oiseaux dans les bois ont toute la journée A chanter la fureur qu'Amour leur a donnée ; Les eaux et les zéphirs, quand ils se font l'amour, Leur rire et leurs soupirs font durer tout le jour ;
et Le Noir, — en un passage à rapprocher du ravissant couplet de l'Amour sur sa jalousie de « toute la nature » dans la Psyché de Molière et de Corneille, — le grave Le Noir déclamant, lui :
Mais je me sens jaloux de tout ce qui te touche,
De l'air qui si souvent entre et sort par ta bouche ;
Je crois qu'à ton sujet le soleil fait le jour
Avecquc des flambeaux et d'envie et d'amour.
Les fleurs que sous tes pas tous les chemins produisent,
Dans l'honneur qu'elles ont de te plaire, me nuisent.
Si je pouvais complaire à mon jaloux dessein
J'empocherais tes yeux de regarder ton sein ;
Ton ombre suit ton corps de trop près, ce me semble...
ce fut un enchantement pour un public qui se plaisait, certes, encore aux pièces violentes de Hardy, mais qui trouvait ici une tendresse, une élégance, un lyrisme dont Hardy était bien incapable. Des contemporains l'ont pro-
damé. Ainsi Mairet, en 1637 : «Ma Sylvie a brillé dans un temps que les pièces de M. Hardy n'étaient pas encore hors de saison et que celles de ces fameux écrivains, MM. de Racan et Théophile, conservaient dans les meilleurs esprils cette puissante impression qu'elles avaient donnée de leur beauté. » (1) Et Sorel, plus tard, dans sa Bibliothèque française, notait l'influence de l'œuvre et de trois autres, à deux points de vue : « Depuis que Théophile eut fait jouer sa Thisbé et Mairet sa Sylvie, M. de Racan ses Bergeries et M. de Gombauld son Amaranthe [1628], le théâtre fut plus célèbre et plusieurs s'efforcèrent d'y donner un nouvel entretien. Les poètes ne firent plus de difficultés de laisser mettre leurs noms aux affiches des comédiens, car, auparavant, on n'y en avait jamais vu aucun ». (2)
La popularité de Pyrame et Thisbé, entre 1630 et 1635, était même devenue fâcheuse pour la pièce : on la connaissait trop ! Scudéry en témoigne dans sa Comédie des Comédiens, où l'acteur Deausoleil, énumérant les ouvrages le plus souvent représentés par la troupe, dit de cette Thisbé : « Excepté ceux qui n'ont point de mémoire, il ne se trouve personne qui ne la sache par cœur ». (3)
(1) Epiire familière sur le Cid.
(2) Sorel, l'auteur de Francion, roman réaliste très mal écrit, mais très important, était né au commencement du siècle.
(3) II y a dans le Roman comique deux autres témoignages amusants du succès prolongé de la tragédie de Théophile. Le pauvre fou de petit homme qu'est l'avocat Ragotin confesse: «Pour moi, toutes les fois que j'ai vu jouer Pyrame et Thisbé, je n'ai pas été si touché de la mort de Pyrame qu'effrayé du lion.» Puis, un jour, faisant route avec la Rancune et l'Olive, il se trouva «de si belle humeur qu'il se prit à réciter de dessus son mulet» des vers de Pyrame on déclamant « comme un forcené ». — « Quelques paysans — ajoute Scarron — qui accompagnaient une charrette chargée, et qui faisaient le môme chemin, crurent qu'il prêchait la parole de Dieu... Tandis qu'il récita, ils eurent toujours la tête nue et le respectèrent comme un prédicateur de grands chemins. »
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Les Bergeries figurent, avec la Sylvie, parmi les autres ouvrages. Preuve que ces Bergeries elles-mêmes charmaient encore en 1634 ; ce qui, joint à ce qu'on vient de lire, de Sorel et de Mairet, m'amène à me demander (contre l'opinion de MM. Rigal et Arnould) si elles ne furent pas mises à la scène en 1625 ou 1626 seulement, c'est-à-dire à peu près en même temps que Pyrame ; et si, conséquemment, la Le Noir ne put pas être la créatrice du rôle d'Arthénice, créé, selon M. Arnould, on s'en souvient, par M"u Laporte. — Pastorale assez maladroite, par endroits bizarre, mais souvent délicieuse, œuvre, au total, d'un poète exquis, et même, poétiquement, supérieure à Pyrame, ces Bergeries ne fuient publiées qu'en 1625 ; mais il n'y a pas trace d'une représentation antérieure à cette publication. Sans doute, Racan écrivait à Malherbe, en lui envoyant son manuscrit : « Vous savez qu'il est malaisé que cette sorte de vers, qui ne sont animés que par la représentation de plusieurs acteurs, puissent réussir à n'être lus que d'une seule personne ; d'où vient que ce qui semblera excellent sur un théâtre sera trouvé ridicule en un cabinet, outre qu'il est impossible que les grandes pièces [de vers] puissent être jolies comme une ode ou comme une chanson » ; mais cela signiiie-t-il expressément que les Bergeries se fussent déjà produites « sur un théâtre » ? Gela n'établit qu'une chose, à mon avis : la conviction de l'auteur qu'un poème de « cette sorte » ne pouvait valoir tout son prix qu' « animé » par le jeu des comédiens. (1)
En tout cas, si je me trompe, c'est que M. Arnould n'a pu me persuader avec sa date de 1619.
Venons à ce qui est sûr. L'année 1625, ou 1626, est
(1) On trouve dans ce poème un second rôle de «jeune première », comme nous dirions, et presque aussi important que celui de la « bergère » Arthénice : c'est le rôle de la « bergère » Ydalie. A quelle actrice fut-il coniié?
celle où Mairet débuta avec sa tragi-comédie de Chyséide et Aritnant, dont la représentation a été souvent placée, à cause d'un mensonge du poète, en 1620. Et la véritable date approximative de ce début nous apporte enfin une quasi-certitude dans notre travail d'évocation. Cette fois, nous avons presque le droit d'être afflrmatif : c'est notre Le Noir qui fut la jeune et belle Cbryséide, captive du roi Gondebaud, aimée de ce roi, mais encore plus du jeune et bel Arimant, qu'elle aime au point de préférer la mort à l'infidélité qui la ferait reine : elle s'arme d'un couteau pour se frapper, — accompagnant ce geste héroïque des meilleurs vers de tout l'ouvrage. Et elle se tuerait, comme dans une tragédie, si Gondebaud, par un miracle de tragicomédie, n'abdiquait sa passion... (1)
Ce n'est cependant pas à la première œuvre de Mairet, ni même à la seconde : la fameuse Sylvie, « tragi-comédie pastorale », (1626 ou 1627) ni même à la troisième : Silvanire (1629), que peut se rattacher l'allusion de Tallemant aux pièces commandées par le comte de Belin dans l'intérêt artistique de la Le Noir.
Cette Sylvie et cette Silvanire sont, aussi bien que la Chryséide, antérieures à l'époque où le comte prit le poète sous sa protection. Le « Besançonnois Mairet », comme devait l'appeler Corneille après leur brouille, c'est-à-dire après le Cid, eut d'abord le même patron que Théophile : ce malheureux duc de Montmorency que Richelieu fit décapiter à Toulouse en 1632, (2) et c'est exactement de la fin
(1) Les frères Parfait, dans leur Histoire du Théâtre français, n'hésitent pas à montrer Mondory dans le personnage d'Arimanl (t. IV, 1745, préface); n'est-ce pas une raison de plus pour attribuer à la Le Noir la création du rôle de Chryséide?
(2) « Il avait l'esprit court, lit-on dans Tallemant (Historiette de M. de Montmorency). En récompense, il était brave, riche, galant, libéral... et avait toujours des gens d'esprit à ses gages, qui faisaient des vers pour lui...». Il était né en 1595.
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de 1632 à la fin de 1638 — année où mourut M. de Bel in — qu'il aurait pu travailler pour la Le Noir, dans l'espèce de servitude indiquée par le mémorialiste.
C'est au duc de Montmorency qu'il dédiait, en 1628, sa Sylvie imprimée, laquelle eut en librairie autant de succès qu'au théâtre : de 1628 â 1634, il en parut six éditions à Paris et il en parut d'autres en province. (1) — (( Toute la France, disait Mairet dans cette dédicace, est témoin de ce que vous avez fait pour un de ses plus beaux esprits [Théophile] à qui votre seide protection a donné lieu de témoigner son innocence. » — Et, malgré la révolte politique et l'exécution de cet ex-protecteur de Théophile et de lui-même, il osait, en 1636, dans l'Epitre dédicatoire des Galanteries du duc d'Ossonne (comédie fort licencieuse mais très curieuse), l'appeler le « plus grand », le « plus magnifique », le « plue glorieux de tous les hommes de sa condition que la France ait jamais porté », — « si nous ôtons, ajoutait-il, les trois derniers mois de sa vie, avec laquelle nos espérances ont fait un dernier naufrage. » (2)
(1) Jules Marsan, Sylvie (Société des textes français modernes),
(2) L'Epitre était adressée à Antoine Brun «procureur général au Parlement de Dole ». J'y relève une page facétieusement amère qu'il faudrait joindre à d'autres documents analogues, par exemple aux plaintes de Tristan l'Hermite (Panthée, Avertissement, 1639) dans une étude sur la situation morale et matérielle des écrivains au temps de Louis XIII : « Avec tout cela, je puis vous assurer que le plus habile ou le plus heureux d'entre nous est encore à recevoir le bienfait des libéralités de la fortune... Il est vrai qu'on nous fait au Louvre des sacrifices de louanges et de fumées comme si nous étions les dieux de, l'antiquité les plus délicats, où [alors que] nous aurions besoin qu'on nous traitât plus grossièrement et qu'on nous offrît plutôt de bonnes hécatombes de Poissy, avec une large effusion de vin d'Arbois, de Beaune et de Coindrieux. On nous amuse encore d'une certaine couronne imaginaire de laurier, qui ne pourrait nous servir, quand même elle serait effective, qu'à l'assaisonne-
Quant au comte de Belin, c'est lui que nous peint lé Roman comique sous le nom du marquis d'Orsé. (1) Il « aimait passionnément la comédie et tous ceux qui s'en mêlaient ». Et souvent — « espèce de Mécène moderne » — il attirait dans sa maison du Mans « quelques beaux esprits de Paris, entre lesquels il se trouvait des poètes de premier ordre ». Scarron désigne ici, avec Mairet, Scudéry et Rotrou, — Rotrou qu'on aperçoit précisément dans le château du comte de Belin, au moment de la Querelle du Cid, avec les deux principaux ennemis de Corneille, et qui, en 1634, avait dédié au grand seigneur sa comédie des Ménechmes et sa tragi-comédie de Cléagénor et Dorisiée. Elle « prit le jour en votre maison ».
Mairet, lui, en 1636, dans YEpitre dédicatoire citée plus haut, appelait le comte un de ses « amis particuliers » et, contrairement à ce que Tallemant devait écrire, il le louait de lui avoir laissé sa « liberté », bien qu'il fût « d'une condition à me pouvoir commander en maître » :
C'est dans sa maison qu'on prendrait pour la véritable académie des beaux esprits, n'était que l'on y fait trop bonne chère, que je mène — déclarait-il encore — une vie dont le repos n'est troublé que du souvenir d'une maîtresse. Depuis Silvanire, que je composai sous les ombrages de Chantilly [chez le duc de Montmorency], je dois le reste de mes derniers ouvrages au soin qu'il a pris de me solliciter de les faire.
Solliciter !
ment d'une carpe au court-bouillon, et tout au plus, qu'à la décoration d'un jambon de Mayence en un festin... Il est encore vrai que Messieurs les cordons bleus [chevaliers de l'ordre du Saint- Esprit] et les princes nous font quelquefois l'honneur de nous donner place à leur table ou dans leurs carrosses; que, même ils sont assez obligeants pour nous ouvrir leurs balustres et leurs cabinets de conversation. Mais, hors Mgr le duc de Longueville, pas un qui vive ne s'est encore avisé de nous faire ouverture de ses cabinets d'Allemagne ».
(1) Henri Chardon, La Troupe du Roman comique dévoilée (1870), p. 37.
En 1640, enfin, s'adressant au fils du comte, dans la dédicace d'une tragi-comédie : Roland furieux, représentée en 1638, il traçait de son deuxième protecteur et de ses relations avec lui une image notable à plus d'un titre, mais sans nommer ni seulement désigner une actrice, — ce qui n'étonne point :
...Je dois l'honneur de sa connaissance [la connaissance de cet homme «riche et magnifique sans faste, habile et délicat sans suffisance, bien fait et bienfaisant sans vanité... »] à cette généreuse inclination qu'il eut toujours pour les bonnes choses en général et pour la poésie en particulier. 11 prit plaisir de caresser les Muses en ma personne, et les charmes que je découvris en la sienne me lièrent si fortement à lui... que le seul tombeau s'est trouvé capable de m'en séparer, après six ans d'attachement... Les eaux et les rochers de Milly, les landes, les parterres et les grandes allées du Plessis, l'ermitage, le parc et les salles dorées du magnifique palais d'Averton, l'agréable désert du petit Orgery, son voisin, joint à la profonde solitude des vastes forêts qui l'environnent, et les autres maisons de ce g'énéreux seigneur ont été les divers Pâmasses où j'ai composé en divers temps le Duc d'Ossonne, la Virginie, la Sophonisbe, la Cléopâtre, le Solyman, le Corsaire Illustre et le Roland; mais ce dernier a cela de plus, que ce fut pour lui proprement, et pour l'amour de lui, que je le fis... L'amitié qu'il avait pour ce sujet qui, ce me semble, est une des plus riches inventions de l'Arioste, contribua beaucoup à me le rendre plus aimable, et le soin que j'ai toujours eu de lui plaire me le fit accommoder à la scène, autant que sa nature l'a pu souffrir...
Nul doute, par conséquent : ce Roland furieux — pièce faible et qui ne réussit point — fut la dernière où la Le Noir créa, peut-être, un rôle écrit pour elle par Mairet sur la demande du grand seigneur manccau (1) ; et la première,
(1) Observons cependant qu'en 1638 Mlle Le Noir ou bien s'était déjà retirée du théâtre ou bien faisait partie de la troupe royale dans laquelle Louis XIII l'avait introduite en 1634, comme on le verra. D'ailleurs, après la mort du comte de Belin, Mairet ne donna plus que deux pièces, jouées, semble-t-il, par la troupe du Roi : Athénaïs (1640), Sidonie (1640 ou 1041). Il ne devait mourir qu'en 1680, mais son talent s'était vite épuisé. Ses dernières pièces, à partir de Sophonisbe, sont plus ou moins pitoyables.
je ne la vois pas, les Galanteries du duc d'Ossonne (1632) n'ayant pas été jouées par la troupe de Mondory. (1)
Tout de même, j'y reviens : des années avant celles où le Bizontin aurait été, par ordre ou non, le poète de la Le Noir, il l'eut, selon toute vraisemblance, pour principale interprète. Elle lui joua sa Sylvie comme elle avait fait sa Chryséide ; sa jeune et belle Sylvie, « bergère » aimée d'un prince qui finit par l'épouser ; sa tendre, sa passionnée et sa spirituelle Sylvie, — car elle a bien de l'esprit (à la mode « précieuse » d'alors) contre un « berger », Philène, presque aussi épris d'elle que son futur époux, et la scène resta longtemps célèbre et comme « anthologique » où elle se moque des protestations et lamentations d'amour du malheureux.
Dialogue en distiques « tant récité par nos pères et nos mères à la bavette », dira Fontenelle, et qui n'honore
(1) Peut-être Mondory jugea-t-il ces amusantes Galanteries trop galantes. II tenait pour le «grand art», voulait hausser le niveau moral du théâtre. C'était, au reste, une façon de faire la guerre à la compagnie royale, beaucoup moins sévère, ce qui n'a rien de surprenant si l'on songe qu'en 1632 le trio Gros-Guillaume, Gaultier-Garguille, Turlupin, y régnait encore à côté des Bellerose (le mari et la femme) et des rivales de la Bellerose dans le genre sérieux. Tallemant nous dit que Mondory ne paraissait pas à la farce. C'était uniquement un tragédien. Aussi joua-t-il la cinquième pièce de Mairet, Virginie, tragi-comédie à prétentions morales, qui réussit sans le mériter ; puis Sophonisbe, pleinement digne du succès qu'elle obtint ; enfin, Cléopâtre, qui fut le premier échec du poète. — La date de cette Cléopâtre (1635) suffit, d'autre part, à établir que MUo Le Noir n'eut pas à la défendre. Mais si, probablement, elle ne fut pas Virginie, je prouverai qu'elle fut Sophonisbe. Quant à Solyman (1637 ou 1638), ou Mondory n'en voulut pas, et il eut raison, ou Mairet, brouillé avec le grand artiste, qui aurait eu le droit de ne pas lui pardonner sa violente participation à la Querelle du Cid, le porta de lui-même rue Mauconseil. On l'y applaudit, et la Le Noir put avoir sa part des applaudissements. Ce fut le dernier succès de l'auteur ; et quant à l'actrice, elle nous échappe, on le sait, à partir de son entrée dans la troupe du Roi.
pas moins l'adresse verbale de l'humble rebuté que celle de la future princesse. On l'avouera dès leurs premiers propos :
Philène
Beau sujet de mes feux et de mes infortunes,
Ce jour te soit plus doux et plus heureux qu'à moi !
Sylvie Injurieux berger qui toujours m'importunes, Je te rends ton souhait et ne veux rien de toi.
Philène Comme avecque le temps toute chose se change, De môme ta rigueur un jour s'adoucira.
Sylvie
Ce sera donc alors que d'une course étrange Ce ruisseau révolté contre sa source ira.
Philène
Ce sera bien plutôt lorsque ta conscience T'accusera d'un crime en m'oyant soupirer.
Sylvie
Tes discours ont besoin de trop de patience ; Adieu, le temps me presse, il me faut retirer !
Philène
Arrête, mon soleil ! Quoi ! ma longue poursuite Ne pourra m'obtenir le bien de te parler !
Sylvie
C'est en vain que tu veux interrompre ma fuite. Si je suis un soleil, je dois toujours aller.
Etc.. La passe d'armes est de quatre-vingts vers. Un peu longue, et non sans mauvais goût ! Mais la Le Noir dut y être charmante.
Et, l'ancienne troupe du prince d'Orange semblant avoir occupé l'Hôtel de Bourgogne jusque vers l'automne de 1628, y étant même revenue (pour très peu de temps, c'est vrai) en 1629, la Le Noir put y jouer aussi la troisième pièce de Mairet, après que cette Silvanire eut passé de
l'Hôtel de Montmorency, où elle parut d'abord, au théâtre. (1) Or, Silvanire ou la Morte vive, c'était encore la glorification du grand aniour romanesque intronisé dans l'imagination française, entre 1610 et 1020, par le prodigieux succès du roman d'Honoré d'Urfé, YAstrée (2). Et si l'on avait la certitude que notre comédienne incarna par trois fois, dans les premières œuvres de Mairet, ce romanesque amour, la mémoire de ses « petites douceurs » — parlons mieux : de sa grâce coquette et maniérée, mais émouvante et, au besoin, tragique, — serait d'assez haut prix.
D'un plus haut encore, si l'on pouvait affirmer que cette Le Noir créa le rôle de Mélite, dans la comédie en cinq actes et en vers par où Corneille inaugura sa carrière, l'année précisément où fut représentée la Silvanire du « Besançonnois ».
Représentée, mais — si l'on en croyait l'Avertissement de Corneille on d'un de ses amis à ce « Besançonnois » — « terrassée » par Mélite, foudroyant coup d'essai du grand Normand. (3) C'est en 1637 qu'exaspéré par les attaques de Mairet contre le Cid, l'orgueilleux vainqueur
(1) Pourquoi M. Rigal veut-il que Silvanire ait été donnée — à l'Hôtel — par les comédiens royaux ? Lui môme estime (op. cit., p. 72) qu'elle dut l'être vers septembre 1629. Or, à ce moment, — c'est aussi l'opinion de M. Rigal, — la troupe Le Noir-Mondory occupait encore, pour la seconde fois, l'Hôtel de Bourgogne. Elle y rentra en juillet et ne semble l'avoir définitivement quitté qu'au commencement d'octobre ou à la fin de septembre. Cette ligne de Mairet lui-même sur Silvanire : « l'ayant faite plutôt pour l'Hôtel de Montmorency que pour l'Hôtel de Bourgogne» ne prouve rien contre mon hypothèse, puisque dans celle-ci, comme dans celle de M. Rigal, il s'agit toujours du fameux Hôtel.
(2) Cette Silvanire ou la Morte vive n'est d'ailleurs qu'une imitation de la pastorale, intitulée de môme, tirée précédemment par d'Urfé de son illustre ouvrage.
(3) Cela n'établit nullement que les deux pièces n'aient pas été jouées par la même troupe.
AU XVIImc SIÈCLE 63
piétine ou fait piétiner ainsi cette Silvanire ; et, assurément, elle fut loin de connaître les beaux jours de Sylvie ; mais tomba-t-elle d'une chute aussi lourde que le veut Y Avertissement ? La preuve m'en étonnerait (1). Cette pastorale, souvent élégante, jolie, et bien faite, en somme, pour séduire le public du temps, a même quelque chose de cornélien — avant le cornélianismc — par le combat de l'amour et du devoir dans l'âme de l'héroïne, la « bergère » aimée du « berger » Aglante, qu'elle aime, mais qu'elle repousse avec une apparente insensibilité, son père, l'avare Ménandre, ayant résolu de la marier à un vieux richard. Et c'est, il va sans dire, cette noble amoureuse qu'aurait été la Le Noir jouant dans Silvanire. C'est la Le Noir qui, par exemple, — seule avec elle-même, — aurait chanté à l'amant qui ne peut les entendre ces vers, déjà douloureusement et « précieusement » cornéliens :
Ah ! si, comme le front, ce cœur était visible, Ce cœur qu'injustement tu nommes insensible, Voyant en mes froideurs et mes soupirs ardents Les glaces au dehors et les feux au dedans, Tu saurais qu'il n'est point de torture si grande Que l'amour d'une fille à qui l'honneur commande. Alors, Aglante, alors tes yeux seraient témoins Que pour taire sa peine on ne la sent pas moins...
(1) Que dis-je? La preuve qu'elle réussit, c'est qu'elle fut reprise à l'Hôtel de Bourgogne (Mémoire de Mahelot) et qu'elle figure au répertoire oralement dressé par Beausoleil dans la Comédie des Comédiens de Scudéry.
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